Eros et civilisation

Paul Emile Chabas (1869-1937), Matinée de septembre, 1911La toile s’intitule Matinée de septembre. Quelque part sur les rives du lac d’Annecy, Paul Emile Chabas (1869-1937) la peignit entre 1910 et 1911, dans la lumière de l’été finissant. La beauté classique y allait de ses derniers feux, le Salon de Paris décerna à l’œuvre une médaille, sans commentaires désobligeants : le monde de l’art en avait vu d’autres, et des plus raides, et se désintéressait d’ailleurs de cet art tout en joliesse et aurore aux doigts de rose, typique de l’autre siècle, alors que les Cubistes, les Futuristes et les premiers Abstraits envahissaient la scène artistique. En 1912, cela faisait déjà 5 ans que Picasso avait posé ses pinceaux dans un bordel d’Avignon pour peindre ses Demoiselles, une toile qui dans le genre provocation était autre chose que la grâce éthérée de la jeune fille frileuse de Chabas. « J’y ai mis tout ce que je savais faire », devait déclarer cet aimable artiste, spécialiste de portraits chics et de nus féminins coquins. D’ailleurs, il vendit son œuvre facilement à un amateur russe. Et bien plus cher que ce que Picasso vendait ses toiles à l’époque.
Mais ça, c’était Paris. Un entrepreneur en arts américain exposa l’année suivante, au mois de mars, en vitrine de sa galerie de Chicago, une reproduction de l’œuvre de Chabas, re-titrée September Morn.
Les Etats-Unis, civilisation alors un peu barbare, où se faisait sentir encore le puritanisme des quakers de Nouvelle-Angleterre, s’émurent et l’on intenta un procès pour obscénité au galeriste, Fred Jackson. Ce dernier se défendit lui-même en arguant qu’il y avait pas mal d’hypocrisie à condamner ce tableau, quand une statue de Diane exhibait son anatomie dénudée devant le Montgomery Ward Building (elle a depuis été remplacée par un Spirit of Progress beaucoup plus chaste et beaucoup moins grec). Et après une petite heure de délibérations, le jury abonda dans son sens. Le maire, Carter Harrison Jr, fit alors passer une loi condamnant à une amende de 25 à 100$ (une somme énorme à l’époque, de 630 à 2500 $ d’aujourd’hui) tout individu coupable d’avoir exposé une image indécente — et taxa Jackson.,
Rebondissement : au mois de mai 1913, c’est à New York que la Société pour la Suppression du Vice (sic !) protesta contre September Morn, et relança la polémique.
À noter qu’Inez Milholland, une suffragette déterminée, défendit l’œuvre de Chabas en affirmant que la toile était « exquise et délicate, et dépeignait parfaitement la jeunesse et l’innocence » : ce ne sont pas nos chiennes de garde actuelles qui tiendraient de tels propos, elles qui voient de la pédo-pornographie dans n’importe quelle photo de famille…
Les reproductions de September Morn commencèrent à circuler — et des parodies aussi. Il finit par s’en vendre plusieurs millions, dont probablement un certain nombre furent achetées par des puritains émoustillés, tout comme la lingerie la plus froufroutante se vend fort bien dans les pays du Golfe.

Contrairement à ce qu’affirment encore les ligues de vertu, la permissivité, en matière de sexe, est un indice sûr du degré de civilisation. L’Empire romain ignorait les préjugés et les censures sur l’érotisme : lisez donc le Sexe et l’effroi,A11+flCNjxL où Pascal Quignard analyse longuement ce que la décadence chrétienne, qui a entrainé la chute de l’Empire, a malheureusement censuré de cette indifférence aux mœurs des uns et des autres. Vous pouviez, à Rome, coucher avec qui vous vouliez, et être, comme César, « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris » (Suétone). Mais il a suffi que saint Paul écrive aux Corinthiens en leur prêchant l’abstinence pour qu’une chape de plomb s’abatte sur un Empire qui n’avait plus dès lors qu’à mourir.
Et dans la droite ligne de Marcuse, à qui j’emprunte le titre de cette chronique, la répression du désir, lorsqu’elle s’oppose aux forces vives de la libido, sert sans doute les intérêts de la techno-structure et de la domination sociale (raison pour laquelle on acquiesce si aisément aux diktats des fanatiques), mais pas ceux de la civilisation. Quelques contraintes ne nuisent pas à la créativité, bien au contraire. Mais le triomphe de la contrainte marque de façon sûre la régression de la pensée.

Je ne suis certainement pas de ceux qui disent que l’Islam, né six siècles après le christianisme, a toujours ce même retard. Au contraire : les Arabes ont été, très tôt, une grande civilisation — entre le IXe et le XIVe siècle, quand ils écrivaient les Mille et une nuits, — jusqu’à ce que les Turcs les envoient au diable. Et les Ottomans ont été une grande civilisation, jusqu’à ce que l’Occident les refoule à Lépante ou les écrase à la bataille de Zenta. Ainsi vont les empires.

Que l’Occident se réfugie derrière un politiquement correct frileux ne présage rien de bon. Bikini et monokini exaltaient les Trente Glorieuses. Mais burkini et hidjab de course sont les symptômes d’une déchéance culturelle, d’une hypocrisie répugnante qui fait croire à des analphacons que la chair, c’est le diable, et que les cheveux sont un écho des poils pubiens (ils devraient se renseigner, il n’en reste plus beaucoup, ces temps-ci, de poils pubiens). Ils sont la marque d’une pudibonderie maladive qui voit le mal partout, et d’une décadence civilisationnelle qui nous fait admettre, sous prétexte de non-discrimination, le fanatisme vestimentaire le plus hideux.

Roland Jaccard n’avait pas tort, il y a bientôt deux ans, lorsque le burkini tenta de s’imposer sur nos plages, de parler de « burkinisation des esprits » : cela va bien plus loin que quelques oripeaux de plus ou de moins. Et le plus doué des psychologues suisses ajoutait : « La liberté est encore là, mais on s’en détourne, comme si chacun aspirait à un univers réglementé — et les règlements s’affichent de plus en plus insolemment à l’entrée des piscines — voire à un goulag mou. (…) Le prix à payer sera soit l’asservissement à une religion qui nous est étrangère et ne veut pas nécessairement notre bien, soit une dépression généralisée. Et plus vraisemblablement encore les deux ensemble ! »

Mais tout n’est pas perdu. Le salut viendra-t-il d’Italie, qui a déjà donné deux grandes civilisations au monde, sous Rome d’abord puis au XVe-XVIe siècles ? En 2009, Gianluca Buananno, maire de Varallo Sesia, menaça d’une amende de 500 € toutes les femmes qui arboreraient un burkini dans l’espace public, précisant : « Nous ne devons pas être obligatoirement toujours tolérants. Imaginons le bain d’une femme occidentale en bikini dans un pays musulman. Les conséquences pourraient être la décapitation, la prison ou l’expulsion ». Avant de conclure : « Nous nous limitons à interdire l’utilisation du burkini et si cette décision gêne quelqu’un, cette personne pourra toujours prendre un bain dans sa baignoire ». Ah, l’humour italien… Mais ça ne doit guère plaire aux censeurs européens qui défendent la vertu et le droit des communautés à se ridiculiser.

Jean-Paul Brighelli