Es una guerra…

Je me suis levé vers quatre heures pour travailler, et vers 7 heures j’en ai eu marre. J’ai sauté dans mon maillot de bain, j’ai fait quand même une escale au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve, qui venait d’ouvrir, et à la demie je me suis dirigé vers l’embarcadère des vedettes du Frioul.
Pour ceux qui ne savent pas, le Frioul, à 15 mn du Vieux-Port, est constitué de quatre îles : If, qu’on ne présente plus, Ratonneau, à droite, couronné par l’hôpital de quarantaine aujourd’hui en ruines mais en voie de reconstruction, Pomègues à gauche, beaucoup plus sauvage, les deux reliées par une digue, et au-delà, l’îlot de Tiboulen, où Edmond Dantès passe sa première nuit d’homme libre après son évasion — quand même, If-Tiboulen à la nage après 14 ans de cachot, trois bons kilomètres, faut le lire pour le croire…
J’avais opté pour Pomègues. Quinze minutes de marche, et presque au bout au bout, une crique sublime où ne se risquent que les gabians, à cette période de l’année — et les touristes à partir de 10 heures, mais bon, je serais reparti…
Vous allez me dire… Mais qu’est-ce qu’il a à nous gonfler avec sa séance matinale de bronzette-trempette ?
Il y a que ce matin, vers le large, une bande de fumée noire s’étirait doucement, partant d’au-delà la Côte bleue — Berre probablement — jusqu’à l’autre bout de la rade. Ça ne dit rien à ceux qui ne connaissent pas, mais ça fait quand même près de 50 kilomètres.
J’ai pensé à un incendie — il y avait un peu de vent hier, cela avait donné des idées à quelques pyromanes, d’après le journal feuilleté au bar…
Le temps que j’arrive au Frioul, mon portable me donnait des éléments de réponse : il y avait un incendie dans une raffinerie plus ou moins désaffectée de Berre. Une cuve de naphta avait pris feu.
Pas par hasard, manifestement.

Puis, après plus ample informé, une cuve d’essence.
Et c’est là que ça devient drôle.
À neuf heures, c’était un incendie criminel. Puis les médias sont passés au mot « malveillance ». À midi, ils avaient définitivement anagrammatisé le mot incendie, et en avaient tiré « incident ». Juste un incident. Deux cuves ont pris feu à 400 mètres de distance, les flics ont été mis en alerte, ont reçu des avis très alarmants, mais la population marseillaise, et française en général, doit être rassurée : un « incident » ! Il y a quelques jours, ce sont des explosifs et des détonateurs qui ont été dérobés sur une base militaire à Miramas. « Grand banditisme, probablement ! »
Je suis rentré quand les touristes ont commencé à venir enquiquiner les goélands, qui ont protesté en vain.
J’habite près du port, où ce soir sera tiré le feu d’artifice de 14 juillet — un beau feu d’artifice, en général, qui dégouline du haut du fort Saint-Jean. Et dans ma rue, fort tranquille, à l’heure de la sieste, trois voitures de police ont escorté deux camions de la fourrière, qui ont débarrassé la rue de toutes les voitures en stationnement. À vrai dire, un avis avait été placardé depuis deux jours : ils balisent tellement qu’ils font le désert sur un périmètre de quatre cents mètres. Peur panique d’une voiture piégée — il paraît que de bonnes âmes en auraient disposé çà et là, en France, et pourquoi pas à Marseille ?
Alors, pour éviter de nouveaux « incidents »…
D’autant que François Hollande passe ici demain matin avec le président mexicain. Faudrait pas que des turpitudes terroristes viennent gâcher la visite du MUCEM. Après advienne que pourra. Comment disait Perez Reverte, déjà ? « Es la guerra santa, idiotas… Es la tercera guerra mundial… » Ce garçon, avant d’être le meilleur écrivain espagnol contemporain, a été correspondant de guerre sur tous les fronts allumés entre les années 1980 et 1995, Bosnie comprise. La guerre, il sait ce que sait. Ma foi, si nous ne le savons pas, nous, à force de croire que des attentats sont des « incidents », nous allons le savoir.
À part ça, il faisait beau au Frioul, et j’ai puissamment bronzé, au doux parfum des hydrocarbures en flammes (remember ? « J’adore respirer l’odeur du napalm le matin… ») qui se défaisait dans le mistral naissant. This is the end, beautiful friend

Jean-Paul Brighelli