Franck Spengler : la Révolution (sexuelle) est bien finie

Né en 1957, Franck Spengler est tombé dans l’édition (érotique) au sortir de la Communale : sa mère, Régine Deforges, fonde sa maison d’édition l’Or du temps en 1968. Elle y publiera maints ouvrages érotiques (à commencer par le Con d’Irène d’Aragon) sur lesquels se jettera la censure gaullienne — car ces temps aujourd’hui magnifiés, vu la taille des homoncules hommes qui nous gouvernent, étaient aussi ceux du triomphe d’Anastasie, qui utilisait les chausse-trapes juridiques et financières pour asphyxier ce qui la défrisait moralement.
Lui-même, qui a aussi travaillé avec Jean-Jacques Pauvert, autre grand bénéficiaire des attentions réitérées de la censure, a publié aux Editions Blanche, aujourd’hui intégré au groupe Hugo doc, de très nombreux textes érotiques qui ont fait date, souvent à tonalité sado-masochiste, dans les années 1990 (par exemple le Lien, signé Vanessa Duriès, en 1993 — mais je pourrais en citer bien d’autres).
Il est aux premières loges pour constater à la fois l’affadissement de la littérature libertine, l’auto-censure que s’infligent des auteurs et des éditeurs de plus en plus dépourvus d’audace, et l’hypocrisie générale d’une époque qui feint de s’autoriser de petits débordements pour mieux se vautrer dans le moralisme le plus étroit.
J’ai donc eu l’idée de lui poser quelques questions sur son métier, ce qui s’édite aujourd’hui et ce qui se lit, le climat de pseudo-perversion et de vrai conformisme que révèlent les succès de librairie ou certaines affaires montées en épingle par une presse qui s’offusque si volontiers de ce que certains appellent encore un chat un chat — ou une chatte.

 

JPB. Partons de l’actualité. Les juges qui ont absolument voulu traîner DSK en justice pour quelques parties fines, l’ont fait sur la conviction — longuement étalée dans les médias — que la sodomie n’était par définition acceptable que par des prostituées — ce qui impliquait sa responsabilité dans un réseau, etc. On a vu ce que le jugement final a fait de ces certitudes bizarres. Mais que vous inspire au final cette affaire, qui a si opportunément permis l’élection de François Hollande, un homme « normal » à ses dires ?

FS. L’affaire DSK est intéressante à plus d’un titre. D’abord d’un point de vue politique puisqu’elle a vu l’élimination d’un favori à l’investiture suprême, mais également d’un point de vue moral puisqu’elle a sous-tendu l’équation libertin = proxénète. En ce sens, l’affaire DSK marque un tournant dans l’approche française de la sexualité de nos gouvernants. Nous sommes passés ainsi en quarante ans d’une tolérance amusée et complice des frasques d’un Pompidou, d’un Giscard, Mitterrand ou Chirac à la vindicte et la condamnation de l’hyper-sexualité (vraiment ?) d’un DSK. En fait la complète inversion des positions morales — si je puis dire. Soit l’adage suivant : « Avant : on n’en parlait pas mais on le faisait ; maintenant : on en parle beaucoup mais interdiction de le faire. »

JPB. Vous avez publié dans les années 1990 nombre d’ouvrages audacieux. J’ai cité le Lien, je pourrais ajouter à la liste Dolorosa soror de Florence Dugas ou l’Amie de Gilles de Saint-Avit — parmi une foule d’autres textes plus provocants les uns que les autres. Pourriez-vous les éditer aujourd’hui ?

FS. Très franchement, non ! Il ne s’agirait pas d’une censure étatique comme celle qui frappait ma mère, Pauvert, Losfeld, Martineau ou Tchou dans les années 70, mais d’une censure plus subtile, plus pernicieuse et plus vulgaire aussi : celle de la bien-pensance et de la morale. Pas la morale chrétienne qui a prévalu durant des siècles, mais la morale du regard de l’autre. Cette morale qui, à l’instar de DSK, vous place dans le camp des « détraqués », des malades ». Car, comme me le disait ironiquement mon ami Jacques Serguine : « Comment pouvez-vous penser des choses pareilles ! Et pire, les écrire ! Et encore pire, les publier ! »

JPB. L’un des débouchés qui permet la rentabilisation des romans est l’édition (en fait, la pré-vente) en poche, ou en club. Quels infléchissements de leur politique d’édition avez-vous constatés dans la dernière décennie ? Dans quelle mesure ces infléchissements ont-ils menacé la santé économique de petites maisons comme la vôtre — ou celle de Claude Bard, la Musardine ?

FS. Lorsque vous cherchez des partenaires éditeurs pour des versions poche ou club de vos textes, vous devez proposer des textes sexuellement acceptables, c’est-à-dire aux sexualités normatives et acceptées. Donc vous excluez du champ érotique toutes les formes fantasmatiques chères à des Bataille, Apollinaire, Louÿs, Serguine et bien d’autres. En quelque sorte, vous proposez une sexualité formatée où n’apparaît plus la transgression, transgression qui est le moteur de la littérature érotique. Et cet infléchissement n’est que le reflet d’une société qui marginalise toutes les représentations exacerbées d’une sexualité non normative. Et il nous a fallu passer sous ces fourches caudines pour que nos maisons résistent.

JPB. Hier des ouvrages extrêmes, comme Soumise (de Salomé, 2002) ou Frappe-moi (Mélanie Muller, 2005 — l’un des derniers dans cette veine). Aujourd’hui Fifty shades of Gray et son sado-masochisme à l’eau de rose. Que vous inspire cette évolution ?

FS. Elle m’emmerde et marque pour moi la victoire totale de la normalisation américaine, mouvement qui a commencé à la fin des années 70 avec la mise aux normes de standards mondiaux de consommation dont les meilleurs exemples s’appellent Mac Do, Coca Cola, Levi’s, Hilton, Apple, etc. Et juste derrière cette normalisation marchande est venue la normalisation des mœurs – notamment par le biais du fameux « politiquement correct » –, en ne permettant juste que ce qui est acceptable (attention, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain ! Je me rappelle les années 70 où, étudiant, aucun de mes potes musulmans ne faisait le ramadan, et où tous buvaient de la bière et fumaient des pétards !)

JPB. Il vous est arrivé d’aller chercher à l’étranger des ouvrages intenses (je pense par exemple à la Laisse de Jane Delynn). Ce qui nous vient des Etats-Unis, aujourd’hui, c’est la série des Beautiful Bastard / Beautiful Stranger / Beautiful Player / Beautiful Beginning / Beautiful Fucker (non, ce dernier, je viens de l’inventer, justement, il n’existe pas), de Christina Lauren (chez Hugo doc). Cette évolution correspond-elle à une évolution des goûts du public vers les fausses audaces ou à une épidémie de moraline, comme aurait dit Nietzsche ?

FS. Ces succès reflètent exactement ce que j’ai dit précédemment. On formate d’abord une société puis on l’alimente (pardon, on la gave) de ce qu’elle attend. Finies, la curiosité, la rébellion, la remise en cause du système capitaliste, bourgeois et marchand. Les seuls qui conchient ce système sont soit les fous de Dieu de l’Islam qui veulent détruire un monde honni à leurs yeux pour le remplacer par un système épouvantable et abject ; soit les écolos fous qui rêvent d’un monde qui n’existera plus jamais. Choisis ton camp, camarade !

JPB. Plus profondément, ce qui est aujourd’hui publié est-il de la littérature ? Au-delà d’un affadissement notable des récits, la qualité d’écriture est-elle toujours au rendez-vous ?

FS. Maintenant, il me semble que l’on demande davantage à une écriture d’être efficace plutôt que belle. Le style ne semble plus être une valeur d’avenir.

JPB. Outre la littérature érotique, vous avez aussi publié des auteurs sulfureux comme Alain Soral ou Érik Rémès. Dans votre esprit, était-ce défendre une même cause ?

FS. Très sincèrement, oui ! J’ai toujours pensé, et l’Histoire l’a prouvé, que la littérature était une littérature de la transgression, de la contestation, de la critique et de la remise en cause de notre société. C’est ce que fait un Soral qui est un empêcheur de penser en rond et provoque des réactions violentes car il met en lumière des réalités que l’on refuse de voir et qui nous deviennent inacceptables lorsqu’on les touche du doigt.
Enfin, j’ai toujours dit que le sexuel était notre dernier espace de liberté. C’est pourquoi, en plus d’être un bizness, il faut formater le cul comme Coca Cola a formaté les sodas pour en vendre beaucoup.

JPB. Demain l’islamisme, dit Houellebecq. Imaginons qu’il ait raison. Les minuscules audaces d’aujourd’hui ne sont-elles pas dès lors la meilleure façon de nous préparer au wahhabisme de demain ?

FS. Tout à fait, et c’est ce qui me fait dire que l’acceptable d’aujourd’hui peut devenir, aux yeux de certains, l’intolérable de demain.