Hologrammes et simulacres

La invención de Morel est un court roman paru en 1940. Adolfo Bioy Casares y raconte les derniers jours d’un narrateur malade, relégué dans une île de la désolation à tous les sens du terme, où il tombe raide amoureux d’une sublime créature qui erre dans ces paysages battus des vents — on se doute que les îles au sud de l’Argentine ne doivent pas être folichonnes. Mais curieusement, elle ne répond pas à ses avances. La belle inconnue se promène, ils le croisent, elle semble ne pas le voir, il se ronge les sangs.
Jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle est morte il y a longtemps, et que c’est son hologramme qui parcourt l’île. Que tout contact est donc impossible. Mais ayant trouvé la machine qui sert à immortaliser les apparences, il s’y fait numériser pour avoir la consolation que son ombre, au moins, parcourra elle aussi ces landes désolées, croisant et recroisant celle qu’il aime sans jamais arriver à l’approcher.

C’est un sommet de la littérature fantastique, dû à la plume d’un auteur désormais classique, qui à 36 ans débutait alors en littérature avec ce récit cauchemardesque. Un pur chef d’œuvre. Que tout le monde a lu, bien sûr — sinon, vous pouvez toujours le parcourir (en espagnol) ici.

Pourquoi ai-je pensé à cette histoire sombre ? Parce que le New York Times racontait le week-end dernier la vogue actuelle des concerts donnés par des musiciens morts mais revitalisés sur scène sous forme d’hologrammes. Après Witney Houston, Buddy Holly ou Roy Orbison, c’est au tour de Ronnie James Dio (il chantait pour Rainbow en 1975 avec Ritchie Blackmore après son départ de Deep Purple, puis avec Black Sabbath, où il remplaça Ozzy Osbourne à partir de 1979).
L’article de Mark Binelli raconte avec une vraie saveur les problèmes que se sont posés les promoteurs de ces tours de chant d’un nouveau genre : quel âge choisir pour immortaliser le chanteur ? Puisqu’il se produira (si l’on peut dire) avec certains des solistes de son groupe d’autrefois, qui ne sont plus des perdreaux de l’année, le faire trop jeune choquerait. Mais lui donner son âge réel d’aujourd’hui (il aurait 77 ans s’il avait survécu à son cancer de l’estomac) ne parlerait guère aux amateurs de metal. Ils ont donc coupé la poire en deux, et l’hologramme a une quarantaine d’années. Pour l’éternité.
Et ce n’est que le début. Les sociétés de productions d’hologrammes se multiplient. Ainsi Eyellusion — joli mot-valise —, qui produit Dio Returns, en attendant de s’attaquer au printemps au retour de Frank Zappa — oui !

Bien sûr, le facteur économique est déterminant en dernière instance. Non seulement le réservoir des morts, si je puis dire, est conséquent, mais il faut se prémunir contre la disparition probable, à brève échéance, des derniers dinosaures — les Stones, les Who, les Eagles, Aeromsith, McCartney, Springsteen. Et les autres. Les p’tits jeunes peinant à faire aussi bien que leurs grands aînés, autant ressusciter les vieilles gloires plutôt que de chercher de nouvelles pépites.
Sans compter les nostalgiques d’un temps passé, ceux qui ont raté les Fab Four sur scène, qui regrettent que le Pink Floyd soit réduit à David Gilmour, qui voudraient peut-être ressusciter Richard Wright ou même Syd Barrett… Un immense marché, quand on y pense. Demain, Hendrix ! Demain, Rory Gallagher ! Janis Joplin !
Et Charlie Parker…

Aucune raison à ce que cela s’arrête à la musique, même si rassembler quelques milliers de personnes pour contempler un hologramme est une opération juteusement rentable — et psychologiquement satisfaisante. L’art est illusion ? Oui — de plus en plus.

On pourrait par exemple s’intéresser à la politique. J’ai quelques amis qui déplorent qu’aucun candidat crédible ne se dresse face au duo infernal des prochaines présidentielles. Mais reprenez par exemple la très jolie fiction inventée par Benoît Duteurtre en 2010 : dans le Retour du général, il rentrait chez lui et trouvait De Gaulle dans son fauteuil. Le Général ou l’hologramme du Général ? En tout cas, la foule — et particulièrement les jeunes — s’enthousiasmait pour la grande figure tutélaire, dont le verbe imposant les changeait des discours soigneusement calibrés par les « communicants » des politiciens actuels.
Aucune raison de ne pas faire revenir telle ou telle grande figure. Imaginez le dialogue de Clemenceau et de Macron, de Jaurès et de Mélenchon, ou même de Léon Daudet et de Marine Le Pen. Aux faux-poids d’aujourd’hui, qui ne préfèrerait les grandes pointures d’hier ?

À noter que j’adorerais retrouver Flaubert ou Stendhal dans les émissions littéraires du temps présent. Ou faire du canotage avec Maupassant. Ah, les belles dramatiques télévisées que l’on ferait avec l’hologramme de Voltaire ou de Zola ! Nettoyée, Christine Angot ! Laminé, Edouard Louis ! À la niche, Eric-Emmanuel Schmitt !
À propos de Schmitt… Il donne désormais une « masterclass » pour apprendre aux autres à écrire. Quand je pense que Proust n’a pas bénéficié de ses conseils ! Quelle émission nous produirions, en confrontant l’immortel auteur d’Odette Toulemonde et le scribouillard de la Recherche du temps perdu ! Vite, un hologramme du petit Marcel…

Sans compter que dans votre vie personnelle, un bel hologramme vaut toutes les poupées siliconées du monde. Les producteurs se demandent comment habiller leurs rock stars ressuscitées : ils pourraient aussi se soucier de les déshabiller. Après tout, Lucrèce au Ier siècle montre fort bien (De natura rerum, livre IV) que dans la moiteur de leur lit solitaire, à l’apparition des simulacra « qui leur présentent un visage charmant, un teint sans défaut », et qui « ciet inritans loca turgida semine multo », les jeunes garçons « profundant fluminis ingentis fluctus vestemque cruentent ». Je n’ose traduire, de peur que la brigade des mœurs qui sévit sur le Net ne me fasse un procès médiatique forcément perdu d’avance, pour avoir suggéré que les adolescents ont une sexualité, horresco referens. Mais vous avez compris que ces purs fantômes ont bien plus d’effet sur les sources de la génération des jeunes Latins que les êtres de chair, si médiocres, si imparfaits.

Enfin, loin des attractions médiatiques générées par les hologrammes de stars, quel marché s’ouvre aux gens du tout venant, soucieux de se faire remplacer, après leur mort, par un double immatériel ! Marcel, qui a fait suer Bobonne pendant toute sa vie, aura ainsi la certitude de la faire chier durant toute sa mort !

Qui sait d’ailleurs si ce n’est pas déjà le cas, et si nos villes ne sont pas peuplées de fantômes ? Et nos écrans télé ? Après tout, en Algérie, l’hologramme de Bouteflika a patiemment contrôlé le pays des années durant, alors que l’original était déjà parti au paradis d’Allah où, enfin débarrassé de sa chaise roulante, il courait après de jeunes vierges avec sa fougue de jeune homme, « répandant à larges flots cette liqueur dont il souille sa djellaba » — traduction libre du Lucrèce cité ci-dessus.

Jean-Paul Brighelli.