« I don’t find virtue photogenic »

kirk-douglas-as-doc-holliday-charcoal-western-L-wbWj2d« I’ve always been attracted to characters who are part scoundrel : I don’t find virtue photogenic » (j’ai toujours été attiré par les personnages qui sont en partie des crapules : je ne trouve pas la vertu photogénique), racontait Kirk Douglas au New York Times en 1984. Je ne reviendrai pas sur la filmographie de cet immense acteur, mais le fait est qu’il fut toute sa vie fidèle à ce principe. Du reporter cynique de Ace in the hole au cowboy rebelle de Lonely are the Brave en passant par le Doc Holliday de OK Corral, tueur tuberculeux, ou le Einar borgne des Vikings (ah, la scène où il coupe l’une après l’autre, à la hache, les tresses de la femme adultère !), l’acteur a collectionné les rôles ambigus, voire franchement répugnants. 777full-jo-van-fleetLa manière dont Doc Holliday traite Jo van Fleet dans OK Corral a de quoi indigner les pratiquantes de MeToo. Et Elisabeth Threatt, qui joue si bien l’Indienne dans The Big Sky, n’a plus rien joué après — peut-être parce que Douglas lui a tanné les fesses à coups de ceinture, comme il le raconte dans le Fils du chiffonnier. C’est très mal, bien sûr — même si, dit-il, c’était à sa demande. Ça ne se fait pas, enfin, Kirk !
Même quand il était du côté du Bien (dans Spartacus par exemple, où des Américains jouent les esclaves révoltés, pendant que des Anglais ont été recrutés pour jouer les Romains esclavagistes — ce n’est pas anodin), il tue avec une férocité qui laisse planer plus qu’une ambiguïté en nos temps de mansuétude généralisée où nous épargnons l’adversaire à terre afin qu’il nous poignarde dans le dos.

Bien sûr, ce n’est pas l’acteur qui choisit de donner au personnage tel ou tel caractère. C’est au scénariste et au réalisateur — encore que Douglas fût connu pour intervenir dans la construction du personnage, quitte à faire modifier des pans entiers de scénario ou de dialogue. Quand Dalton Trumbo, qui en avait bavé, écrit Spartacus à la demande expresse de Douglas, il sait qu’on ne doit laisser vivants ni les Romains ni les maccarthystes vaincus. Sinon, retour de bâton rapide, crucifixion du héros et élection de Nixon, qui fut un pilier de la Commission des activités anti-américaines…

Ce qui nous amène aux bons sentiments qui dégueulent de tous les côtés en ce moment, comme la foule autrefois sortait des vomitoriums du Colisée.

En 2015, Peter Ludlow, prof à la Northwestern University, accusé de harcèlement sexuel par deux étudiantes, est acculé à la démission dans la grande vague de sexe politiquement correct qui déferlait alors sur les USA et nous touche présentement. Sa collègue Laura Kipnis publia alors un essai intitulé Unwanted Advances : Sexual Paranoia Comes to Campus, qui vient d’être traduit en français sous le titre le Sexe polémique.ssex-polémique Un essai qui lui attira les foudres de la communauté étudiante, puisque ces jeunes gens ne tolèrent pas que l’on couche, ni que l’on parle, ni quoi que ce soit à part leur reflet dans le miroir des safe spaces qu’on leur a construits pour qu’ils s’y sentent à l’abri : le maccarthysme de la vertu est peut-être plus ignoble encore que celui de l’anti-communisme. Hurler dans les réunions publiques leur sert de défouloir. La protestation de vertu outragée est un mode de sublimation, au même titre que le mysticisme ou l’art, jadis. L’écologisme version Greta Thunberg est aussi la sublimation d’une libido malade. Ils feraient mieux de se branler en lisant les 11 000 verges, un livre qui vaut mieux, dans le genre cravache, que Fifty Shades of Grey.

« C’est avec les beaux sentiments que l’on fait de la mauvaise littérature » : on connaît la réflexion de Gide, qui s’y connaissait en plaisirs licites et illicites — et il est temps que l’on censure un auteur qui avouait dès les années 1920 qu’il allait en Tunisie enculer de petits Arabes :

« Je me laissai entraîner dans la dune par Ali – c’était le nom de mon jeune porteur ; nous atteignîmes bientôt une sorte d’entonnoir ou de cratère, dont les bords dominaient un peu la contrée, et d’où l’on pouvait voir venir. Sitôt arrivé là, sur le sable en pente, Ali jette châle et manteau ; il s’y jette lui-même et, tout étendu sur le dos, les bras en croix, commence à me regarder en riant. Je n’étais pas niais au point de ne comprendre pas son invite ; toutefois je n’y répondis pas aussitôt. Je m’assis, non loin de lui, mais pas trop près pourtant, et, le regardant fixement à mon tour, j’attendis, fort curieux de ce qu’il allait faire.
J’attendis ! J’admire aujourd’hui ma constance… Mais était-ce bien la curiosité qui me retenait ? Je ne sais plus. Le motif secret de nos actes, et j’entends : des plus décisifs, nous échappe ; et non seulement dans le souvenir que nous en gardons, mais bien au moment même. Sur le seuil de ce que l’on appelle : péché, hésitais-je encore ? Non ; j’eusse été trop déçu si l’aventure eût dû se terminer par le triomphe de ma vertu – que déjà j’avais prise en dédain, en horreur. Non ; c’est bien la curiosité qui me faisait attendre… Et je vis son rire lentement se faner, ses lèvres se refermer sur ses dents blanches ; une expression de déconvenue, de tristesse assombrit son visage charmant. Enfin il se leva :
« Alors, adieu », dit-il. Mais, saisissant la main qu’il me tendait, je le fis rouler à terre. Son rire aussitôt reparut. Il ne s’impatienta pas longtemps aux nœuds compliqués des lacets qui lui tenaient lieu de ceinture ; sortant de sa poche un petit poignard, il en trancha d’un coup l’embrouillement. Le vêtement tomba ; il rejeta au loin sa veste, et se dressa nu comme un dieu. Un instant il tendit vers le ciel ses bras grêles, puis, en riant, se laissa tomber contre moi. Son corps était peut-être brûlant, mais parut à mes mains aussi rafraîchissant que l’ombre. Que le sable était beau ! Dans la splendeur adorable du soir, de quels rayons se vêtait ma joie ! »

Brigades de la vertu, que faites-vous ? Qu’attendez-vous ?

Il existe sur le Net une kyrielle de propositions de dissertations rédigées qui examinent la phrase de Gide —et aucune ne vaut tripette. La vertu est pour les profs l’Annapurna indépassable, le zénith de la pensée, l’apex de toute étude littéraire. Le « Souvenir de la nuit du 4 », de Hugo — que Rimbaud a naïvement pompé dans ce chef d’œuvre kitsch qu’est « le Dormeur du val », une œuvrette de bon élève s’il en fut jamais ; le « J’accuse » de Zola, qui est certainement ce que l’auteur de la Curée a commis de plus faible ; ou le « Liberté » d’Eluard : Benjamin Péret, qui était resté Surréaliste sans glisser dans la case Communiste, disait avec un peu de brutalité des textes rassemblés dans ce recueil de bons sentiments intitulé justement l’Honneur des poètes, que « pas un de ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique ».
Mais voilà : la littérature « engagée » fournit aux commentateurs modernes la troisième partie de toute dissertation sur le sujet, et l’argument sans réplique des censeurs, coupeurs de couilles et autres vertueux à deux balles qui sévissent aujourd’hui. En un sens, la rafale de vertu sous laquelle nous succombons présentement a été chargée ces vingt ou trente dernières années par des enseignants qui ont cru bien faire, et qui ne connaissaient rien à ce qu’est la littérature.

Dans les Liaisons dangereuses, Merteuil se moque de Cécile, fraîchement dépucelée par Valmont (et les commentateurs modernes vous jurent tous qu’il s’agit d’un viol, alors même que Cécile dit le contraire) parce qu’elle se plaint des procédés du libertin, qui a un peu forcé l’événement : « Vous ne chérissez de l’amour que les peines, et non les plaisirs ! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien » (lettre CV). Je faisais un cours le mois dernier sur ce roman indépassable, et je faisais remarquer aux étudiants qu’il y avait dans la phrase ironique de Merteuil les mots même qui fournirent à Sade la matière de trois livres successifs. Le marquis écrit la première version des Infortunes de la vertu en 1787 : elle ne sera publiée qu’en 1930. La seconde version, Justine ou les Malheurs de la vertu, est publiée en 1791. La troisième version (et la plus conséquente), la Nouvelle Justine, voit le jour en 1799. Trois essais pour rivaliser avec Laclos, dont les Liaisons, parues en 1782, ont dû cruellement résonner dans le crâne de Monsieur de Sade — comme aurait dit Jacques Chessex. Des volumes en grand nombre, pour dissimuler son dépit d’avoir été battu sur son terrain par un artilleur spécialiste de castramétation (je parle de Sade pour évoquer la mémoire de Pierre Guyotat, qui en parlait si bien et qui vient de mourir — c’était l’un des derniers grands écrivains français en exercice).

La vertu n’est pas photogénique. Elle n’est pas littéraire non plus. Elle est le système oppressif que les castes au pouvoir, au cours de l’Histoire, ont peaufiné pour contenir le peuple dans les bornes de la décence — et de l’impuissance. Le libertinage est un premier pas vers la liberté. Et tous ceux qui disent le contraire sont des suppôts de l’esclavage, ou des aliénés complets — et complices.
Bien sûr le vice en soi ne suffit pas — il est aussi lassant que la vertu. De surcroît, un peu de vertu ne messied pas au plaisir : rien n’est plus divertissant que le spectacle de la vertu défaite, surtout quand elle s’accompagne d’une reddition volontaire et d’une jouissance honteuse mais violente. Réhabilitons Don Juan, Casanova, Merteuil et Juliette, et laissons les peine-à-jouir s’abîmer la santé sur des « steaks » de soja (l’appellation devrait être heureusement bientôt bannie) et des « vromages » — puisque « fromage » est un mot aussi interdit désormais que « séduction » — dont l’idée seule me fait vromir.

Jean-Paul Brighelli