Jacques Attali a vu jouer Joker !

Vicente Blasco IbáñezJacques Attali sortit du Gaumont-Opéra, et se retrouva sur le Boulevard des Italiens. Il était 20h15, les gens se pressaient en peu en relevant le col de leurs impers. Il ne pleuvait pas encore, mais un vrai Parisien sentait la rumeur, de la bruine qui arrivait par l’ouest.
Attali constata, non sans amertume, que personne ne paraissait le reconnaître, et, dépité, remonta vers la rue de Richelieu. Il était attendu pour dîner, mais justement, il savait se faire attendre. « L’exactitude est peut-être la politesse des rois, pensa-t-il dans l’une de ces réflexions brillantes dont il avait l’habitude et le privilège, mais c’est surtout la caractéristique des larbins ».
Il marchait à pas lents, peaufinant les formules dont il gratifierait les convives, tout à l’heure. « Ce n’est pas un film, c’est une mauvaise action. Un appel au meurtre. Les « petits Blancs » américains se reconnaîtront immanquablement dans ce personnage poly-traumatisé, qui tue trois yuppies dans le métro de Gotham et s’en trouve très bien. Quelle invraisemblance ! Comme si les yuppies prenaient le métro ! En tout cas, cela ne m’étonnerait pas si des incidents se multipliaient, à l’image de ce qui se passe dans les 15 dernières minutes… Qui sait si l’on ne va pas attenter aux jours de Cyril Hanouna, en prenant modèle sur ce que Joaquim Phoenix fait subir à Robert De Niro… » Il se sourit à lui-même, l’un de ces sourires surchargés d’intelligence narquoise dont il s’était fait une spécialité : « Un sourire, pensait-il, est encore une manière de parler, alors qu’un rire n’est jamais qu’une façon de se taire… »

Il était allé voir ce film parce que le New York Times — son seul vrai journal, avec le Financial Times et Libé, les quotidiens qui lui rappelaient qu’il avait jadis été inscrit au PS — avait publié sur ce film des avis si contradictoires qu’il avait décidé d’en avoir le cœur net. Après tout, le FBI avait émis un avis d’alerte sur ce film, craignant des tueries de masse perpétrées par des « incels » — ces « involuntary celibate », presque tous des Blancs, misogynes et racistes…

L’idée du racisme le ramena à l’article que cette grande courge de Polony avait publié deux jours auparavant sur lui (il haïssait, tout sourire, la directrice de Marianne, qui, talons compris, le dépassait de 15 bons centimètres, alors qu’avec son mètre soixante-quatorze il n’était pas petit pour un Pied-Noir de sa génération)… De surcroît, s’il avait le sourire fin — « florentin », disaient ses thuriféraires —, elle avait le sourire carnassier, et il se sentait malgré lui, en sa présence, comme le Petit Poucet devant l’ogre.
Oui, sous prétexte qu’il avait, sur son propre site, assimilé les « souverainistes » — mesuraient-ils bien le ridicule d’un tel mot ? — à des antisémites à force d’être islamophobes, Polony s’était déchainée. « Une mauvaise foi proche du sublime », écrivait-elle. « La peur de la démocratie »…

Qu’avait-il donc écrit de si pendable ? « Quand on parle de « souverainisme », beaucoup de gens veulent croire qu’on ne parle, en Europe, que d’une maîtrise des importations et d’un refus des disciplines communautaires. En réalité, en plus d’un souverainisme purement économique ou politique, en Europe en tout cas, ceux qui en font l’apologie parlent en fait souvent, à mots couverts, en premier lieu, d’un refus des migrants, et plus largement, d’un refus des musulmans. »

Lui, Attali, était l’ami des migrants et des Musulmans ! Il sourit à nouveau, avec une telle expression d’ambiguïté qu’une dame qui passait, en sens inverse, en donnant la main à sa fille, tira inconsciemment l’enfant à elle en le croisant. Il épinglait Zemmour (que la même Polony avait pourtant habillé pour l’hiver, le qualifiant de « rentier de l’apocalypse » — mais peu importe, elle devait le chérir, au fond !), Goldnadel, Finkielkraut. Un Attali — le pluriel d’Attal — pouvait se permettre de fustiger des Juifs !
Ce qui l’irritait, chez Polony, c’était qu’il se sentait peu ou prou attaqué sur le terrain de l’intelligence. On n’en était plus à se planter des épées dans le ventre, mais on aiguisait ses propos, guettant chez l’autre la moindre ouverture, la moindre faille idéologique qui permettrait de glisser sa lame…
« Mon attaque sur le souverainisme n’était pas une erreur ! » murmura-t-il en pressant le pas — non pour arriver à l’heure, mais parce qu’il commençait à bruiner. « Ces gens sont insupportables ! Et cette grande quille qui se croit un destin national ! »
Il faillit éclater de rire, et se retint tout juste. « Pff ! Elle n’a pas vingt millions d’euros à mettre dans une campagne ! Nous les avons trouvés pour mon poulain, en 2017, parce que c’était nécessaire. Et ça le sera encore en 2022 — de toute façon, c’est déjà joué, 2022, je me demande bien pourquoi nous perdrons du temps à convoquer un vote des Français… La démocratie, au fond, c’est l’art de s’en passer… »
Et le Joker déboulait dans ce paysage pacifié, étêté, un beau paysage de mondialisation heureuse… Qui était ce Todd Philips qui avait concocté de mauvais coup ? Le réalisateur de Very bad trip ! Qui aurait attendu ça de lui ? L’expression de toutes les rancœurs, de tous les traumatismes encaissés par les laissés-pour-compte de la mondialisation et de la croissance infinie…

Il se remémora soudain une fiche que lui avait glissée l’un des agrégés dont il faisait ses hommes de main — sur un ouvrage universitaire de Philippe Saint-Gelais, les Fictions transfuges. Ou la façon de se servir dans les mythes et légendes pour en faire son miel, les détourner, les inverser même parfois. Le réalisateur-scénariste de Joker avait saisi le personnage du Joker, et avait juste renversé l’instance narrative : ce n’était plus le Bien qui parlait — Bruce Wayne —, mais le camp d’en face. Dark Vador au pouvoir, révélant que Thomas Wayne, le père de ce petit crétin de Bruce qui se prendrait plus tard pour Batman, était un sale con de politicien arrogant et arriviste…
À croire que, comme le disait Jérôme Blanchet-Gravel dans Causeur, le Joker ne faisait que rendre — comme on rend un plat indigeste — la violence reçue au quotidien d’une société impitoyable… « Mais quelle violence ? » s’insurgea-t-il. « Nous vivons dans une société si douce, si bien policée… »
Mais le film brassait d’autres lignes de fiction. L’hosto où séjournait le Joker s’appelle l’« Arkham County Hospital » — souvenir croisé de Bob Kane et de Lovecraft. Ce tueur remontait des abysses, de la fange de la ville-monde rêvée, et il tuait au nom de tous ceux qui avaient été rejetés sur sa périphérie.
Attali ne put s’empêcher de frissonner — mais sa puissante intelligence et son ego surdimensionné mirent ce léger tremblement sur le compte de la bise, qui s’insinuait sous son imper. Si le peuple d’en bas se rendait compte qu’il n’y avait plus que la violence…

Heureusement, il arrivait. Les lumières de l’escalier le réconcilièrent avec son monde, et il laissa sur le trottoir où il les avait croisées les créatures de la nuit et de la frustration, tous ces Jokers qui arpentaient les mêmes boulevards que lui, la doigt sur la détente.

Jean-Paul Brighelli