Le nœud du problème

Le dimanche 21 mai, dans le cadre de la « Comédie du Livre » de Montpellier (la foire / salon qui se déroule chaque année sur la Place de la Comédie, bien connue pour ses Grâces…), j’ai été invité par la librairie Sauramps et les organisateurs à débattre de l’école avec François Dubet. Ce sociologue fort connu a publié ces dernières années divers livres parfois complaisants, parfois provocants, sur le système scolaire tel qu’il s’est réorganisé depuis une vingtaine d’années. Voir en particulier l’Hypocrisie scolaire, avec Marie Duru-Bellat (à qui l’on doit récemment l’Inflation scolaire, où elle analyse finement la débâcle organisée des universités — et de l’embauche — via le prisme de ces diplômes distribués au petit bonheur la malchance).
Le dernier livre de Dubet consacré à l’Education est l’Ecole des chances / « Qu’est-ce qu’une école juste ? » (la République des Idées, Seuil, 2004), où il explore avec une vraie acuité, quelles que soient les conclusions que l’on peut tirer de ses constats, les promesses et les impasses de « l’égalité des chances » — une expression mensongère s’il en est : et sur ce point au moins lui et moi coïncidons.
Le débat s’est, comme on dit, bien passé : dix minutes d’intimidations réciproques, le temps de tâter l’adversaire, puis un vrai dialogue s’est établi. Mais ces manifestations finissent toujours trop vite — parce qu’il y a toujours un train à prendre, un débat qui suit et qui cogne à la porte, des questions dans le public… Nous arrivions à la fin au nœud du problème…
– L’école est le modèle en réduction… commença-t-il…
– Le modèle exacerbé, suggérai-je…
– de la société actuelle, et elle en reproduit — parfois précède — les tendances lourdes. Et ce qui se dégage des débats actuels — en revenir aux savoirs purs et durs, au modèle unique pour tous les petits Français, de quelque origine qu’ils soient, ou aller vers des pratiques diversifiées, plus individualisées, qui tiendraient compte des différences de cultures, de religions, de comportements…, c’est l’esquisse de la société française, tentée par ses valeurs traditionnelles, qui ont fait leur preuve, et la preuve de leurs limites, ou par des valeurs à inventer, dont les pédagogies dites nouvelles et les discours lénifiants des politiques ne donnent pour l’instant qu’une image déformée et assez peu tentante.
« Bref, conclut-il, il va falloir choisir entre plus de république ou plus de démocratie. »

Le problème est particulièrement bien posé — au sens pur du mot problème : les deux solutions s’excluent l’une l’autre.
Si je glose un instant sur les deux termes de la problématique — démocratie ou république —, je vois d’un côté la prédominance de l’individu, qui risque d’être la « prédominance du crétin », comme disaient Fruttero et Lucentini, mais qui offre à chacun la chance, et le risque, d’aller au bout de sa liberté — quitte à sombrer, tous ensemble, dans un cloaque d’avis contraires, de velléités intempestives, de communautarismes émiettés, et, à terme, de tentations hégémoniques ; et de l’autre, un modèle limité dans ses ambitions, mais certainement efficace — au moins pour ceux qui ont l’opportunité d’user de la méritocratie républicaine au mieux de leurs capacités et de leurs intérêts.
Contrairement à ce que l’on peut penser quand on est demi-habile, il n’y a pas de compatibilité possible. La République a mis longtemps à émerger, du magma de quatre révolutions, de 1789 à 1871. Quand Ferry (Jules !) donne aux hussards noirs la mission de contrecarrer l’enseignement doctrinal de l’Eglise, la « Gueuse », comme disaient les royalistes, n’est pas bien certaine de survivre. Elle a eu besoin de l’affaire Dreyfus pour être sûre de son bon droit. La loi de 1905 précède à peine la réhabilitation du capitaine.
C’est dire que la République, forgée dans l’adversité, survivante de deux guerres mondiales, a le cuir et les manières rudes. Elle trie volontiers. Elle fait peu de cadeau. Mais elle a mis en place un ascenseur social qui a longtemps fonctionné — à son bénéfice, et aux bénéfices des élites telles qu’elle les définissait.
Quant à la démocratie… Autant de démocraties que de peuples. La démocratie athénienne, c’est l’affaire des hommes libres — ni les femmes, ni les esclaves. Pas 10% de la population de l’Attique. La démocratie à l’américaine, c’est la liberté assurée, assumée, assénée, des trusts qui se partagent la Maison-Blanche, par candidats interposés. La démocratie à la française, c’est de plus en plus l’affaire de groupes de pression, de factions, de sectes.
La République n’est pas la démocratie. La démocratie me paraît être une utopie — comme l’anarchisme. Un point de fuite de l’Idée, quand on regarde un horizon qui recule sans cesse. Et, au pire, la démocratie est un prétexte.
La République, elle, est inscrite dans le réel. Elle travaille dans le pragmatisme.
Une pédagogie démocratique travaille sur l’impossible rêve — et peut-être faut-il des utopies, comme ligne de fuite— ce qui l’amène souvent, par définition, à haïr tout savoir déjà inscrit. Une pédagogie républicaine travaille à former effectivement les citoyens d’aujourd’hui, avec les savoirs d’aujourd’hui et de toujours. Le conflit entre les Pédagogues et leurs adversaires, entre Education et Instruction, est là tout entier.
Car ce que je dis de l’école est vrai du pays dans son ensemble, et des partis politiques qui prétendent le diriger. Les républicains ne s’embarrassent guère d’idéologie — la République est née de pragmatismes croisés. Les démocrates, ou prétendus tels, vivent dans la contrainte idéologique qui les corsète.
D’où il ressort que les appels actuels à la démocratie, au respect des différences, aux cultures « autres », etc. ont pour effet (ou pour fonction ?) de miner la République.
Parce qu’en définitive, c’est du côté de la république que, paradoxalement, s’élaborent les vrais espaces de liberté — même s’il s’agit d’une liberté bornée par l’idée républicaine. Et du côté des démocrates, ces ambitieux de la liberté totale, particularismes et totalitarismes se combinent pour mettre à mal la république — et la liberté.
Aucun paradoxe dans mon propos. On le voit bien aujourd’hui avec la doctrine (je ne vois pas d’autre mot) de l’égalité des chances. Si elle est simple rééquilibrage des moyens, à la bonne heure. Mais quand elle se mue en croyance, quand elle devient égalitarisme, c’est une machine à fabriquer des inégalités. Au bout de la tolérance, l’intolérance.
En fait, le débat n’est pas entre le plus de démocratie ou le plus de république. L’excès de démocratie est très exactement ce que l’on appelle le fascisme. Et nous y allons tout droit. Simplement, il ne s’exercera pas au nom d’un Duce quelconque, mais au nom des intérêts partisans de tel groupe, ou sous-groupe, qui fera valoir ses « droits » en asservissant les droits des autres.
Et l’école dans tout ça ? Elle doit choisir entre l’apprentissage d’un modèle, ce qu’elle a longtemps su faire, et un éclatement entre des « différences » qui visent toutes à prendre le pouvoir. Alors, soyons clairs, et refusons l’entrée dans l’école de tout ce qui concerne la sphère privée, du choix religieux aux pratiques sexuelles. Après tout, quel besoin aurions-nous d’exhiber nos comportements d’alcôve en public ? il en est de même des pratiques religieuses. Un enseignant n’a pas besoin de savoir si l’élève en face de lui est musulman, catholique ou fétichiste. Et il n’a pas à en tenir compte, lorsqu’il enseigne le dessin, la musique, le sport, la littérature, les sciences naturelles — toutes les disciplines qui sont actuellement contaminées par cette prétention à la démocratie intégrale qu’on appelle l’intégrisme, et que défendent ceux qui ont fait du slogan « l’élève au centre du système » le cheval de Troie de leurs ambitions totalitaires.