Légalisons !

rtr3b7m9Il n’y a plus guère de semaine où la gendarmerie, cette austère protectrice des bonnes mœurs françaises, ne découvre une plantation de cannabis autochtone. Il y a quelques jours, c’était à Campagne, dans l’Hérault, à deux pas de Sommières, pour ceux qui connaissent. Un hardi horticulteur y faisait gentiment pousser dans une serre de jardin, pour sa consommation personnelle, des plants hauts d’1,80 m. Immédiatement saisis par les hardis pandores…
La région, aussi aride que le Rif, surtout depuis que le réchauffement climatique y dessine le modèle de nos regs futurs, mais suffisamment pourvue de cours d’eau, se prête merveilleusement à ces expériences agricoles. En 2013, c’étaient 1800 plants de chanvre indien qui étaient découverts dans le Gard. David Weinberger, sociologue rattaché à l’Institut des hautes études de la sécurité et de la Justice, tout en rappelant que seuls 5 à 10% des cannabiculteurs sont des « commerciaux » rattachés au grand banditisme (mais ils produisent 40% de la marchandise), en profitait alors pour signaler, sur Atlantico, qu’« un plan de cannabis acheté entre 50 centimes et 1 euro peut produire entre 100 et 400 grammes tous les 4 mois, donc un plant peut facilement rapporter entre 3000 et 10000 euros par an. La quantité de cannabis produite et consommée en France représente 12% de la consommation globale française. Ce marché global est estimé à 835 millions d’euros. »
Y pas de p’tit profit.
En ces temps de serrage de la ceinture des autres et de restrictions tous azimuts, je me permets de signaler humblement au gouvernement qu’il y a là une source évidente de revenus que par entêtement idéologique il laisse échapper. Les 1800 plants détruits ce jour-là rapportaient près de 5 millions d’euros par an, pour une mise de fonds dérisoire.

J’ai interrogé Alfred P***, aujourd’hui retraité de la police qu’il a servie pendant 35 ans, à Paris puis à Marseille. Les descentes à Bassens, La Castellane, aux Lauriers ou à Campagne-Lévêque, il connaît. Il est résolument pour une légalisation du shit.

« D’abord, raisonne-t-il en homme averti, cela permettrait de déplacer sur d’autres types d’affaires une bonne part des brigades affectées à la lutte contre les stupéfiants. À l’heure où la criminalité (et je ne parle pas des homicides, sur lesquels on a braqué les projos, histoire de faire oublier le reste) est en hausse nette, particulièrement les braquages à domicile et les vols à la fausse qualité (une fois par heure, toute l’année, de faux agents EDF, voire des flics-bidon, se présentent chez des personnes âgées pour leur soutirer leurs économies), ce serait un redéploiement bien nécessaire. Et populaire, à l’heure où les forces de l’ordre, utilisées en dépit du bon sens pour la sécurité du régime, concentrent les critiques. Quel répit pour Castaner !

« Ensuite, ce serait une soupape heureuse pour les buralistes, durement concurrencés dans la vente des cigarettes par tous les revendeurs à la sauvette. On achèterait ses joints par paquets de cinq, avec la garantie de s’offrir de l’herbe de bonne qualité, exempte des additifs que les « charbonniers » y ajoutent pour renforcer les effets d’un produit coupé avec du cirage…

JPB. Oui, j’avais jadis chroniqué sur le Point.fr — quand ce n’était pas encore un média complètement vendu au présent gouvernement — le livre de Philippe Pujol, qui m’avait par ailleurs accordé une interview sur Bonnet d’âne. Il racontait comment la résine marocaine était coupée avec toutes sortes de produits exotiques, et l’effet renforcé avec des produits vétérinaires.

AP. Je ne vous le fais pas dire. La légalisation permettrait d’offrir un produit contrôlé, alors que celui aujourd’hui vendu explose la tête des dealers — détruits au point de fumer leur propre merde — et de leurs clients. Il faudrait bien sûr le vendre plus bas que les prix actuels du marché, de façon à ce qu’il ne soit plus lucratif d’importer la marchandise. Mais pas trop bas quand même : bradé, le shit cesserait d’être un produit festif. Trop haut, il engendrerait une offre parallèle, comme aujourd’hui pour les cigarettes.

JPB. Mais ne craignez-vous pas que les délinquants qui aujourd’hui vivent de leur trafic, et en font vivre leurs familles et Marseille tout entière, ne se recyclent vers des formes de criminalité plus spectaculaires ?

AP. Quelle mémé marseillaise sort encore de chez elle avec sa jonquaille au cou ? Quel touriste porte encore sur lui du liquide, et s’aventure dans des zones mal contrôlées ? Et puis, tous ces jeunes entreprenants se reconvertiraient en jeunes entrepreneurs ! Pensez ! Extinction d’un gros problème de santé publique, et accession à l’emploi de milliers de gosses aujourd’hui désœuvrés, à guetter dans les halls de leurs immeubles pourris !
« Sans compter que le shit, grâce à la montée des températures, peut aujourd’hui pousser n’importe où ! »

JPB. Certes ! Pujol me faisait remarquer que le shit français de haute qualité pousse dans la région de Mâcon — au milieu des champs de maïs. Avons-nous besoin de tant de maïs — une plante gourmande en eau ? Un joli champ de chanvre agité par la brise, cela réjouirait le cœur.

AP. Vous êtes un poète ! Un esthète ! Moi, je vois le profit pour la société. Pour la France, cher ami ! Les Espagnols, qui sont avec les Anglais et nous dans le top 3 des plus gros consommateurs d’herbe, utilisent déjà, en douce, les grandes solitudes de la Manche, de l’Andalousie ou de l’Estrémadure (cette région « dure à l’extrême » !) pour offrir des revenus substantiels et parallèles à des bourgades perdues au milieu de nulle part. Autant créer, rapidement, des industries nationales, avant que les multi-nationales viennent nous couper l’herbe sous le pied — comme les Canadiens sont déjà en train de l’envisager.
« On pourrait ainsi renverser un trafic européen, qui aujourd’hui est centralisé aux Pays-Bas, en faveur de la France ! Et revitaliser le Sud, de Toulouse à Nice ! Marseille, centre national du shit ! Pensez aux jolis noms de marque qui émergeraient ! « Le soleil du midi » ! « L’herbe des Cévennes » ! « La fine fleur du Causse » !
« Enfin, l’herbe ainsi légalisée serait accessible sans limite aux cancéreux, aux sidéens, à tous ceux que leurs traitements condamnent aux nausées ! Enfin ! Depuis 2012, et après le Colorado, des dizaines d’Etats américains ont légalisé l’usage récréatif du cannabis — jusqu’à 28 grammes par personne ! De quoi se construire le joint de tous les joints !
« Si le gouvernement hésite à prendre sur lui une décision qui ferait grincher les grincheux, pourquoi ne pas la soumettre à référendum ? Ce serait une utile diversion aux problèmes que rencontre Castaner, comme l’a raconté récemment Marianne… Pendant des mois on ne parlerait que de ça ! On convoquerait dans les médias tous les spécialistes auto-proclamés de la fumette ! On demanderait aux personnalités les plus diverses si elles ont essayé : « Marion Maréchal, avez-vous déjà fumé ? » « M’sieur Bellamy, votre premier joint, c’était quand ? » Croyez-moi : avec le shit, on peut faire un tabac ! »

Jean-Paul Brighelli