Mélenchon versus Laïcité 2

RuizCela a commencé à l’université d’été de la France insoumise. Henri Pena-Ruiz, qui n’a plus rien à apprendre sur la laïcité, dont il a tout dit dans un Dictionnaire amoureux de la laïcité (chez Plon) sorti il y a trois ans,pena-dictionnaire explique aux militants dont il se sent proche, homme de gauche qu’il est depuis toujours, qu’on a le droit d’être islamophobe, comme celui d’être cathophobe ou athéophobe — et que c’est cela, la laïcité. Parce qu’on a le droit de critiquer une religion — pas les personnes. L’islam, pas les Musulmans. La Torah, mais pas les Juifs.
Que n’avait-il pas dit là… Le jour même, Tweeter s’enflamme (Tweeter passe son temps à s’enflammer, il vit d’incendies successifs), et voici l’un des plus ardents défenseurs de la laïcité républicaine, un homme par ailleurs d’une modestie et d’une douceur exemplaire, vilipendé par les réseaux sociaux.

Puis cela a rebondi il y a quelques jours, quand Mélenchon, qui avait décidé d’aller parader avec ses troupes à la manif des Frères musulmans, s’est fendu d’une critique acerbe contre Pena-Ruiz (qui est compagnon de route du front de gauche et de la France Insoumise depuis toujours, comme il a été celui du PC dans des ères géologiques antérieures), s’est fendu d’un tweet extrêmement agressif parce que le philosophe était allé apporter la contradiction à Eric Zemmour : « À Pena-Ruiz qui bavarde amicalement avec Zemmour et me laisse traiter d’islamo-gauchiste. Ses amis Chassaigne et Broissat qu’il a soutenu [sic !] au européennes seront à la marche le 10 novembre. Le sectarisme ne mène pas plus loin que ce plateau indigne. »
Passons sur le fait que Mélenchon, dans sa rage, ne maîtrise plus l’accord du participe avec le COD antéposé, et examinons le fond du problème. Faut-il refuser d’aller sur LCI ? Faut-il laisser Zemmour éructer tranquillement sans tenter de nuancer un propos sans nuances ?
J’ai posé la question à Pena-Ruiz. D’une longue interview qui sautait du coq à l’âne, comme il arrive toujours entre amis, j’ai retenu quelques phrases décisives.

JPB. Alors, quelles sont aujourd’hui tes relations avec Jean-Luc Mélenchon ?

HPR. Elles sont désormais inexistantes, sinon par ce tweet que tu cites, et qui me dit « sectaire » et « indigne » en décrivant comme un « bavardage amical » ce qui fut au contraire une confrontation sans concession avec Eric Zemmour. Je ne comprends pas pour ma part que l’on puisse traiter ainsi un camarade. Mon ami François Coq, entre autres, en fut aussi victime. Le moins que l’on puisse dire est que cela ne donne pas l’exemple de ce que pourrait être l’avenir en commun pour lequel nous militons. Cette façon de faire, dont je ne suis pas hélas la seule victime, dégoûte beaucoup de personnes de la France Insoumise. Elle est peu conforme avec le vœu annoncé de refonder la politique dans le sens d’une démocratie authentique dont le peuple serait l’acteur majeur. C’est une telle contradiction que souligne avec force mon ami Thomas Guénolé, qui a tout récemment rompu avec la France insoumise.

JPB. Oui, Guénolé, en faisant la promotion de son livrela Chute de la maison Mélenchon, n’a guère de mots tendres pour le lider maximo de LFI…

HPR. Il n’est pas tendre, car ce qu’il a vécu est terrible, et il a voulu en analyser les causes, sans transiger avec l’exigence de vérité.

JPB. Revenons à cette conférence de septembre. Les attaques t’ont fait du mal ?

HPR. Oui, et c’était d’autant plus inattendu que l’ambiance, lors de ma conférence, était très bonne. J’ai fait applaudir « la Rose et le réséda » d’Aragon…

JPB. « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas, tous deux adoraient la belle prisonnière des soldats »…Quelles que soient les qualités poétiques de cette ode à la Résistance, l’idée d’associer le communiste Gabriel Péri et le gaulliste chrétien Honoré d’Estienne d’Orves partait d’un bon sentiment : unir dans la Résistance au-delà des clivages…

HPR. Aujourd’hui une clarification est absolument nécessaire concernant l’orientation laïque de la FI. Je regrette qu’elle ne soit pas faite clairement par la direction de la FI, qui a pris la décision regrettable de participer à la marche contre l’islamophobie lancée par le CCIF, en contradiction avec les positions qu’elle défendait en Janvier 2015, après les attentats islamistes. Une grande manifestation contre tous les racismes me semblait nécessaire, en lieu et place d’une telle marche. Celle-ci est une grande victoire des Frères musulmans, qui sont en passe de gagner la bataille sémantique qu’ils ont engagée il y a des années : dorénavant, une partie de l’opinion, soigneusement manipulée, se range derrière l’idée qu’« islamophobie », qui selon l’étymologie recouvre la peur irraisonnée de l’islam, assortie de son rejet, veut dire aussi haine des personnes musulmanes, ce qui est absolument faux. C’est cette dérive du sens qu’il faut inlassablement dénoncer et combattre. Une dérive qui est malheureusement appuyée par les pays du Nord de l’Europe, ou par l’Angleterre et les Etats-Unis, qui n’ont jamais voulu comprendre ce que nous appelons « laïcité » en France.

JPB. Oui, « secularism » peine à recouvrir le concept français de laïcité…

HPR. Alors bien sûr, Julien Odoul, cet élu du Rassemblement National qui a cru intelligent de dénoncer publiquement une femme porteuse d’un voile en Bourgogne, ou Blanquer confondant sorties scolaires et société française en général, ont donné du grain à moudre aux extrémistes religieux. Ils ont permis une assimilation entre « islamophobe » et « républicain ».

JPB. Tu parles d’une erreur de Blanquer… Quelle est-elle ?

HPR. Ne pas avoir spécifié que la déontologie laïque excluait le recours à tout symbole religieux dans des sorties scolaires, et non pas au seul voile islamique. Tout vient en fait d’un manque de rigueur du Conseil d’Etat, qui n’a pas compris ce qu’était réellement une sortie scolaire — et qu’un « encadrant » n’est pas une « maman », comme s’est plue à le clamer toute la presse, mais un collaborateur occasionnel du service public — et soumis aux mêmes règles que le service public.

Quant à interdire le voile sur l’ensemble du territoire, c’est hors de question, pour moi : c’est par l’éducation que l’on convaincra les femmes de ne pas s’enfermer dans des pratiques religieuses aliénantes. J’explique cela dans un article de Marianne, à paraître bientôt.

JPB. C’est tout de même un signe flagrant d’infériorisation de la femme…

HPR. Certes , mais il ne faut pas confondre ce que l’on doit combattre par la loi,— notamment tout ce qui bafoue la déontologie laïque —, et ce qu’il faut faire reculer par la dénonciation des préjugés sexistes. Celle-ci relève de l’éducation populaire. Interdire le voile de façon générale, en dehors des contextes qui requièrent la neutralité, serait le glorifier — et donner raison aux manipulateurs qui en font le signe d’une discrimination anti-musulmans. Blanquer aurait dû dissocier, dans son propos, ce qui revenait au ministre — qui doit dire la loi — et ce qui revient à l’homme, qui a les opinions qu’il veut. Il a fait une confusion entre ces deux instances. C’était donner raison au CFCM, qui est pourtant manipulé par un courant wahhabiste et patriarcal, l’islam le plus rétrograde — et qui prétend s’ériger en victime. Comme a très bien dit Gilles Keppel, on a là affaire à une « islamisation par le bas ». Ces personnes pratiquent le littéralisme — alors même qu’Averroès, au XIIe siècle, était déjà favorable à une interprétation du Coran.

JPB. Oui — mais il a lui-même été en butte au retour du fanatisme littéraliste, à la fin de sa vie. C’est une tentation qui parcourt régulièrement le monde musulman.

HPR. En attendant, les Frères musulmans se servent des lois républicaines pour s’infiltrer dans la société française — alors même qu’ils rêvent de s’affranchir justement des lois de la République. Ils avancent masqués. La Femen qui s’est invitée, les seins nus, lors de la manifestation du 10 novembre,

femen

a été immédiatement bousculée et cachée — « couvrez ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe !

JPB. Oui — et le voile participe de cette même obsession érotique qui ne dit pas son nom. Et comment analyses-tu la situation présente ?

HPR. Je plaide pour une intégration plutôt qu’une assimilation. Il faut que les particularismes — et c’est essentiel — n’entrent pas en conflit avec la loi républicaine. Sinon, on risque une conversion du communautarisme en stratégie d’affrontement. On a le droit de rejeter une religion — y compris la sienne — ou une politique. Pas un peuple. Critiquer l’islam, ce n’est pas du racisme anti-musulman. C’est le point de vue universaliste qui doit partout triompher : se demander sans cesse si la maxime de mon action est ou non universalisable donc compatible avec les droits de l’homme. Par exemple être contre l’excision, ce n’est pas rejeter tel ou tel segment de population : c’est défendre le principe universel du droit à l’intégrité physique. Je défends les principes universels, qui sont émancipateurs. Et ce à distance de toute polémique.

Jean-Paul Brighelli