Moi / Je, et les avatars de l’Ego

Vous rappelez-vous René Etiemble ? Né en 1909, fils de personne (sa mère était ouvrière modiste, son père voyageur de commerce), même pas parisien (ah, le lycée de Laval, son prestige provincial, sa bruine, etc.), il intègre l’ENS en 1929, et passe l’agrégation de grammaire — sans doute l’une des plus dures. Il se met alors à étudier le chinois et voyage par le monde : il parlait avec la même compétence de la syntaxe française, du pantoum malais ou de l’estampe japonaise. Prof en Sixième, parce qu’il faut bien prendre le problème à la base, il fréquente en même temps Jean Paulhan et la NRF, et il est finalement recruté à l’Université de Chicago, avant-guerre, à une époque où ça ne se faisait pas de partir travailler aux Etats-Unis. Cela lui permet de s’intéresser à la culture hopi : peut-être aurait-il aimé les romans de Tony Hillerman. Il passe par l’Université du Caire, ce qui l’autorisera plus tard à parler de littérature arabe, puis à Montpellier et enfin à la Sorbonne — c’est là que je l’ai rencontré brièvement —, où il invente et enseigne la littérature comparée jusqu’à sa retraite en 1978. Spécialiste de Rimbaud, auquel il a consacré sa thèse (son interprétation des Voyelles est magistrale) et de Nerval (sa lecture du « Desdichado » via les arcanes du tarot fait toujours autorité), de la littérature chinoise classique et du roman libertin du XVIIIe siècle français (il édite dans la Pléiade, outre les Philosophes taoïstes, deux volumes de Romanciers du XVIIIe siècle qui m’ont permis alors de découvrir Louvet et Faublas), archi-spécialiste de l’érotisme à travers les continents, romancier, homme de théâtre, et grand défenseur de la langue française (Parlez-vous franglais ?, c’est lui — que dirait-il aujourd’hui ?), traducteur de T.E. Lawrence (pareil : j’ai découvert les Sept piliers de la sagesse, l’un des livres les plus magistraux du XXe siècle, parce qu’il avait traduit le dernier opus de Lawrence, la Matrice), il était fort haï de ses collègues, tant il était brillant. Une haine dont il s’amusait fort, tant il les méprisait. Les mêmes, à la même époque, conspuaient Barthes parce qu’il n’avait aucun titre universitaire. Leurs successeurs le détestent toujours, mais trois phrases de l’auteur des Mythologies ridiculisent toutes leurs pesantes productions. À chaque fois que l’un de ces supposés « collègues » m’explique qu’il est « chercheur », je pense au mot de Picasso : « Vous cherchez ? Eh bien moi je trouve ».
Ah, le Moi de Picasso !

En 1968, comme Etiemble allait commencer son cours dans l’un des grands amphis de la Sorbonne, une rumeur monta des rangs des étudiants. « Moi / Je, Je / Moi », Moi / Je, Je / Moi » — en crescendo. C’était la façon humoristique qu’avaient trouvée ses élèves pour chahuter l’un des mandarins les plus absolus de l’Université. Qu’il fût maoïste (critique : il encensa le livre de Simon Leys, les Habits neufs du président Mao) ne le mettait pas à l’abri d’un vrai chahut estudiantin comme on savait en produire alors, plein d’humour et de second degré. À une époque où ni les étudiants ni l’UNEF ne consacraient leur temps à interdire des pièces d’Eschyle.
Moi /Je, Je / Moi… Je crois qu’il en a souri. Après tout, au même moment, le Quartier latin flambait, la critique qui montait des gradins de l’amphi était somme toute bon enfant.

Pourquoi ai-je pensé à Etiemble et à cette anecdote ? C’est en constatant, chez mes étudiants, une propension identique à critiquer chez certains de leurs maîtres un Moi quelque peu impérialiste — au nom de leur existence. « Reconnaissez-nous ! » crient-ils. Au nom de quoi ? « Nous existons. Nous sommes des sujets tout comme vous. » Ah oui ? Première nouvelle.
Et les filles d’ajouter qu’il y a en moi un fond de misogynie qui m’amène à critiquer les chiennes de garde et les suppôtes (ne vous scandalisez pas, c’est exprès) d’Osez le féminisme. Celles qui écrivent « iel » pour ne plus faire de distinction entre « il » et « elle », de peur que le masculin ne l’emportât, qui parlent de « femmage » pour éviter le virilisme d’« hommage », et qui croient exister parce qu’elles ont un vagin — un joli mot masculin, tout comme « con », son homonyme. Comme si Etiemble existait parce qu’il avait une bite — un beau mot féminin, imbéciles !

J’allais oublier : elles condamnent Picasso, parce qu’il bousculait Dora Maar. Sans bien réaliser, tant elles sont crétines, qu’amener un génie à peindre la Femme qui pleure vaut bien quelques petites blessures d’amour-propre, et peut-être même quelques blessures tout court.ob_940fa1_picasso-la-femme-qui-pleureComme cette collègue qui refuse de parler de Céline sous prétexte que. Ou comme Angela Merkel, qui vient de faire décrocher deux toiles d’Emil Nolde qui ornaient son bureau de la Chancellerie, parce que le peintre était un peu nazi sur les bords — alors même qu’il était classé parmi les peintres « dégénérés ». Mais comme l’a noté Tholde Rotermund, trésorier de la Fédération allemande des galeries et des marchands d’art, ne serait-ce pas pure hypocrisie de la part d’une femme qui persiste à « s’asseoir au premier rang » au festival de Bayreuth — et quand on connaît l’antisémitisme de Wagner…
Mais qui ne faudrait-il pas interdire, sur de tels critères ?

Les cris des cloportes contemporains m’amusent et me lassent à la fois. Nous sommes entrés dans une ère sans culture — donc sans humilité. « C’est votre avis, ce n’est pas le mien ! » clament les gros connards dont nos classes sont pleines. Mais qui es-tu pour avoir un avis, crapule ?
Etiemble et certains de ses contemporains (il appartenait en gros à la même génération que Sartre et Beauvoir en amont ou Camus en aval, entre autres, il en avait, de la chance) avaient bien le droit de dire Moi / Je. Ils avaient le Moi inépuisable, comme dit Valéry. Par la qualité de leur pensée et de leurs créations — pas en soi ! Dire Moi ne les empêchait d’ailleurs pas de reconnaître la valeur de leurs (rares) semblables : dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, Beauvoir cesse soudain de dire Je quand elle raconte sa rencontre avec Sartre, cet Autre si incroyablement brillant, si tellement Lui. Ils furent, quarante ans durant, deux Je majeurs des Lettres et de la pensée françaises. Et qui aujourd’hui pour jouer le rôle de l’intellectuel de référence ? Geoffroy de Lasgânerie ?

Dans la fameuse lettre 81 des Liaisons, Merteuil frappe à grands coups de Moi sur la tête écervelée de Valmont. « Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? » lance-t-elle, condamnant par avance toutes les Bovary passées et à venir. Et de raconter par quel « travail sur moi-même » elle est parvenue à la haute citadelle d’où elle invective son ancien comparse. Ce petit maître qui se croit important parce qu’il arrive à séduire une femme mal mariée (bonjour l’exploit !) ou une collégienne naïve — salut la performance !
Evidemment l’orgueil est une forteresse où l’on se sent bien seul. Les semblables d’un être de qualité ne sont pas légion. Mais il est bien préférable à la pseudo-démocratisation qui voudrait nous obliger à reconnaître comme des « égaux » toutes sortes de bêtes rampantes, sous prétexte qu’elles ont le droit de vote et la capacité de consommer.

Parce que la source des maux actuels de notre civilisation pourrissante est là. On cherchait autrefois à exister en se cultivant, en pensant, en créant. René Etiemble a fini par ne plus être connu que sous son seul patronyme, sans prénom — comme « Stendhal » ou « Céline » : des noms de guerre (et c’est bien d’une guerre contre la médiocrité qu’il s’agit) jetés à la face du peuple servile.
Mes étudiants, nos élèves de façon générale, sauf les plus intelligents qui ont choisi l’humilité, qui est le plus sûr chemin pour arriver au Moi, sont en toute occasion des consommateurs. Ils ont encore une certaine révérence pour les produits chers (de l’i-phone à la Rolex de Séguéla, on leur fait miroiter une série de gadgets onéreux dont la possession, leur dit-on, étendra leur surface, comme si être était désormais avoir). Mais ils méprisent souverainement les produits gratuits — et l’enseignement est à leurs yeux une denrée de très bas étage. Ils sont les premiers à calculer que le salaire des profs n’est si bas que parce qu’ils vendent un produit de rebut.
À noter que leurs parents, pour l’essentiel, pensent de même, ce qui explique le taux invraisemblable d’agressions d’enseignants, ces petits fonctionnaires qui accablent leurs grands chéris. Tout comme les consommateurs de trottinettes électriques qui vous rasent les moustaches et vous cassent les pieds. « J’ai bien le droit d’exister ! » clament-ils à 40 à l’heure en sillonnant les trottoirs.
Dois-je avouer qu’il me vient souvent de belles envies de meurtre ? Un coup d’épaule, et plouf dans le Vieux-Port !

Le pire, c’est qu’au fond de leur inconscient, nos contemporains savent que leur Moi est nul. Alors, ils s’assemblent en groupes pour exister davantage. La segmentation en communautés — de couleur, de religion, ou de sexe — est révélatrice de cette insuffisance inavouée. Plus ils ont l’Ego dilaté, et plus leur Moi est déficient. Le communautarisme est la réponse à ce sentiment diffus d’insuffisance. Ils se pelotonnent les uns contre les autres pour oublier qu’il fait froid dans leurs cervelles pleines de courants d’air.
Du coup, l’avis du groupe (et il en est de tous les groupes comme des supporters de foot, ils s’alignent sur l’opinion du plus bête pourvu qu’il parle fort) devient l’avis de chacun. Ah, la solitude du prof qui cherche encore à donner une autonomie de pensée à ces héros du zéro !

Reste Thélème. « Un endroit écarté où d’être homme d’honneur on ait la liberté », dit Alceste. Pourvu que l’abbaye laïque à laquelle nous sommes quelques-uns à aspirer soit largement approvisionnée en millésimes honorables, en musique de qualité et livres à l’unisson, et surtout à l’écart de ce monde pourrissant, c’est la seule solution.
Temporaire, il est vrai. La connerie s’étend. Elle s’étend. Elle gagne. Elle gagnera. « Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas : N’importe. Je me bats, je me bats, je me bats ! »

Jean-Paul Brighelli