Officiel : l’Iran attaque les Etats-Unis

imagesLe 32 décembre 2019, à l‘aube, un drone iranien a survolé furtivement les Etats-Unis. L’ambulance dans laquelle se déplaçait Dick Cheney, rentrant chez lui après sa quatorzième alerte cardiaque — seule preuve que l’ex-vice-président avait effectivement un cœur —, repérée par les services secrets au sol, a été pulvérisée d’un tir de missile air-sol d’une grande efficacité. À Téhéran, le technicien qui avait appuyé sur le bouton du joystick a poussé un cri de triomphe, avant de se resservir une tasse de thé.

Immédiatement, l’ayatollah Khamenei, guide suprême de la révolution, a tweeté le communiqué suivant — selon son habitude :

« L’un des fauteurs de guerre, responsable de la mort de centaines de milliers d’Irakiens, a été éliminé ce matin. Nous ne tolérerons pas que les Etats-Unis se croient autorisés à exercer des représailles. Nous avons déjà dans notre ligne de mire 52 sites culturels américains que nous pulvériserons à la moindre velléité — entre autres le siège social de la McDonalds Corporation à Chicago, l’immeuble de la Coca-Cola Company à Atlanta, et les Headquarters de Kentucky Fried Chicken à Louisville et Dallas. Toute aide militaire à l’état totalitaire saoudien sera considérée comme une manœuvre de guerre et punie en conséquence. »

La presse française, la plus intelligente du monde, qui se remettait lentement des excès de la Saint-Sylvestre, s’auto-convoqua sur les plateaux de télévision et se répandit en commentaires bien informés. « Allions-nous vers la guerre ? » « Khamenei ne se payait pas de maux… » « Qu’allait penser Israël de cette attaque ? » « As-tu une aspirine ? »
Et, plus prosaïquement : « Mais qui était Dick Cheney ? »
On se rappela alors que Vice, l’excellent film d’Adam McKay, où Christian Bale incarnait magnifiquement l’ex-bras droit d’un George Bush qui avait deux mains gauches, dépeignait en profondeur les manœuvres du disciple favori de Donald Rumsfeld — y compris l’élimination politique de ce dernier. Sans compter la mirifique apparition du secrétaire d’Etat, Colin Powell, exhibant à l’assemblée des Nations Unies une fiole pleine d’eau d’Evian en affirmant qu’il s’agissait d’un échantillon de ce que Saddam Hussein mijotait en secret dans ses laboratoires atomiques…

Un commentateur plus inspiré que les autres expliqua posément que jamais les Etats-Unis n’oseraient répliquer directement ; que tout se jouait en billard indirect, et que cet assassinat (car pour corrompu et répugnant que fut Cheney, c’était techniquement un meurtre) n’avait d’autre but que de provoquer en Iran un mouvement de soutien unanime à un leader fort contesté par des manifestations incessantes contre lesquelles la violence semblait sans effet. « Cette opération extérieure est en fait une opération intérieure », dit cet homme posé. « Une façon aussi de peser dans la future campagne américaine, Donald Trump se trouvant d’un coup ridiculisé par cette attaque sur le sol même de l’Amérique, un exploit jamais réalisé depuis la destruction des tours jumelles à New York. Sûr que les Iraniens préfèreraient l’élection d’un Joe Biden, moins porté à soutenir Benjamin Netanyahu que l’homme au postiche en trompette… »

… Ainsi pourrais-je poursuivre cette fiction. Après tout, l’assassinat du général Qassem Soleimani par un missile américain a-t-il d’autres raisons que la conquête de l’électorat juif aux Etats-Unis, et dans l’hypothèse d’une guerre, le redémarrage de l’industrie de guerre que le lobby militaro-industriel appelle de ses vœux ? Sans compter le message indirect aux autorités saoudiennes, enlisées dans une guerre interminable au Yemen où une poignée de chiites mal armés résiste depuis deux ans à la plus puissante armée (sur le papier) de tout le Moyen-Orient…

Aimable fiction d’un Européen peu au fait des réalités américaines ? Pas même : j’ai trouvé l’inspiration de cette chronique dans trois articles glanés mercredi 8 janvier dans le New York Times, dus à la plume alerte de Paul Krugman — un prix Nobel bien plus intelligent que nombre de commentateurs français —, de Michelle Golsberg et de Max Fisher. Tous trois, à des degrés divers, soulignent l’extraordinaire prétention des Etats-Unis à s’ériger en gendarmes du monde au gré de leurs intérêts. Et la profonde ignorance d’un Donald Trump qui doit penser que les Iraniens sont des Arabes, ne sait pas grand-chose des distinctions entre sunnisme et chiisme, et n’a jamais appris à l’école ce qu’était l’empire perse.
Les Israéliens même, qui ont longtemps rêvé l’élimination de Soleimani, y avaient renoncé parce qu’un assassinat aujourd’hui risquait de se payer cash demain, le Hezbollah armé par l’Iran pouvant reprendre en grand la guerre larvée qu’il mène depuis longtemps. L’élimination d’une brute sanguinaire valait-elle la pluie de missiles qui pourrait s‘abattre sur les colonies de Cisjordanie — et peut-être même sur Tel-Aviv ? Netanyahu, qui ne peut guère être accusé d’être une colombe, a plus de sens politique que le caractériel qui hante la Maison-Blanche. Sans doute le premier ministre israélien espérait-il que le régime iranien s’effondrerait de l’intérieur…
Pas cette fois : un missile américain a suffi pour ressouder le pays des mollahs autour d’un régime qui ne faisait pas l’unanimité il y a quinze jours. Sans compter le fait que les Iraniens, comme ils l’ont affirmé immédiatement, se trouvent désormais dégagés de tout accord sur le nucléaire — ce qui signifie en clair que la bombe, ils l’ont déjà. La diplomatie française, qui cherchait à sauver les meubles de l’accord de Vienne, a bonne mine. On applaudit très fort.

En attendant, nous voici, nous Européens, en première ligne des représailles éventuelles, parce que dans les règles du billard indirect qui régissent la politique mondiale, ce n’est pas aux Etats-Unis que s’abattra la riposte. C’est l’inconvénient d’élire un crétin au poste suprême. Et sans doute de le re-élire.

Jean-Paul Brighelli