Quand la culpabilisation ne marche pas

Capture d’écran 2021-01-13 à 17.50.53La structure perverse suppose la culpabilisation d’autrui — puis sa punition. Il est entendu que si la punition est bien réelle, la culpabilité, elle, est imaginaire — ce sont les meilleures…
J’ai un peu étudié la structure perverse à l’œuvre dans les relations sado-masochistes, pour préfacer les récits de mon ami Hugo Trauer rassemblés dans les Patientes en 2004. Mon analyse était limitée aux relations entre Maître et Esclave, et ne concernait que des jeux plus ou moins cinglants entre adultes consentants.
Je n’aurais jamais pensé que le schéma que j’établissais alors (faiblesse initiale, construction d’une culpabilité, aveu, châtiment et réconfort — ad libitum) serait susceptible de s’appliquer à la politique menée par le gouvernement dans ce contexte d’urgence sanitaire.
Et pourtant…

La fascination de nos élites dirigeantes pour l’univers anglo-saxon, dont la morale puritaine se charge si facilement de culpabilité, explique sans doute leur recours, depuis bientôt un an, à cette stratégie perverse. Le premier confinement a fonctionné comme punition a priori — et la punition, comme chez les enfants, justifie la culpabilité, même quand celle-ci est nulle. Les Français ont encaissé, face à un mal dont ils ignoraient tout, l’idée que c’était par eux que le virus passait. Cette stratégie a marché un temps : les enfants sont coupables de contaminer les adultes, qui contaminent les vieux, qui meurent. À cause de leurs descendants, et pas du tout parce qu’on leur administre du Rivotril.
On accepte donc toutes sortes de vexations, comme les Soumis(es) acceptent des punitions imposées par le Maître ou la Maîtresse.
Et comme dans les structures perverses, les châtiments ont suivi une courbe de progression. Port du masque, puis confinement, puis ausweis, puis amendes. Variante additionnelle : couvre-feu à 20 heures, puis à 18 heures. Punition additionnelle, plus de café ni de bière au bistro, librairies, cinémas et théâtres fermés, relations sociales interdites, sinon en différé. Et discours réitérés sur notre responsabilité dans la mort de nos aînés.
Comme il n’est pas facile de contrôler à distance, les autorités ont eu recours à l’usage massif de la télévision, instituant des rituels à heures fixes — les apparitions supposées angoissantes de Jérôme Salomon et autres prêcheurs d’apocalypse. Bien sûr, l’effet s’essouffle. D’où le rythme accéléré des interventions de nos dirigeants, Premier Ministre et Président de la République, qui obéissent à la même stratégie de fascination : « Aie confiance », siffle le serpent Kâ à l’oreille de 68 millions de Mowglis fascinés.

Le problème, c’est que dans un pays de culture catholique (l’usage de la confession délivre les fidèles de toute culpabilité de longue durée — quant à l’islam, il ne connaît que la culpabilité d’autrui), de surcroît largement agnostique et de tradition libertine, le binôme culpabilisation / punition ne marche qu’un temps. Les vexations sont déjà beaucoup moins bien acceptées que dans les pays anglo-saxons qui servent de modèles à nos élites mondialisées : la construction d’une réponse européenne globale à l’épidémie butte sur cette différenciation entre pays du Nord et Etats du Sud. Le premier confinement jouait sur l’effet de surprise, le second n’a pas été pris au sérieux, le prochain n’aura aucune marge.

D’autant que le discours du Maître doit être cohérent. Il ne peut pas interdire d’un côté l’accès aux remontées mécaniques des stations de ski et autoriser par ailleurs les escaliers roulants du métro. Le Maître doit aussi alterner répression et conciliation : mais de gestes de réconfort, ce gouvernement se montre particulièrement avare.

On sait que la relation du Maître et de l’Esclave est dialectique. Dans les relations SM, c’est le Masochiste qui fixe les limites, et non le Maître. Il dispose par exemple d’un mot-code pour interrompre le châtiment. Sitôt que l’Esclave s’aperçoit qu’il domine en fait le Maître, c’en est fait du stratagème pervers.

Le peuple français a réalisé depuis fin octobre que les règles qu’on lui imposait n’avaient d’autre fonction que de créer encore de la dépendance et de l’asservissement — l’effet sur l’épidémie tardant à se concrétiser, c’est le moins que l’on puisse dire. Prétendre que « les Français ne sont pas raisonnables », c’est encore une fois chercher à instaurer une culpabilité qui est globalement rejetée : l’épisode grotesque des vaccinations (un joli rituel susceptible de faire mal) et le ratage complet de l’opération inscrivent dans l’opinion publique la certitude de la carence du Maître, déjà bien ancrée par la polémique sur les masques et les ratés du dépister / isoler. Le taux de Français rejetant l’idée même de vaccination prouve assez que les Maîtres n’ont pas su vendre aux esclaves leur dernière idée de sanction.
Or, dès qu’un soupçon d’incompétence du Dominant effleure la conscience du Dominé, la relation se renverse. La perversité demande une application constante, une imagination brillante, et s’appuie tout de même sur une demande. Mais la demande aujourd’hui va vers plus de liberté et moins de contraintes. L’information sur le coronavirus se précise, et le discours terrorisant sur les variantes anglaise ou sud-africaine, qui toucherait prioritairement les enfants, bla-bla-bla, peine à trouver un écho dans l’opinion. Nous sommes en train de nous secouer de l’entreprise perverse qui a tenté de nous accabler. La relation sado-masochiste entre les « élites » et les masses s’inverse, et le retour de bâton, si je puis dire, sera terrible.

Jean-Paul Brighelli