Quatrième Reich

La France (et pas mal d’autres pays européens, surtout ceux du Sud — qui s’en étonnera ?) vient donc de se livrer à un exercice électoral à visée interne, à propos d’un scrutin européen. Ce qui fait dire à ce glorieux imbécile de José Bové que ce scrutin est nul et non avenu — ce qui revient à peu près à mettre la poussière sous le tapis. « Ce n’est pas une élection à valeur nationale, c’est un scrutin européen, et au niveau européen, ce sont les Européanistes qui ont gagné » : tels sont les « éléments de langage » que les états-majors, bien obligés, ont fourni dimanche soir, dans l’urgence, à leurs troupes. Pauvres pignoufs !
Cette élection a pris en France, et un peu partout en Europe, des allures de plébiscite national. La démocratie dont tous ces démocrates se gargarisent n’a pas la possibilité de s’exprimer sous forme officielle de référendum ? Eh bien, le peuple souverain a sauté sur la première occasion de manifester son opposition aux gougnafiers qui nous gouvernent — et le terme inclut pour moi aussi bien le PS, retombé dans les eaux basses du marigot où s’abreuvent les éléphants, que l’UMP, incapable de capitaliser sur l’effondrement du parti au pouvoir, absent de toute la campagne des Européennes, et déchiré de querelles intestines qu’aucun Spasfon idéologique n’apaisera.
À vrai dire, le PS a fait de son mieux pour éliminer préventivement l’UMP du jeu européen, persuadé qu’il était que la stratégie visant à faire croire qu’il est la seule alternative au FN est la bonne pour remporter, à terme, la présidentielle de 2017. On n’a vu ou entendu que des débats PS / FN — et les médias aux ordres ont complaisamment négligé d’inviter l’UMP à ces joutes. C’était une idée d’escrocs, qui ne voyaient plus d’autre stratégie gagnante que cette bipolarisation nouvelle.
Retour de flammes : avant même cette échéance, le peuple vient de lui signifier qu’en cas de duel avec Marine Le Pen, et malgré les plaisanteries nauséabondes de Jean-Marie (qui doivent faire bondir Philippot, à moins qu’il ne pense que ces roulements d’épaules pour bistrot du Commerce ne cristallisent dans leurs convictions la petite portion de fachos qui constitue la vieille garde du parti bleu-marine), Hollande II sera balayé avant même de régner, quoi qu’en pensent les bobos parisiens qui ne passent jamais le périph, et ne vont en province que dans le Luberon.
Le soir même, Jean-Claude Juncker se proclamait déjà élu à la tête de la commission européenne. Les soubresauts français (ou danois, ou espagnols, ou anglais, ou italiens, ou hongrois, ou…) lui importent peu : une grande petite ambition satisfaite le remplit d’aise. Sûr que ça va nous faire aimer l’Europe !
Qui ne voit que si les gouvernants ne tiennent pas immédiatement compte du vote de dimanche, soit en changeant radicalement de politique, et en cessant de nous saigner pour rembourser une dette qui ne peut l’être, soit en démissionnant et en appelant à de nouvelles élections à la proportionnelle, ça va se passer dans la rue ? Qu’aucun gouvernement ne peut tenir encore trois ans sur des bases aussi minces — parce que la popularité s’effrite de façon exponentielle, ils devraient le savoir, une fois que le mouvement est lancé, et que l’on ne remonte pas d’une désaffection : c’est le propre des passions de ne pas réfléchir, et ces imbéciles croient intelligents d’adresser au désespoir des signaux « raisonnables » — moins de petits Français imposés, ce qui signifie évidemment que ce sont les classes moyennes qui paieront pour les autres (et comptez sur le FN pour expliquer posément qui sont les autres). Nous glissons tout doucement vers une guerre civile qui ne dira pas son nom, via des milices d’auto-défense, des pogroms discrets et autres joyeusetés dont l’Allemagne de Weimar pourrissante nous a donné l’exemple. Une guerre civile molle qui engloutira ce qui reste de républicain, et dont nous ne sortirons qu’au prix d’un grand carnage de valeurs.
Pendant ce temps, Merkel sur son petit nuage se fiche pas mal de ce qui se passe chez les voisins. Elle a gagné dans son pays, elle couronnera demain Juncker, son homme-lige, et prétendra gouverner l’Europe comme elle a gouverné la Grèce. Deustchland über alles est de retour — il fallait bien qu’un jour ou l’autre, les Allemands fassent payer le prix de 1945. Le Japon a fait de même en conquérant tranquillement l’Amérique dans les années 1970-1980. C’est de bonne guéguerre.
C’est à ce Quatrième Reich, le Reich des grands intérêts bancaires, du libéralisme pontifiant, que les Français viennent de dire non : additionnez les voix du FN, celles du Front de Gauche, qui n’en pense pas moins, et celles de Dupont-Aignan, et vous avez 40% de révoltés qui crachent sur l’Europe des trusts financiers. Ce Non ne sera pas entendu — parce que le PS croit pouvoir surfer jusqu’en 2017, et que l’UMP, d’ici là, aura éclaté en factions sanguinaires. Il ne sera pas entendu, et c’est dans la rue que ça va se passer.

Jean-Paul Brighelli