Seuls, et puis très seuls

Igor BastidasVous vous rappelez peut-être :
« J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre Français,
Ou presque seul… »

C’est le début d’un très joli poème de Musset sur Molière et le théâtre intitulé « Une soirée perdue ». J’y pensais, « l’autre soir », en regardant l’Ecole des femmes, mise en scène de Stéphane Braunschweig, au Théâtre du Gymnase à Marseille — une mise en scène intéressante, inventive, un Arnolphe de grand talent, une Agnès qui, comme d’habitude (mais Adjani en 1973 face à Pierre Dux a mis la barre très haut) était un peu insuffisante. Bref, des charmes et de l’agrément, comme on dit.
Mais là n’est pas mon propos. Quoique.
Comme j’attendais le début de la pièce, perché dans une loge quelque peu latérale, je jetai un coup d’œil sur l’orchestre et le balcon sis en dessous de moi. Dans la pénombre lumineuse de la salle, les gens regardaient leur portable. Tous. Partout. On voyait, de la position dominante qui était la mienne, ces centaines de petits rectangles palpitant dans leur lactescence. Des gens venus en couple s’isolaient spontanément l’un de l’autre et s’immergeaient dans le flot ininterrompu de messages à recevoir ou à émettre — « Suis au Gymnase et toi » « Où bouffer à 22 h » « Putain Macron » — et autres gentillesses ordinaires. Des existences parallèles — qui par définition ne se rejoignent jamais. Pas un qui se penchât vers sa voisine ou son voisin pour lui susurrer des gentillesses — « Je vais te faire la toupie javanaise dès que nous serons rentrés », « Tu crois qu’ils servent encore à 10h 30 chez Paule & Kopa ? » « Tu as donné à manger au chat avant de partir, sinon il va encore pisser sur la couette en représailles ». Ou encore : « Pourquoi y a-t-il deux home trainers en avant de la scène ? C’est dans Molière, tu crois ? »
N’importe quoi qui ait du sens et suppose une relation, tendresse ou agressivité, peu importe.
Non. Chacun était enfermé dans la tour d’ivoire de son portable.

J’ai déjà évoqué le cas lors d’un passage au Café Florian à Venise. Les technologies de la communication fabriquent de l’autisme aussi sûrement que Jean Foucambert et Evelyne Charmeux, les deux thuriféraires de la méthode idéo-visuelle, ont fabriqué des dyslexiques.

Sur ce, quasi le même jour, je tombai sur un article saisissant du New York Times intitulé « This friendship has been digitized » — écrit par Stephen Asma, prof de philo à Columbia. L’auteur y raconte comment son adolescent de fils joue en ligne indifféremment avec un être humain (ou se prétendant tel, la frontière ces jours-ci s’estompe) ou une « machine intelligente » — et je suis effaré que plus personne ne réalise que cette alliance de mots est un oxymore, à l’heure où le numérique impose une fracture existentielle.
Et de rappeler qu’au Japon, un demi-million de « hikikomori » vivent absolument seuls, enfermés chez eux. « La solitude en Grande-Bretagne, ajoute-t-il, a suffisamment augmenté pour que le gouvernement crée un « ministère de la solitude » ». Et bientôt, ils n’auront même plus l’opportunité de descendre se faire des amis dans le Périgord.
L’auteur a ensuite beau jeu d’opposer cette tendance lourde à l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, qui oppose les amitiés passagères au sentiment profond qui reliait Montaigne et La Boétie, « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».
(Qu’Aristote commente Montaigne n’est une aberration que pour ceux qui ignorent le grand Principe de Borgès, au nom duquel le génie argentin suggérait d’étudier l’influence de Kafka sur la poésie romantique — un principe qui, mal maîtrisé, amène sur Wikipedia certains de nos contemporains à accuser Voltaire d’insensibilité à la cause LGBT).

Les adolescents passent en moyenne 12 heures par jour face à des écrans — un acquis résultant de la digitalisation des manuels scolaires et de la mise en ligne des exercices, en sus de la fréquentation des sites conviviaux où l’on a la possibilité de faire ami-ami avec des robots, et des flux pornos sur lesquels ils se font les doigts, faute désormais de les exercer sur leurs semblables, ce que la tendance #MeToo leur déconseille vivement. Une créature virtuelle ne demande pas, avant que vous passiez à l’acte et à la Veuve Poignet, la signature en trois exemplaires d’une autorisation à décrocher un soutif, désormais indispensable pour avoir des rapports inhumainement humains.

Reprenons les arguments de Stephen Asma. « En 2005, on reportait déjà que le nombre d’amitiés vraies était en moyenne passé de 3 à 2. Fin 2006, une étude révéla que 25% des personnes interrogées n’avaient aucun ami sur lequel elles pourraient compter. Les études les plus récentes révèlent que cette tendance s’est affirmée, depuis que les adolescents remplacent l’intimité par l’efficacité. »
Le problème, c’est que la génération montante, à force de vivre par écran interposé, finira bientôt par ignorer complètement ce qu’elle rate. « Qu’un ami véritable est une douce chose ! » C’est en conclusion de la fable des « Deux amis » — qui commence déjà par ce fameux vers « Deux vrais amis vivaient au Monomotapa », ce qui d’emblée place l’amitié vraie dans le lot des probabilités improbables. Qu’aurait écrit La Fontaine s’il vivait aujourd’hui ? « Deux vrais amis vivaient dans le cyber-espace » ? Et là, il y en a des foules — des centaines, des milliers, qui « likent », comme on dit désormais en français, ce que vous publiez.
Mais sur qui vous pouvez compter ?… « Ce sont amis que vent emporte », chantait Rutebeuf — et que le numérique dématérialise avant qu’ils s’évaporent.

Jean-Paul Brighelli