Spam

Je reçois chaque jour environ 300 Spams sur Bonnetdane, ce qui explique qu’il puisse m’arriver d’éliminer un message de bon aloi au milieu de ces décombres. Surtout que certains de ces messages sont des listes de sites et de liens dépassant aisément une page écran entière.
Contrairement à ce qui déboule via Orange, qui gère mon abonnement général, ce sont des propositions génériques — non pas ciblées sur ce que je suis (Orange m’envoie par exemple toutes sortes de messages Prévention obsèques dont je les remercie) mais sur notre civilisation en son entier.
Et qu’y trouve-t-on ?

Avant tout, l’essentiel de ce qui m’arrive est en anglais, avec, juste derrière, le chinois, le japonais et le russe. La mondialisation parle toutes ces langues dans cet ordre — l’anglais représentant 70% du Spam. Un mauvais anglais, d’ailleurs, plus globish que shakespearien.
Ensuite, ce sont pour 40% des incitations à plonger dans le consumérisme des contrefaçons. Dans l’ordre, Louboutin, Ralph Laureen, Michael Kors, Gucci, Vuitton, Longchamp, Oakley et Ray-Ban (et je jure bien n’être jamais allé sur un site vendant ces marques — c’est juste un bombardement par probabilités). Pompes, lunettes et sacs à main. Les signes extérieurs de la réussite, paraît-il. Une civilisation de la frime se dessine ici.
Nike aussi — les Air Jordan. Il y a donc tant de basketteurs que ça sur la Toile ?
Ajoutez à cela 10% de propositions de placements financiers — offres typiques d’une société où l’argent est un bien de consommation en soi, et tend à remplacer les produits de l’industrie.
Un peu de pornographie aussi. Et les marques associées au genre — Rolex, par exemple. Enfin, de la Rolex chinoise. Et des sites de jeu en ligne. Ce sont les mêmes firmes qui gèrent tout cela.
Et à 40% — autant que pour les biens de consommation —, j’ai droit à un déferlement de produits pharmaceutiques. Génériques de Viagra d’abord. Et déjà j’entends les mauvaises langues insinuer que ça au moins c’est ciblé, connecté à l’offre pornographique et probablement proportionné à ma consommation supposée — mais pas même. Le Viagra est de plus en plus utilisé dans la tranche 18-30 ans : dans certaines banlieues ici on vous propose les petites pilules bleues en même temps que le shit, et quel que soit votre âge. Pour frimer auprès des copines avec des érections intarissables.
Et, surtout, anti-dépresseurs (déferlante quotidienne de Xanax, Valium, etc.), somnifères (Ambien) et antalgiques plus ou moins opiacés, dérivés morphiniques, Tramadol et compagnie, bref, toute la panoplie d’une société malade. Et shootée aux feuilletons télé : j’ai droit à des propositions massives d’Hydrocodone, un opioïde interdit en France mais popularisé, semble-t-il, par la série Dr House, où le personnage principal s’est tricoté une dépendance à ce sédatif.

S’il fallait prouver que l’ultra-libéralisme mondialisé (le côté chinois, l’omniprésence de l’anglais) est une grave déviation, dont les libéraux même devraient s’inquiéter, je n’en demanderais pas plus. Qu’Orange vende à divers secteurs mon identité et mes caractéristiques, passe encore, c’est de la pub ciblée, même si c’est en soi une intrusion intolérable. Mais là, c’est le monde contemporain et uniformisé dans toute son horreur. L’individu mondialisé (c’est l’un des thèmes du concours d’entrée à Sciences-Po cette année) consomme des signes extérieurs de richesse et de standing (ou plutôt de l’idée que ces imbéciles se font du standing), se masturbe avec sa souris, et soigne sur Internet son incapacité à trouver le sommeil, ses névroses obsessionnelles et ses dépressions chroniques, et son désir de toute-puissance (70% des consommateurs de Viagra et autres molécules de même farine n’en prennent pas par nécessité, mais par frime, pour s’identifier aux hardeurs inlassables, ou prétendus tels, qu’offre la Toile pornographique).
D’un côté, un ciblage plus ou moins adéquat, qui toutefois fait fi de l’anonymat auquel on croyait avoir droit. De l’autre, une déferlante — 300 fois par jour. Du phishing, comme on dit, qui distribue tous azimuts la came, comme ces pêcheurs qui avant de tremper leur ligne commencent par jeter des appâts à pleines poignées pour faire venir le poisson.
Raisonnement simple : si on le fait, c’est que ça marche. Pas à tous les coups, et rarement sans doute, mais sur la masse, cela représente sans doute chaque jour des centaines de milliers de gogos harponnés par l’industrie du faux. Et des millliards de dollars — le Spam se négocie en dollars, ça va de soi.
Et il ne s’agit même pas de produits authentiques. Tout ce qui s’offre ici est copie, et copie de copies. Molécules imaginaires, chaussures de hardeuses faméliques à semelles surcompensées, sacs de cuir en plastique véritable, cousus dans un Pakistan profond ou un Bengladesh douteux. Derrière chacun des produits offerts à ma supposée concupiscence, on devine aisément les petites mains qui les fabriquent dans des sweat shops improbables.
J’élimine de façon mécanique ces diverses propositions qui encombrent le site. Non sans un certain énervement : qu’est-ce que c’est que cette société du manque comblé par le faux ? Du désespoir pallié par des médicaments imaginaires et sans doute dangereux ? Dans quel monde exactement vivons-nous ?
Parce qu’en même temps, j’imagine parfois ce que seraient des pubs réellement ciblées, vantant des viandes de haut goût, des légumes à l’ancienne, des vins de qualité, des foies gras d’exception, et un peu de poutargue pour l’apéro. Mais à cela, je n’ai pas droit — juste le tsunami du mauvais goût et des palliatifs analgésiques.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le temps d’écrire cette chronique, et en pleine nuit (la pub mondialisée se moque des créneaux horaires), j’ai reçu sept Spams de plus sur le site : dans l’ordre, des pubs pour des escarpins (5 sur 7), des bottes Ugg, et du Viagra online. Je n’existe pas, en tant qu’individu, pour ces marchands d’illusion. Je ne suis qu’un numéro parmi six milliards de clients potentiels. Et cette perte d’identité elle aussi en dit long sur notre époque. Au passage, nous entrons du coup dans un Nouvel Ordre Publicitaire. La « réclame », comme on disait autrefois, avait à cœur de nous laisser croire qu’elle s’adressait à nous, personnellement — ou tout au moins à un segment dont nous étions un membre éminent (par exemple celui des sexagénaires soucieux de s’offrir une Convention Obsèques…). Mais dans le Spam, plus rien de tel : nous sommes un parmi 6,5 milliards de consommateurs potentiels — pas même un être, juste un portefeuille.

Allons, pour ne pas finir sur une touche trop noire, essayez ça.