Syndicats parisiens, réalités sudistes

herault-nissan-enserunes-etang-montady-2Le temps s’est remis au beau après deux jours d’orages désirés. Je suis donc allé visiter l’oppidum gallo-romain d’Ensérune, au pied de la via Domitia, entre Béziers et Narbonne.
Comme des millions de Français cette année, j’ai choisi la France et des vacances en famille. Bien heureux d’avoir quand même des vacances, quand d’autres millions de Français s’en passent — signe certain, nous dit Jérôme Fourquet dans le Figaro, d’un certain déclassement. Conjuguez le verbe « se paupériser » au passé composé, au présent et au futur, histoire de résumer d’un coup votre existence.

De la ville antique (Ve siècle av.JC – IIe siècle ap.JC) il ne reste pas grand-chose, sinon des silos à grains où l’on a envie de jeter les touristes.SGdbx2bLkmqVfWp66j2zXPHFfJcPar chance, ce matin-là — j’y étais pour l’ouverture, à 9 heures —, le touriste se faisait discret, il en était encore au Nescafé-croissants au camping des Flots bleus. J’errais donc seul parmi les ruines, et admirais en contrebas l’ « étang » de Montady. En fait, un marais infâme asséché au XIIIe siècle, dont on distingue — et c’est fort beau — les tranchées creusées par les serfs de l’époque, qui ont constitué un soleil autour de l’étang central dont il ne reste aujourd’hui plus rien, sinon ce découpage en quartiers d’orange que le vrai soleil inondait de lumière.

Seule présence humaine sur le site, un employé balayait les feuilles des chênes verts — qui restent verts mais qui perdent des feuilles en permanence, comme les oliviers. Une plaie.
Je l’ai salué, comme il se doit, quand on est équipé d’un Nikon et que l’on croise un travailleur, un vrai, équipé d’une pelle.
Reconstitution fidèle du dialogue.

– Ah, vous avez raison de travailler tôt — il va bientôt faire trop chaud…
– Que voulez-vous ! Autrefois, on pouvait commencer vraiment tôt — vers 6 heures. Mais ces connards des syndicats ont décrété que de 6 à 8, c’était la nuit, et qu’il fallait payer ces heures en horaire nocturne. Du coup, les patrons, pas cons, ont décrété, eux, que la journée commençait à 8 heures — et on a vite chaud !
– Mé… Mé… Mais pourquoi ? m’enquis-je. Quels syndicats, d’ailleurs ?
– La CGT ! Et ils ont présenté ça comme une grande victoire ! La semaine dernière — il faisait 40° à 10 heures du matin —, j’ai téléphoné à leur permanence, à Paris. La secrétaire que j’ai eue au bout du fil m’a dit : « Vous n’avez qu’à vous mettre à l’ombre et à boire de l’eau ! » Et elle m’a raccroché au nez !
« Je l’ai rappelée, monsieur, cette poufiasse ! Je lui expliqué qu’elle avait de la chance d’être à 800 kilomètres d’ici, parce que si j’avais pu me télé-transporter, j’aurais mis le bazar dans tes locaux climatisés, radasse !
« Ils n’ont aucune idée, à Paris, de ce que c’est que de travailler dans le Midi l’été ! D’abord, à 6 heures, là-haut, c’est encore la nuit, et ici c’est le matin. Parfait pour bosser à la fraîche ! Autrefois, on pouvait s’entendre avec la direction, commencer tôt et finir à midi — pourvu que le boulot soit fait, n’est-ce pas… Mais avec leurs règlements à la con ! Alors, 8 heures / 14 heures. Et on meurt.
« Je rêve d’un syndicat qui tiendrait compte des réalités régionales. SUD, peut-être ? »

Je me suis abstenu que SUD ne marque pas une origine. C’est un acronyme, pour « Solidaires / Unitaires / Démocratiques », et leur direction centrale est boulevard de la Villette, dans le XIXe arrondissement de ce Paris qu’il abhorre. Je me suis aussi abstenu d’expliquer à cet Héraultais pur porc qu’il s’agit d’un syndicat qui a du racisme à l’école une idée très personnelle, au point d’organiser des stages sur le sujet interdits aux « non-racisés » dans son genre ou le mien (l’idée me choque tellement que je ne renouvellerai pas mon abonnement au SNALC, qui dans son combat d’arrière-garde contre la réforme Blanquer des lycées, serre la main de ces ordures). Ça l’aurait encouragé à voter pour Robert Ménard, ce qu’il doit déjà faire.
Ce qui est sûr, c’est que les syndicats opèrent comme le gouvernement : hors Paris, point de salut. Et comme les médias : il fait chaud à Paris, donc dans toute la France. Il fait nuit à Paris, donc dans tout le pays. Marianne raconte très bien, cette semaine, comment Castaner et ses troupes se sont trouvés à deux doigts de la fuite, en décembre, face aux gilets jaunes. Une occasion manquée qui se retrouvera quand les Français auront compris ce que Jean-Paul Delevoye et le gouvernement sont en train de leur faire. Et comment d’honnêtes travailleurs passeront de « salariés » à « SDF » en sautant la case « petits retraités ».

Paris n’est pas le Sud. Paris n’est pas le Nord. Ni l’Est, ni l’Ouest. Provence, Occitanie, Bretagne, Picardie, Alsace ou Dauphiné — ça, ce sont de vrais noms. Corse ou Antilles aussi sont de vrais noms. Avec de vraies racines, des soleils différents, des habitudes différentes, des compétences différentes. La CGT a voulu unifier la législation, exactement comme les gouvernements successifs ont voulu croire que ce qui convenait à Paris convenait à tout le monde. Tout comme Madrid veut croire que ce qui lui va convient aussi à Barcelone ou à Bilbao.
Il n’y a guère que les Allemands et les Italiens, peut-être parce qu’ils ont été tardivement unifiés, à respecter les réalités régionales. Salvini sait bien que Rome n’est pas Milan — il en vient. Et il en tient compte.
Ils ont de la chance, les cousins : c’est l’Italie périphérique qui a pris le pouvoir central. Le peuple contre les technos.

C’est entendu, les syndicats opèrent pour le bien de leurs membres. Par exemple en 2002, dans la police, ils ont imposé (et s’en sont félicités) le port systématique du gilet pare-balles, dont il faut savoir qu’il n’arrête pour ainsi dire aucune balle (les gilets opérationnels pèsent plus de 15 kilos, bonne chance pour votre lordose). En tout cas, pas celles des kalachs marseillaises. Mais il faut le porter — le même gilet pour les hommes et pour les femmes, essayez donc, mesdames qui dépassez le 85 A. Quatre kilos de kevlar, auxquels s’ajoute le poids de l’équipement, flingue compris, avec chargeur de rechange, trente coups à tirer et un rapport à faire chaque fois que vous dégainez. Vertèbres déglinguées, à l’usage. Bah, on vous en soude quatre, et vous repartez, non ?
Ou alors, on appelle Robocop ?

Je regarde les « à vélo » marseillais (le Sud, toujours), on dirait des cyclistes sur piste juste avant le coup d’envoi, juchés sur les pédales à faire du sur-place — à suer sur place.
Et s’il vous arrive un pépin sans gilet, vos ayant-droits ne toucheront rien — pas un centime. Sympa, je trouve. Adapté aux réalités locales.

J’ai vécu un quart de siècle à Paris. Je m’y trouvais bien, à l’époque. Il y avait de vrais quartiers, et de vrais Parisiens. Des pauvres, des riches, et des médiocres dans mon genre. On sait bien que ce n’est plus le cas, et que le parti des bobos unifiés votera Benjamin Griveaux, l’homme qui confond Juifs raflés et collabos arrêtés, ou reconduira Hidalgo… La peste et le choléra.
Parmi les Parisiens que je côtoie quand je reviens dans la capitale, il y a les délégués de la CGT, de SUD, de FO et les autres, tous les autres, tous ceux qui ignorent que les vrais travailleurs qui bossent dans les champs où pousse leur rosé s’échinent à partir de 8 heures et meurent de chaud vers midi — par décret syndical !

Jean-Paul Brighelli