Tous souverainistes, les uns contre les autres

51kzGyYmghL._SX351_BO1,204,203,200_Les souverainistes, largement majoritaires dans le pays, perdront les prochaines présidentielles — et les législatives aussi, tant qu’à faire. C’est une évidence dont les plus lucides s’inquiètent, et que d’autres récusent, tout attachés qu’ils sont à s’entre-déchirer au lieu de mettre en commun leurs désirs et leurs capacités.
Oui — mais trop de capacités nuit. Trop d’intelligence individuelle tue la possibilité même d’un front collectif.
Démonstration.

Majoritaires dans le pays ? Bien sûr ! Additionnez ceux qui suspectent l’Europe d’être supra-nationale, et la mondialisation de ne pas être heureuse ; ceux qui pensent que l’usage que la Vème République a prostitué l’Etat à des intérêts mercantiles internationaux ; ceux pour qui la Nation n’est pas seulement une station de métro et une fête le 14 juillet ; ceux qui ont successivement soutenu Séguin ou Chevènement ; ceux qui placent leurs espoirs dans un mouvement d’extrême-droite, sans adhérer forcément à ses thèses et sans trop d’illusions sur le charisme de Marine Le Pen ; ceux qui militent à gauche pour ouvrir les yeux de leurs camarades éberlués — et célèbrent le centième anniversaire de la naissance de Georges Marchais, le communiste qui incitait à consommer français et savait que l’appel aux étrangers était un mauvais coup porté à nos prolétaires nationaux ; ceux qui sont indignés que l’on renverse les statues de nos grandes gloires nationales — par ignorance pure ; ceux qui savent que la dégradation de l’Ecole de la République était une entreprise programmée d’effilochage du tissu culturel français, ou ceux qui trouvent que prostituer, pour des raisons électoralistes, nos convictions laïques à telle ou telle superstition est une défaite de la pensée — et j’en passe…
Tous ceux-là sont souverainistes à des degrés divers. Unis, ils sont une force formidable. Mais…

Mais le souverainisme souffre d’un trop-plein de belles intelligences, qui par nature se déchirent, voire se haïssent. C’est d’un excès de représentants crédibles que meurt en France la pensée républicaine, une et indivisible — contre toutes les compromissions, les calculs des gagne-petits de la démocratie, les ambitions des minables, toujours plus féroces que celles des grandes personnalités.
Dans les partis traditionnels, la médiocrité rassemble les petits esprits. Pour désigner Olivier Faure comme lider maximo, le Parti Socialiste ne doit pas avoir horreur du vide. Comme il n’en a pas eu peur en choisissant Lionel Jospin, l’homme qui refusait de parler au peuple parce que Terra nova le lui avait déconseillé, il y a vingt ans, ou Benoît Hamon il y a trois ans. Et pourquoi pas Vallaud-Belkacem, pendant qu’ils y étaient ? C’est à un point tel que Ségolène Royal entend se remettre sur les rangs. Quant à Mélenchon, l’homme qui trouve intelligent de défiler avec les Frères musulmans et pense que la police est constituée de racistes congénitaux, autant ne pas en parler. Il y en a qui ne devraient pas sortir de leur EHPAD.
À droite, le choix de Christian Jacob est une manœuvre d’appareil : on s’entend sur un homme qui ne fera de l’ombre à aucun des grands esprits qui attendent dans l’ombre, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, François Baroin… « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » comme on dit dans Cyrano. Et cela permet de mettre un Julien Aubert sur la touche.
Le FN / RN et sa mouvance n’ont guère fait mieux. Marine Le Pen est une gentille fille, que sa nièce, cent fois plus talentueuse, mais plus clivante, ne veut pas contrarier : ça peut durer encore deux décennies, à se battre dans l’espoir d’un échec certain. Dupont-Aignan se met sur la pointe des pieds pour entrer dans l’ombre de De Gaulle : trop petit, mon ami ! Et Philippe de Villiers, qui se sent pousser des ailes, s’apprête à décoller au-dessus du Puy-du-Fou. C’est passionnant.

Ailleurs, ils ont Poutine ou Xi Jinping, dont on peut penser ce que l’on veut, mais qui ne sont pas des demeurés, ni des demi-sels. Et qui rigolent. Même Erdogan rigole.

Un mal mondial a saisi l’Occident. Elire Trump (ou Joe Biden au prochain tour), c’est se faire hara-kiri. Nous sommes si dépourvus de grandes pointures que l’on finit par trouver un talent fou à Angela Merkel — qui a au moins compris avant tout le monde qu’elle survivrait en servant les intérêts de l’Allemagne, et pas ceux de Bruxelles. Si demain Macron a autant d’intelligence qu’on lui en prête, il virera sur l’aile et entrera en souverainisme comme d’autres jadis entrèrent en religion. Et les « Républicains » seront encore cocus.

Nous avons eu de vrais grands hommes dans l’orbe souverainiste. Séguin était un puissant esprit, Chevènement un grand politique. Tous deux venus trop tôt dans un monde ranci, qui a préféré privilégier la courte vue plutôt que les grands espaces. Sans doute avons-nous les petites pointures que nous méritons.

Ce qui frappe, par ailleurs, c’est l’absence d’intellectuels grand format dans les diverses fabriques d’opposition traditionnelle. De Gaulle jadis eut Malraux, Aron ou Mauriac. Le communisme eut Aragon et Picasso — entre autres. La Gauche eut Camus, Sartre, Beauvoir, et une myriade de penseurs de fort calibre (leurs erreurs même étaient de grandes erreurs). Aujourd’hui, Raphaël Glucksmann, Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie, Virginie Despentes, Camelia Jordana, par ordre grandissant d’importance médiatique. Faut pas avoir honte.

Quant à Macron, il n’a personne. Le vide répond au vide. C’est titanesque, n’est-ce pas…

Chez les souverainistes, en revanche, c’est le trop-plein — et la nature en a bien davantage horreur que du vide. Onfray, Finkielkraut, Debray, Michéa, Gauchet, parmi d’autres. Et des journaliste, éditorialistes et sociologues d’un immense talent — Polony, Desgouilles, Todd, Bock-Côté, Elisabeth Lévy, Eric Zemmour
Ah, je sens un frisson d’horreur chez certains — confirmation de ce que j’avance : les souverainistes ne font le plein qu’en s’anathématisant les uns les autres. Mais si Zemmour ou Alain de Benoist ont plus de talent dans leur petit doigt que Laurent Joffrin dans toute sa personne, ce n’est pas ma faute.

Et justement, à propos de Joffrin… Finkielkraut est révulsé par la façon dont Onfray, qui a choisi de ne pas faire de prisonniers, s’en prend à l’éditorialiste de Libé — vous savez, le torchon bien-pensant qui estime que Front populaire est la tanière de la Bête immonde. Oui, contre les « populicides », tout est permis — et il m’est arrivé d’insérer un « d » sémantiquement adéquat dans le nom de Meirieu.
Plutarque raconte qu’en se battant, Alcibiade avait mordu son adversaire. « Tu mords comme une femme ! » s’écria ce dernier. « Pas comme une femme, répliqua le dandy athénien. Comme un lion ! » Dans l’Iliade, juste avant le combat, les guerriers se lancent des injures à la tête. Ils ont raison. À la guerre tout est permis. Et il s’agit bien d’une guerre, que l’adversaire mène avec ses armes (ses banques, ses multinationales, ses relais médiatiques) et que nous avons bien le droit de mener avec ce qu’il nous reste : words, words words.

Une personnalité éminemment souverainiste me disait il y a peu, avec cet accent d’auto-dérision qui est le fond de sa rhétorique : « Donnez-moi 20 millions d’euros, et je me lance en politique ! » Mais elle est détestée dans son propre camp par des imbéciles qui ne sont pas dignes de lui brosser les canines, qu’elle a aiguës.

Je ne sais quel candidat représentera le courant souverainiste en 2022. Peu importe. Il sera battu — à moins que d’ici là, la rue qui gronde n’accouche d’une personnalité hors norme, un entraîneur de foules, un leader charismatique. Mais en être réduit à espérer l’émeute pour qu’émerge l’espoir…

Jean-Paul Brighelli