Un jour de pluie à New York

4483487Un soir de 1966 ou 1967, mes parents m’ont emmené au Théâtre du Gymnase, à Marseille, où se produisait Erroll Garner, en trio — avec un contrebassiste impavide et un batteur imperturbable. Ma mère aimait le jazz, et elle écoutait « Misty » en boucle, sur l’électrophone de la maison. Et aussi Armstrong jouant Fats Waller, et quelques autres. Du jazz classique — je devais découvrir quelques années plus tard Parker, Mingus, ou Miles Davis.

« Misty » est l’un des morceaux de jazz qui rythment Un jour de pluie à New York, le dernier film (à ce jour) de Woody Allen. Autant vous dire tout de suite : c’est un pur joyau, et le fait qu’il est interdit de fait aux Etats-Unis (mais quel ramassis de connards…) doit vous inciter davantage encore à aller le voir. Le film entier est un hymne à New York — le New-York de Gershwin dans Rhapsody in blue, le New-York des grands et des petits bars où officie un pianiste mélancolique (pléonasme !), comme celui que joue Jeff Bridges dans Suzie et les Baker Boys… Un hymne à sa ville, comme il en a fait déjà dans Annie Hall ou Manhattan. Une ville sous la pluie de fin d’été, qui plonge New York dans une brume légère — misty, c’est ça.

Mais ça, c’est la toile de fond. Quant à l’intrigue, c’est du Marivaux revu sur la Cinquième Avenue ou sous l’horloge-carillon du zoo de Central Park, avec chassés-croisés amoureux, déambulations inquiètes, jeune écervelée provinciale séduite par la ville et les grands prédateurs qui y rôdent, parties de poker, soirées très arrosées, tentations à portée de main, fuite sous la pluie en petite tenue — tout ça en une heure et demie, parce qu’un morceau de jazz qui dure trop longtemps, ce serait vite répétitif…

Mais ce n’est pas ça encore qui m’a cloué à mon fauteuil (inconfortable). Ce qui m’a scotché, c’est l’évidence d’une virtuosité qui ne s’exhibe pas, une virtuosité tranquille due peut-être à l’âge, le même genre que Clint Eastwood dans tous ses derniers films : à peine s’il joue, il se contente d’être, et c’est parfait, dès la première prise. Là, de même — mais derrière la caméra : un vieillard s’amuse à filmer, il est sûr de ses cadrages, de sa lumière, sûr de ses acteurs (Allen a fort bien panaché des p’tits jeunes — Elle Fanning ou Timothée Chalamet —, de grands acteurs — Jude Law — et des comédiens de théâtre, par exemple Cherry Jones, qui fait un numéro inoubliable de mère révélant à son fils — mais chut !). Le réalisateur multiplie d’ailleurs les plans-séquences virtuoses comme on n’ose plus s’y risquer, aujourd’hui — Elle Fanning en gros plan pendant deux minutes, la nunuche Disney parfaite propulsée soudain dans la cour des grands. Allen n’essaie pas de nous en mettre plein la vue : il filme comme Fred Astaire dansait — tout en grâce.

Quant aux polémiques que des demeurées en peine de notoriété tentent de relancer à chaque film de Woody Allen… Certains des acteurs du film, dans la fournée de #MeToo, ont dit qu’ils renonçaient à leur cachet, l’offraient à des organisations LGBT, qu’ils ne tourneraient plus jamais avec Allen, etc. Pauvres petits, préoccupés par le politiquement correct et les Oscars à venir  : dans les années 1950, en pleine hystérie maccarthyste, ils auraient dénoncé les activités supposées communistes de Chaplin, Dmytryck ou Losey, des réalisateurs dont ceux qui les ont black-listés ne méritaient pas de baiser les semelles.

Je sens bien que des grincheux me reprocheront encore une fois de parler d’un film américain. Mais je n’y suis pour rien, si le cinéma français n’est nulle part — ne comptez pas sur moi pour dire du bien de Bienvenue chez les Ch’tis. Après tout, il y a deux jours, j’ai regardé sur DVD un merveilleux film japonais de 2015, les Délices de Tokyo, avec cette merveilleuse actrice septuagénaire, Kirin Kiki, dans l’un de ses tout derniers rôles. Et qui avait la même évidence tranquille, le même bonheur. Un bonheur mélancolique, certes, mais un peu de mélancolie ne gâche pas le bonheur, bien au contraire. Après tout, dans la dernière phrase du film d’Allen, il est surtout question du printemps à venir, le printemps dont un octogénaire rêve, et pendant lequel sortira Rifkin’s Festival, le prochain film de Woody Allen, tourné cet été en Espagne.

Jean-Paul Brighelli