Un peu de lecture pour ces temps de corona virus — premier chapitre 1

Comme promis, un chapitre inédit d’un livre à venir — ou qui ne viendra pas, c’est à vous de me le dire. Celui-ci devait s’appeler Soleil noir. Ça se passe dans les années 1680. Vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage. Vous aurez la suite si vous la demandez.
JPB

 

Par où étaient-ils passés ? La veille au soir, les guetteurs, transis, étaient redescendus des collines sans rien signaler de suspect. Certes, le temps était encore à la neige, et le regard peinait à percer les brumes des Cévennes. Mais il avait neigé encore pendant la nuit, ce qui devait dissuader toute avancée d’une troupe à cheval, dans les ténèbres de surcroît.
Et le petit village s’était paisiblement endormi dans son vallon. Une trentaine de maisons groupées autour du Temple où ces protestants cévenols trouvaient le réconfort de la parole divine.
Ces paysans étaient installés là depuis des siècles. Durant les guerres de religion, au siècle précédent, ils avaient vécu sur le qui-vive. Puis l’Edit de Nantes, qui leur donnait le droit d’observer ce que leurs adversaires catholiques appelaient la RPR — la Religion Prétendument Réformée —, leur avait octroyé un semblant de tranquillité, quatre-vingts ans durant, même si les autorités royales n’avaient jamais bien toléré que des sujets n’appartiennent pas à la même confession que Sa Majesté catholique. Mais voilà : depuis que le roi Louis XIV, sous la pression de son confesseur, le Père La Chaise, et de sa maîtresse, Mme de Maintenon, avait, l’année précédente, rayé d’un trait de plume tout ce que son royal grand-père avait accordé aux Protestants, l’insécurité avait redoublé. On entendait parler d’exactions, de déportations même, d’hommes et de femmes massacrés ou enchaînés jusqu’à Marseille pour y ramer sur les galères royales. Sans qu’une certitude bien franche parvienne dans ce coin désolé, au creux de ces montagnes abruptes.
Les rafales de vent réveillèrent le hameau peu avant l’aube, en ce 16 février 1686. Dans les masures gelées, les corps serrés les uns contre les autres frissonnèrent, se collèrent encore plus étroitement les uns aux autres, cherchant un dernier vestige de chaleur avant de se lever dans la froidure de la petite aube.
Les femmes, les premières, affrontèrent la bise, pour aller chercher de l’eau à la fontaine avant qu’elle ne gèle. C’était une vieille habitude. La neige n’était jamais à craindre, mais les rafales de tramontane, en dégageant le ciel, pétrifiaient les sources.
Le ciel passait du bleu nuit au rose vif. Mais seuls les sommets des collines environnantes se coloraient d’aurore. Le village lui-même, blotti dans un creux d’où jaillissait l’eau, se distinguait à peine, avec ses murs de pierre grise à demi ensevelis sous les congères, des escarpements rocheux alentour.
C’était un paysage austère, qui convenait bien à ces gens rudes et à cette religion sévère.
Au fil des siècles, le trou informe d’où jaillissait la source était devenu une vraie fontaine, un pilier agrémenté de quatre becs de bronze, entouré d’un bassin hexagonal où venaient boire les bêtes. En remplissant leurs cruches, les femmes échangeaient de menues considérations sur le froid piquant, qui transperçait leurs hardes grises. La seule touche de couleur dans ce décor uniforme, c’était le patois languedocien, rehaussé d’exclamations pittoresques.
Elles portaient toutes des prénoms bibliques — Rachel, Deborah ou Judith. Elles n’en changeaient que lorsqu’elles descendaient dans le Lodévois, des heures et des heures de marche pour vendre des fromages, du miel, des paniers, des lainages. Alors elles se rebaptisaient Catherine ou Louison, pour tromper les bourgeois de Lodève, fidèles au roi — et qui en voulaient fort aux Parpaillots, comme ils appelaient les protestants, pour avoir, quelques décennies auparavant, au plus fort des guerres, à moitié ruiné leur cathédrale. Les Huguenots avaient martelé les figures des saints sculptés sur la façade — idolâtrie, jugeaient-ils. Aux exactions des Catholiques répondaient les razzias des Huguenots, dans un cycle sans fin. Les femmes qui arrivaient à Lodève préféraient donc cacher leur appartenance à la religion de Calvin. Elles n’avaient aucune envie qu’un quelconque missionnaire jésuite, alerté, se mît en tête d’aller les prêcher et les convertir — avec l’appui d’une troupe de ces dragons du Roi dont on racontait partout les exactions… « Sois catholique ou je te tue » — ainsi s’exprimaient ces redoutables représentants du pouvoir et de l’Eglise. L’argument emportait souvent la décision — aucun Protestant n’avait naturellement le goût du martyre — mais rarement l’adhésion. La foi ancienne subsistait, vivace. Les bibles étaient imprimées dans un tout petit format, aisément camouflables dans la doublure d’un vêtement. Et les curés qui se hasardaient à venir dire la messe chez ces rebelles n’en finissaient pas de se scandaliser de leurs églises vides.
Dans les grandes villes alentour, Montpellier, Béziers ou Nîmes, la bourgeoisie protestante commençait à choisir l’exil, vers la Suisse ou les Pays-Bas. Mais ici, les paysans se sentaient encore à l’abri de leurs montagnes. Il y avait tant de ravins et de torrents à franchir avant d’arriver jusqu’à eux…
Les femmes à la fontaine jacassaient en remplissant leurs seaux et leurs cruches. Elles parlaient fort, comme si l’écho des voix pouvait les réchauffer. De grands panaches de buée sortaient de leurs bouches édentées. Elles ramenaient sans cesse sur leur poitrine leurs châles de laine écrue, pour tenter de conserver un peu de cette chaleur accumulée durant la nuit. Elles avaient dormi tout habillées, leurs vêtements étaient encore moites de sueur, et fumaient dans l’air vif. On aurait cru qu’une cohorte de filles en feu cherchait à s’éteindre à la fontaine. À leurs voix criardes répondait le sourd martèlement des pieds, tant, pour se réchauffer, elles battaient la terre durcie par le froid de leurs sabots pleins de paille.
En vain. Il gelait à pierre fendre, sous le ciel imperturbablement bleu. L’eau coulait bien plus lentement que la veille, elle avait commencé à se figer autour du fût central de la fontaine, et sur les bords de la margelle. Les seaux de bois cerclés de fer se remplissaient lentement.
Les hommes à leur tour se manifestèrent. Neige ou tramontane, il fallait bien s’occuper des bêtes. Puis des enfants coururent rejoindre leurs mères, et leurs piaillements s’additionnèrent aux éclats de voix des femmes. Les sons stridents et joyeux montaient tout droit dans l’air impitoyable.
Réveillés par les hommes, quelques coqs asthmatiques sonnèrent l’auore.

Est-ce à cause de tous ces bruits entremêlés que personne n’entendit le bruit des chevaux avant qu’ils ne déboulent sur la place ? Ou parce que la neige avait étouffé le bruit de la cavalcade ? Quand les paysans se retournèrent, soudain alertés, il était trop tard : le village était cerné par tous ses accès. Des groupes d’hommes armés, épée ou pistolet à la main, déboulaient de chaque ruelle. L’un d’eux, en arrivant au galop sur la placette, donna un furieux coup de sabre au cou d’un paysan qui s’enfuyait maladroitement, ses sabots glissant sur le sol gelé. Le cheval, encore lancé, bouscula le blessé qui roula au sol, déjà mort, aspergeant de sang la neige immaculée de la veille.
– Rassemblez-les, ordonna une voix sans émotion.
Ce fut seulement à ce moment que les habitants d’Aumelas-le-Vieux s’aperçurent que les cavaliers portaient tous des masques de cuir, prolongés dans leur partie inférieure par une voilette de satin noir.
Le vieux Mathieu de Lens avait appris, pendant les guerres contre les Espagnols, quarante ans auparavant, toutes les ruses qui sauvent. Il ne chercha pas à fuir : il se laissa tomber, de tout son poids, le visage en avant, dans un épais talus de neige fraîche, et s’y enfonça complètement. Les pans de poudreuse retombèrent sur lui, et l’ensevelirent tout à fait.
Mathieu ne bougea plus. Il tendit l’oreille. Les sons lui parvenaient, assourdis.
– Fouillez tout, reprit la voix. Les femmes et les enfants dans le temple. Les hommes ici, sur la place.
Mathieu respirait à peine. Son souffle creusait la neige. Les cristaux glacés lui brûlaient les paupières. Son stratagème lui avait sauvé la vie une fois déjà, en 1647, tandis qu’il guerroyait en Flandres avec le duc d’Enghien — il s’était dissimulé ainsi à un parti d’Espagnols qui, suivant la coutume, tuaient tout ce qu’ils trouvait. Quand il s’était relevé, un quart d’heure plus tard, il n’y avait que des morts autour de lui — y compris la cantinière, que les soudards au service de Philippe IV avaient négligé de violer, dans leur furia meurtrière. Quelle tournure prendraient les événements, cette fois ? On ne se donne pas tant de peine, raisonnait-il dans son linceul glacé, pour arriver en plein hiver, à l’aube et en tapinois, dans un petit village cévenol, rien que pour ramasser les impôts impayés.
Les chevaux attachés aux arbres dénudés hennissaient — leurs gourmettes tintaient dans l’air cristallin. Mathieu entendit des protestations, des cris. Deux coups de feu. Des cris encore, des hurlements de femmes malmenées par les assaillants, qui se servaient avant d’obéir aux ordres. Puis des rires.
– Pressez-vous, ordonna la même voix froide.
Mathieu se souleva légèrement sur un bras, et risqua un œil, à travers les cristaux de neige.
Seul le chef, à deux pas de lui, était encore à cheval — il semblait faire corps avec sa monture, l’un de ces vigoureux mecklembourgeois que Mathieu n’avait plus vu depuis la fin des guerres. Une bête énorme, à l’encolure puissante, aussi noire que son maître. Mathieu observa l’homme en détail — le manteau épais, doublé de soie, l’habit noir, avec des parements et des dentelles d’argent, le feutre orné d’une plume splendide, noire elle aussi. Il remarqua la garde de l’épée, un splendide travail d’orfèvrerie comme les Espagnols en faisaient encore. Tout en lui dénonçait le gentilhomme de grande lignée.
Il rejeta son manteau sur son épaule, et la lumière pâle accrocha, un court instant, un curieux médaillon accroché à son cou, un soleil d’émail noir sur fond doré.
– Allons ! dit-il comme s’il se parlait à lui-même. Puis il le répéta tout haut : « Allons ! »
Mathieu jeta un coup d’œil circulaire. Les hommes du village étaient rassemblés autour de la fontaine, tenus en respect par une quinzaine de dragons, l’épée nue à la main. Plus loin, d’autres hommes poussaient devant eux, vers la grande bâtisse grise où les paysans se rassemblaient pour prier, un troupeau geignant de femmes encombrées d’enfants. Quatre ou cinq jeunes filles, à moitié nues, grelottant dans l’air impitoyable, et serrant contre elles de pauvres hardes, suivaient en sanglotant, sous les quolibets des assaillants.
– Mordieu ! s’écria une voix, elles ne croient pas à la sainteté de la Vierge, et elles pleurent sur leur pucelage !
– Au diable le pucelage ! ricana un autre.
– Foutre une vierge guérit de la vérole ! affirma un autre.
– Ce serait bien la première fois qu’un parpaillot ferait un miracle !
Ils éclatèrent de rire, en poussant dans le temple les dernières paysannes.
– J’ai trouvé de la paille, dit une voix.
Aussitôt cinq ou six hommes rangèrent leurs épées et leurs pistolets, et disparurent. Quelques instants plus tard, ils revinrent chargés de ballots de paille et de fourrage bien sec, qu’ils jetèrent dans le temple.
– Votre litière, tas de chiennes ! s’écria l’un d’eux.
À nouveau, des rires.
Les soldats (que pouvaient-ils être d’autre ? pensa Mathieu ; ils obéissaient avec un ordre et une célérité que l’on n’apprend qu’à l’armée) firent ainsi quelques allers-retours, pour remplir le temple de paille. Le vieil homme enfoui dans la neige frémit. Les souvenirs qui le torturaient, et qui l’avaient amené à prendre sa retraite dans ce village oublié des hommes, revinrent en foule. Sous les ordres de son maître, le comte d’Aumelas, qui était alors un jeune lieutenant ambitieux, il avait opéré de semblables exactions en Souabe, après la bataille d’Alerheim, en 1645. Ils avaient dévasté la Bavière, tuant tout ce qu’ils trouvaient.
Mathieu avait eu son compte, ces années-là, de maisons noircies par les flammes, de cadavres à demi-brûlés, de femmes enceintes ouvertes à coups de hallebardes. Et il se rappelait fort bien l’étrange férocité froide qu’ils mettaient alors à obéir aux ordres inhumains qu’on leur donnait. Comme les hommes qui venaient d’assaillir le village. Et comme eux, Mathieu avait eu l’impression, à un certain moment, de ne plus être un soldat, mais simplement le Mal à l’état pur. La Mal froid, méthodique, sans haine ni émotion.
Il avait fait la guerre jusqu’en 1648. Sa dernière bataille avait été, sous les ordres de Monsieur le Prince, comme on appelait alors celui qui allait devenir le grand Condé, l’écrasante victoire de Lens. Il y avait gagné son surnom, comme un anoblissement par les armes, et, en même temps, un dégoût irrépressible pour tout ce qui tenait à l’armée. Aumelas, son maître, — qui en trois ans avait acquis le grade de capitaine, et un dégoût semblable à celui de son serviteur — l’avait ramené avec lui en Languedoc.
Le gentilhomme à cheval se retourna vers la fontaine, et s’adressa à ses hommes.
– Dites à ces gueux de se déshabiller, dit-il.
Il parlait un excellent français, avec un accent du Nord comme Mathieu n’en avait pas entendu depuis longtemps.
Un garde répéta l’ordre en mauvais patois.
Il y eut un flottement parmi les gueux. Un soldat tira, un paysan s’écroula. On répéta l’ordre. Les paysans se dépouillèrent de leurs vêtements sans oser se regarder les uns les autres.
Ces corps nus, grelottant dans l’aurore, étaient d’une blancheur étonnante. Seuls les visages et les mains gardaient quelque chose du soleil des étés précédents.
Les hommes masqués avaient pris des rouleaux de corde attachés à leurs selles. Ils s’activèrent à ligoter les paysans nus dans la fontaine même, sous les quatre jets. Ils les liaient les uns aux autres comme une sculpture vivante, une seule masse indistincte de chairs entravées, dont les frémissements étaient l’un après l’autre étouffés par les nœuds. Ils les ficelaient entre eux, puis les reliaient au pilier central, aux quatre becs de bronze d’où s’échappaient toujours les minces filets d’une eau indifférente. Mathieu pensa à la façon dont les araignées entortillent leurs proies dans leurs soies, pour revenir les dévorer plus tard.
Il y eut coup sur coup un claquement sourd — la porte du temple refermée sur le troupeau humain — et des hurlements. Une rafale de vent rabattit sur le village les premières fumées qui passaient entre les lauzes du toit du temple. Quand il avait vu les soldats empiler de la paille, Mathieu avait compris leur terrible projet.
Prudemment, comptant sur le fait que les assassins garderaient les yeux rivés sur le spectacle qu’ils se donnaient, il se mit à ramper, sous la neige, entre le talus et le mur grossier. Comme s’il nageait entre deux eaux. L’écurie était sous la maison, et il devait parvenir à s’y glisser…
Les cris des femmes et des enfants, dans le temple, se firent plus perçants. Les tueurs, remontés à cheval, avaient du mal à contenir les bêtes, que les flammes et la fumée, et les hurlements des damnés, excitaient considérablement. Les hommes attachés sous la fontaine entonnèrent un cantique — « C’est un rempart que notre dieu / Si l’on nous fait injure / Son bras puissant nous tiendra lieu / et de fort et d’armure… » C’était bien tout ce qu’il leur restait.
– Faites taire ces gueux, ordonna le chef de la même voix impavide.
Les cavaliers saisirent pistolets et carabines dans les fontes des selles, et, à dix ou quinze pas, se mirent à mitrailler les hommes entravés. Un feu roulant de soldats bien entraînés.
Le chœur chanta jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une voix unique, la voix cristalline et tremblante d’un adolescent terrorisé — « Répands sur nous du haut des cieux / Ta force, ta… »
Une dernière balle coupa le mot « sagesse » sur ses lèvres.
Dans le temple en feu, les cris et les gémissements cessèrent d’un coup, quand le toit mal soutenu par les poutres en flammes s’effondra.

Mathieu se coula derrière le gros rocher qui servait d’assise à la maison, et se glissa en contrebas. Jusqu’à la porte de l’écurie, qui consentit à s’ouvrir sans bruit.
Le cheval se retourna vers lui. C’était une bête sans âge et sans couleur, d’un gris incertain, la teinte même des cheveux de Mathieu. Son cheval depuis vingt-cinq ans qu’il s’était retiré à Aumelas-le-Vieux. Une bête trapue, couverte d’un poil dru, qui regarda son maître avec intérêt, ou inquiétude. Ils allaient donc sortir ? Le cheval faillit hennir de joie, mais le vieux soldat lui caressa le cou puis le nez, en lui murmurant des mots rassurants. Puis il lui passa un harnais. Il se passerait de selle — il n’avait pas le temps.
Ses chances étaient minces, face à des cavaliers aussi bien montés. Sa seule ressource était de gagner, au plus vite, un sentier très escarpé, à flanc de colline, où sa bête rustique passerait aisément — mieux, en tout cas, que les montures aristocratiques des cavaliers masqués.
Mathieu entendit clairement la voix atone du chef.
– Allons ! disait-il.
Il y eut un piétinement de chevaux, le claquement des fers contre les rares pavés, le cliquetis des gourmettes et des éperons, et des armes que l’on renfournait dans les fontes. Puis le début d’un galop. La troupe s’éloignait.
Mathieu attendit une minute encore. Puis, tirant sa monture derrière lui, il descendit la pente.
Ce n’est qu’après avoir traversé le ruisseau, presque entièrement gelé, qu’il enfourcha le petit cheval. Alors, sans transition, il lui enfonça les talons dans le ventre, et la bête donna un coup d’encolure, escaladant le raidillon.
De l’autre côté du village, les assassins repartaient, au trot, par où ils étaient venus. Le chef ôta son masque, immédiatement imité par les autres cavaliers. C’était un homme de trente à trente-cinq ans, à l’œil gris-bleu, aux cheveux noirs, des traits réguliers et une bouche savante, dédaigneuse, ourlée d’une fine moustache comme en portait le Roi lui-même. Les peintres devaient le trouver beau, et les femmes attirant — la violence contenue et le mépris ostensible ont des charmes inexplicables.
L’un de ses hommes lui dit quelque chose, et il sourit. Il avait des dents fort blanches, bien rangées — c’était fort rare en cette époque de bouches édentées. Son visage exprimait une sérénité parfaite. Le sentiment du devoir accompli lui donnait une expression de bonheur qui accentuait sa séduction naturelle.
Il caressa le médaillon accroché à son cou.
Puis il redevint sérieux, et ce fut comme un rideau de théâtre qui s’abat sur une scène. Seule une lueur narquoise subsistait encore dans ses pupilles claires.
Il se retourna, et jeta un coup d’œil circulaire sur le village. Le temple achevait de brûler, le vent rabattait sur les maisons grises un lourd panache de fumée. La fontaine, tout encombrée de corps sanglants, continuait à couler et formait déjà une mince pellicule glacée sur les cadavres encore entortillés de cordes. Une étrange sculpture de chairs mortes, fort semblable à ce Laocoon que le Bernin avait sculpté à Rome. Enchevêtrement de formes et de courbes. Les grosses cordes qui liaient les cadavres rappelaient les serpents enroulés autour du prêtre troyen.
Brusquement, un point qui bougeait, presque ton sur ton, dans la pente enneigée de l’autre côté du vallon attira le regard du chef des meurtriers.
– Feu sur lui ! ordonna-t-il.
Les hommes n’avaient pas tous rechargé leurs carabines. Ils sortirent des fontes les pistolets d’arçon, et firent un feu roulant sur le fuyard, par principe et acquis de conscience — à cette distance, les balles ne pouvaient pas avoir une bien grande efficacité.
Un seul d’entre eux prit le temps d’épauler soigneusement sa carabine, et tira.
Le cheval de Mathieu passait la crête à cet instant, et se détachait pour la première fois magnifiquement dans le ciel gris pâle.
Le cavalier et la monture disparurent de l’autre côté.