Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — chapitre 3

Vous l’aurez voulu. Mais dès que ça vous fatigue, dites-le moi, je passerai à autre chose. JPB

 

III.

– Je ne suis… même pas… ivre, hoqueta Pierre.
– Certainement pas, dit Balthazar avec une intonation ironique qui échappa complètement à son compagnon.
– Je pourrais même… me lever… si je voulais, insista le vicomte.
– Je n’en doute pas, répliqua son interlocuteur sur le même ton, terriblement narquois à force de se vouloir neutre.
Les deux hommes qui tenaient ces propos se ressemblaient comme se ressemblent deux cases d’un jeu d’échec : chacun semblait l’écho de l’autre, et tout les opposait.
Le buveur s’appelait Pierre d’Aumelas. Il n’avait pas trente ans, et sa blondeur et ses yeux bleus — fort rares à cette époque dans un cabaret de Pézenas, l’ancienne capitale des Etats du Languedoc — lui conféraient un aspect juvénile. Il avait un visage d’ange, d’une beauté qui aurait été féminine sans la fine moustache qui ombrait sa lèvre bien ourlée. Pour l’instant, il était vautré plutôt qu’assis, mais on sentait, à mesurer les larges épaules et la longueur des jambes, qu’il était d’une taille fort au dessus de la moyenne. Sa tenue de cavalier avait le débraillé de l’ivresse, mais ne manquait pas d’élégance — à ceci près que le chapeau jeté sur la table aurait bien eu besoin d’une plume neuve, et que les bottes manifestaient des signes d’usure évidents.
Son compagnon, Balthazar Herrero, était exactement son opposé, quoique du même âge. Et si l’un était ange, l’autre aurait pu postuler pour le rôle du démon. Brun de poil et de peau, le nez insensiblement aquilin, les lèvres fines et spirituelles d’une bouche faite pour dire des méchancetés, l’œil d’un noir intense et méphistophélique, il était de surcroît vêtu de noir, avec des broderies d’argent — d’une élégance qui jurait avec le pauvre décor du relais de poste dans lequel ils avaient échoué.
Pierre d’Aumelas fixa son vis-à-vis sans ciller, avec ce regard hypnotique qu’adoptent les ivrognes sur le point de s’écrouler. Le fait est qu’il buvait depuis la veille au soir, et qu’à dix heures du matin, il était arrivé au point de rupture.
En fait, il avait bu pour deux, puisque Balthazar ne touchait jamais à l’alcool.
C’est à ce genre de détail que l’on repérait les anciens Maures ou les Juifs faussement convertis — et Balthazar était maure par son père et juif par sa mère. Il avait d’ailleurs la peau foncée de ses aïeux. À ce qu’on lui avait rapporté, il ressemblait à sa naissance à un petit pruneau famélique. Manuel Herrero, son forgeron de père, avait souvent déploré, devant ce fils longtemps malingre, que la naissance d’une telle sauterelle ait pu causer la mort d’une épouse qu’il aimait si fort. Il avait nommé cet insecte noirâtre Balthazar, comme le roi nègre venu adorer le Christ — à la fois en écho à sa peau d’Oriental, et pour l’intégrer au milieu chrétien dans lequel son propre père Ibrahim avait choisi de vivre, après avoir fui le royaume de sa Majesté Très Catholique le roi Philippe IV.
Balthazar avait gardé sa peau sombre — elle avait même foncé depuis son enfance. Il portait de surcroît une barbe courte, très noire, accordé à son regard de braises liquides. Jeune médecin, il était comme aujourd’hui le plus souvent vêtu de noir, ce qui accentuait encore son aspect ténébreux.
Et il était l’ami intime, et pour ainsi dire unique, de Pierre d’Aumelas.
L’auberge dans laquelle ils se trouvaient avait jadis été la plus belle de la ville — du temps de Conti, quand les Etats généraux du Languedoc se tenaient à Pézenas. Aujourd’hui, elle ne s’animait que les jours de marché, quand les paysans qui avaient un peu vendu de leurs produits s’empressaient de dépenser leurs pauvres bénéfices avant que leurs épouses ne mettent la main dessus. Le reste du temps, le cabaretier vivotait de ce que lui rapportait le relais de poste et les quelques voyageurs qui se risquaient de ce côté du fleuve, et les prostituées qui vendaient leurs charmes à l’étage.
Maître Guilhem avait eu jadis à demeure plusieurs femmes de mauvaise vie et de bonne compagnie. Il ne lui en restait plus que trois, et pas de prime jeunesse ! De surcroît, l’une d’elles, qui avait déjà plus de trente ans, était enceinte jusqu’aux yeux, et parfaitement inapte à tout commerce.
Il jeta un coup d’œil sur la salle. Outre le jeune vicomte et son compagnon, il y avait là deux voyageurs en transit qui attendaient qu’on attelle des montures fraîches à leur voiture. Des commerçants sans doute, partis de Gignac à l’aube, et bien forcés de faire une pause après ces dix lieues. Ils avaient demandé une omelette et un peu de vin. Ce n’était pas avec de telles agapes qu’il allait faire fortune !
Quant au vicomte, il buvait à crédit, comme souvent. Le Maure avait de l’argent, lui, mais il répugnait à payer les soûleries de son ami.
– Plus vertueux qu’un bon catholique ! grommela Maître Guilhem.
Il y eut soudain un bruit de pas précipités dans l’escalier qui menait à l’étage. La plus âgée des courtisanes — laide comme le péché, édenté et habillée de hardes décolorées — se précipita.
– Ninon accouche ! cria-t-elle en languedocien. Et ça ne se présente pas très bien.
Guilhem haussa les épaules. Pour ce que lui rapportait la Ninon, elle pouvait tout aussi bien crever !
Seul Balthazar parut intéressé. Il apostropha la vieille.
– Pas bien comment ? demanda-t-il dans le même patois.
– Pas bien du tout !
Les mots semblaient jaillir de la bouche où subsistaient quelques chicots puants. Balthazar songea que l’idée de prendre du plaisir avec une telle souillon était fort étrange. Mais il en fallait aussi pour les serfs qui bêchaient les terres. « Autant baiser des moutons ! » pensa-t-il.
Et il se leva. Il n’était pas très grand, et très mince — comme une lame noire.
– Viens donc ! jeta-t-il en bon français au vicomte. Ça te dessoûlera.
Pierre d’Aumelas l’interrogea du regard. Il n’avait rien entendu, rien perçu. Il était dans le somnambulisme de l’ivresse, bien droit, apparemment lucide, tout prêt de s’effondrer. Mais il se leva, tandis que Balthazar saisissait sur la table le portefeuille de cuir qu’il appelait sa trousse, où étaient rangés ses instruments de chirurgie.
Ils montèrent à l’étage. L’aubergiste suivit. Ninon était tout ce qu’il lui restait de consommable. Si elle venait à mourir en couches…
La seconde hétaïre, aussi usée que la première, s’affairait près d’une mauvaise paillasse sur laquelle était couchée la parturiente. Balthazar les connaissait bien toutes deux, quoiqu’il ne les consommât jamais. Mais il avait parfois soulagé leurs misères.
Il s’approcha du lit de fortune.
La malheureuse Ninon était en chemise, une chemise retroussée jusqu’à la taille. Son ventre était énorme, comme hanté d’une gigantesque fluxion.
Balthazar comprit tout de suite. Il tâta le ventre effroyablement tendu, et repéra la forme de l’enfant qui cherchait à sortir, les fesses en avant.
Balthazar se tourna vers Maître Guilhem, qui regardait la scène avec des yeux exorbités.
– Une bassine d’eau bouillante, ordonna le jeune médecin — et tout de suite ! Ah — et ton rasoir !
Il se tourna vers les deux femmes en loques.
– Trouvez-moi des linges dont je puisse faire de la charpie, dit-il.
Spontanément, il avait parlé en français. Elles ne bougèrent pas. Patiemment, il répéta ses consignes dans le patois d’oc que baragouinaient les filles.
Guilhem de son côté s’empressa. L’eau, ce n’était pas ce qui manquait, avec le fleuve tout proche. « Mais pourquoi la faire bouillir ? » se demanda-t-il en obéissant tout de même.
Vingt minutes plus tard, il montait à l’étage un baquet d’eau fumante.
Balthazar parlait doucement à Ninon — si bas que personne n’entendait ce qu’il lui disait. Des paroles de réconfort, sans doute — ou bien lui expliquait-il ce qu’il allait tenter ?
Il ouvrit sa trousse, et en tira un scalpel d’acier poli, qu’il plongea dans la bassine d’eau brûlante. Il y laissa la lame et ses mains quelques terribles secondes. Il ressortit l’instrument, et le passa encore à la flamme d’un bougeoir. Puis il le posa en équilibre sur le coin d’une table.
Il saisit les morceaux de drap blanc que lui avaient apportés les deux femmes, et il les lava dans la bassine, avant de les essorer soigneusement. Il les posa sur une assiette propre, près de lui.
Il savait d’expérience qu’il valait mieux procéder ainsi, même s’il ne savait pas exactement pourquoi.
Il leva la tête vers le vicomte, qui paraissait tout à fait dessoûlé par le spectacle et la situation.
– Tiens-lui les mains fermement, au-dessus de sa tête. Il ne faut pas qu’elle bouge.
Au deux autres prostituées effarées, il commanda de tenir les jambes de Ninon. « Asseyez-vous dessus », dit-il en occitan. « Il ne faut pas qu’elle bouge. »
Il délimita son champ d’action. Ninon avait une toison exubérante, qui remontait vers le nombril. Balthazar prit deux minutes pour en supprimer l’essentiel avec le rasoir de Maître Guilhem. Puis il lava consciencieusement la peau blanchâtre avec les linges ébouillantés.
Il eut alors un geste d’une ineffable beauté, et trancha d’un coup horizontal la partie supérieure du pubis, sur huit pouces de long.
Le sang eut comme une hésitation, puis commença à sourdre dans la plaie ouverte. La fille eut une sorte de hululement, puis se mit à crier tout en s’efforçant de se retenir.
Balthazar épongea le plus gros du flux, et fouilla dans la fente. Il repéra du bout des doigts l’utérus, le trancha avec une infinie délicatesse, et extirpa l’enfant au bout de son cordon.
C’était une petite fille.
L’une des femmes tendit les mains pour la saisir.
– N’y touche pas ! dit sourdement le médecin.
Il donna une petite tape sur les fesses du bébé, qui eut une sorte de hoquet et se mit à pleurer.
Il fit lui-même un nœud au cordon avant de le trancher. Alors seulement il le tendit aux deux femmes, qui s’empressèrent.
– Trouvez-lui une femme qui ait du lait, et tout de suite ! ordonna Balthazar.
Il se pencha sur l’accouchée, qui avait sagement choisi de s’évanouir. Il extirpa le placenta de la plaie ouverte, puis se rinça les mains dans la bassine encore chaude, et en profita pour y laver une aiguille légèrement courbe et un fil de soie grège, très fin.
Il recousit aussi vite et précisément que possible la jeune femme, pour profiter de son évanouissement — d’abord la fine membrane intérieure, puis la peau. Enfin, avec les linges pourpres, il épongea le sang en surface.
– Elle vivra, dit-il. Ne touchez surtout pas à son ventre. Changez les linges qui l’entourent après les avoir fait bouillir. Donnez-lui à boire du bouillon. Rien d’autre pendant quelques jours. Et si quelque chose se passe, faites-moi quérir.
Il se releva. Cette ombre noire au-dessus de la jeune femme ne paraissait pas de bon augure. Mais le regard et la voix étaient remplis de compassion, et si l’on prêtait l’oreille, d’une nuance plus personnelle, indistincte mais heureuse, comme si ce n’était pas une quelconque Ninon que le docteur avait arraché à la Camarde, comme on disait depuis peu pour désigner la Mort qui comme chacun sait a le nez camard, si aplati qu’il finit par n’être qu’un trou.
Le vicomte, désenivré et parfaitement lucide à présent, regarda son ami. Il paraissait exténué.
Ils descendirent dans la salle commune.
– Je voudrais un grand verre de lait chaud, dit Balthazar à l’hôtelier.
Le vicomte allait reprendre le verre qu’il avait laissé à moitié plein quand la porte de l’auberge s’ouvrit. Une grande bouffée de tramontane glacée et un homme emmitouflé jusqu’aux oreilles entrèrent en même temps. Pierre d’Aumelas reconnut le valet de son père.
– Que s’est-il…
– Ah, Monsieur le Vicomte ! Je vous cherchais ! Votre père vous demande instamment.
Il salua le médecin qui sirotait son lait.
– Si vous pouviez également venir, Maître Balthus…
Balthus était le nom de médecin de Balthazar — raccourci et latinisé. De quoi impressionner ses pratiques, et ses confrères.
Ils se levèrent l’un et l’autre. Le vieux comte ne les dérangeait jamais pour rien.
– Tu as donné à manger aux chevaux ? lança Pierre d’Aumelas.
– Dix fois ! grommela Guilhem. Et pour…
– Donne-lui quelque chose pour la peine, dit le jeune aristocrate à son ami.
Le médecin fouilla dans son manteau, en tira une bourse un peu flasque, et jeta un écu d’argent sur la table.
– Et je t’ai sauvé la plus présentable de tes filles, dit-il. Ça solde nos dettes !
L’aubergiste secoua la tête. Il aurait préféré un peu plus d’argent frais — et au diable cette garce qui allait être inutilisable encore pour Dieu sait combien de temps, avec son ventre recousu !