Words words words

Le 2 février 2007, Nicolas Sarkozy tenait meeting à Maisons-Alfort (1). Henri Guaino lui avait concocté pour l’occasion un discours « spécial enseignants » qui a tout de même séduit 17% d’un électorat ordinairement classé à gauche (2).

En ces temps de vaccinations aléatoires, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de procéder à une petite piqûre de rappel — à l’intention des défenseurs de l’Ecole qui seraient tentés de voter UMP aux prochaines élections, régionales ou présidentielles.

2007 est derrière nous, Sainte Ségo aussi : dorénavant, nous pouvons voter pour qui nous voulons, sans avoir à voter contre qui nous ne voulions pas.

Alors, autant se rappeler les promesses — qui n’engagent que ceux qui y croient, comme disait Charles P*** (3) — prodiguées par le tandem Guaino / Sarkozy, dont plusieurs pourraient constituer un programme opératoire pour les candidats de 2012, dans la mesure où elles sont restées inappliquées — voire même contrariées dans les faits par une navigation à (courte) vue en matière d’Education.

(1) Comme seul le prononcé fait foi : http://www.sarkozy.fr/video/index.php?intChannelId=1

(2) Selon un sondage « sortie des urnes » effectué par CSA-Cisco pour le compte de la FSU à l’issue du premier tour en 2002, 41% des enseignants ont voté Royal, 24% Bayrou, 17% Sarkozy, 7% Le Pen, 5% Villiers, 3% Besancenot et 1% Bové.

Et je partage entièrement l’opinion (exprimée ici même) de Natacha Polony selon laquelle les enseignants ne voteront plus PS — ou alors, par pur masochisme (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-enseignants-et-le-ps.html).

(3) Célèbre (boni)menteur qui a puissamment contribué à faire élire François Mitterrand (ou à faire battre Giscard d’Estaing, ce qui revient au fond au même) en 1981, mais dont la sagacité a été moins performante depuis. Ses analyses du fait électoral restent cependant globalement adéquates.


Les premières lignes ne sont que la captatio benevolentiae d’un auditoire déjà conquis — les militants présents — et d’un auditoire à conquérir — l’Ecole républicaine. D’où, très vite, une première anaphore (Guaino est le spécialiste de l’anaphore — combinée à l’énumération, c’est autant de coups de marteau sur les têtes d’enclumes que nous sommes, pan ! pan ! pan !) sur « l’unité de la France », menacée par « l’exclusion,  les inégalités, les discriminations, les communautés, les bandes, les tribus, le racisme, l’antisémitisme, le fondamentalisme et le fanatisme ».

Comme on voit, il y en a pour tout le monde.

Il y en a pour les salafistes, qui prêchent l’islamisation de la République.
Il y en a pour tous les désobéisseurs qui prétendent que l’on dit, en classe, respecter les cultures plurielles.

Il y en a pour tous les indigènes de la République, qui sifflent la Marseillaise dans les satdes — et ailleurs.

Il y en a même pour Yazid Sabeg, le « commissaire aux inégalités » : que n’a-t-il lu cette splendide énumération avant de plaider pour un recensement exact par communautés et l’instauration de quotas ?

Il y en a aussi pour Richard Descoings, qui aurait dû s’en inspirer avant de réclamer à grands cris 30% de boursiers dans les grandes écoles (ce qui, par parenthèse, en suppose bien davantage en prépas, à moins qu’on ne les prenne que pour les faire réussir, par l’un de ces tours de passe-passe que l’on n’apprend qu’à Sciences-Pô).

(C’est assez facile, d’écrire ainsi. Je n’en abuserai pas).

Avant cela le candidat avait évoqué (pan ! pan ! pan !) un gaulliste (Robert-André Vivien), un centriste (Jean-Marie Poirier) et un résistant communiste (Michel Germa), qui « à eux trois ont incarné cette capacité des hommes de bonne volonté à dépasser les clivages partisans au nom d’une même conception de l’intérêt commun » : Guaino, durant toute cette campagne, s’était fait un florilège de citations et de personnalités de gauche, afin de ratisser large.

Mais quid de l’Education ?

« Ce sont les éducateurs plus que les conquérants qui ont fait la France et la  République. »

Nous y voici.

Pas encore. Il faut d’abord faire l’historique de tous ceux qui ont précédé les « hussards noirs de la République » — « parents, paysans, artisans, Eglise » : pan ! pan ! pan !

« Puis l’école a remplacé l’Eglise et le citoyen est né. »

Ouf ! Il était temps. Un élève me ferait une telle introduction en entonnoir, il se ferait sacquer d’entrée. In medias res, monsieur Guaino ! Dans le vif du sujet !

D’ailleurs, nous ne sommes plus à une parenthèse près. Guaisarkonozy prend le temps de déplorer « la douloureuse séparation de l’Eglise et de l’Etat ». Hmm… Pas pour nous, laïques que nous sommes.

Et de se lancer dans l’énumération des grands ancêtres, de Condorcet à Jules Ferry — nous y sommes.

Et de définir cette école de la République. Un lieu d’apprentissage, certes, mais « bien plus que cela » : crac, nouvelle anaphore. Très longue, celle-là. Toute au passé (« C’était… »). Sans doute pour mieux mettre en valeur les dérives présentes, et le projet futur. Et pour finir, la «  magnifique lettre de Jules Ferry aux instituteurs sur l’enseignement de la morale, écrite en un temps où les circulaires bureaucratiques qui étouffent notre vie administrative n’existaient pas encore ».

Monsieur le Président, vous avez raison : il faut dégraisser d’urgence la rue de Grenelle. Votre porte-parole, Luc Chatel, y est entouré d’une armée mexicaine de conseillers dont la principale obsession est de laisser les portes ouvertes, afin que chacun voie bien qu’ils hantent une maison de verre, en s’abreuvant de Coca light. De travail réel, en revanche, peu de nouvelles : dans le bureau naguère occupé par Mark Sherringham se tenait mardi dernier une réunion de pédagogues italiens (oxymore ?), autour d’un conseiller avachi dans son fauteuil, les pieds sur la table.

Mais foin de cette nostalgie quasiment franc-maçonne ! « Il ne faut jamais trop magnifier le passé, et l’idéal de la promotion par l’école a  mis bien longtemps à pénétrer dans toutes les couches de la population. » Quoique de cette nostalgie naît enfin une problématique décente : « Il était bien rare de rencontrer jadis des enfants sortis de l’école vers le début du XXe siècle à l’âge de 12 ans qui ne savaient pas lire, écrire ou compter correctement, ni exprimer de façon compréhensible leurs pensées et leurs sentiments, et qui ne possédaient pas quelques rudiments d’histoire et de géographie. Pourquoi ce qu’alors l’école de la République réussissait à faire, la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans aujourd’hui n’y parvient-elle plus ? »

Et de constater : « Ce ne sont pourtant pas les moyens qui nous manquent. »

Allez dire ça à Gilles Moindrot, qui hier dans la manifestation « unifiée » (la conception de l’union de Moindrot, patron du SNUIpp, c’est lui devant et les autres derrière — et c’est son syndicat qui va dorénavant diriger la FSU) réclamait « des postes » et « des moyens ». Pourtant, je crois vraiment que ‘on pourrait tirer de l’énorme budget de l’Education des résultats meilleurs que ceux d’aujourd’hui, à budget égal. Et sans forcément passer par la case « suppressions de postes ».

Mais je laisse la parole au futur président : « Plus que des moyens et de l’organisation, l’origine de nos difficultés vient de ce que nos politiques éducatives ont cessé de faire référence à une idée de l’homme héritée de l’humanisme des Lumières et qui était le fondement des valeurs de la République. »

Ah, l’humanisme, personne ne peut être contre… Mais voici que nous apprenons que mai 68 a marqué la fin de cette utopie fondatrice (le gauchisme n’était donc pas un humanisme — juste une maladie infantile du capitalisme — ça, c’est Lénine revu par Guaino). Dorénavant, « l’école n’a plus mission de tirer tout le monde vers le haut au nom d’une certaine idée de ce que doit être un homme mais de brader les diplômes pour remplir l’objectif d’amener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat. »

Heu… Je n’ai pas entendu dire que cet objectif ait été modifié en quoi que ce soit depuis deux ans, Monsieur le Président. L’année dernière, Luc Chatel a obtenu plus de 83%. Pourquoi ne pas le donner à tous, ça irait plus vite, et on en finirait ainsi avec le bachotage, plaie de l’enseignement…

Sur ce, évocation curieuse d’un élève « auquel on demandait d’imaginer une autre fin au Cid » et qui pouvait légitimement se prendre pour le rival de Corneille ».

J’ai dans l’idée que Guaino s’est rappelé un sujet de rédac sur lequel il avait brillé. Je le suspecte d’avoir eu des institutrices qui lisaient en classe, à voix haute, les devoirs du petit Henri — immense satisfaction qui n’a d’égale que la fabrique de Président.

Et ledit Président de fustiger cet enseignement qui n’enseigne plus la culture générale puisque tout est culturel. « Inutile que le maître cherche à obliger l’élève à apprendre ce qui ne l’intéresse pas si le jugement de l’élève vaut celui du maître. » Fin de l’autorité du Maître, et déliquescence du système : « Le résultat c’est plus d’injustice, plus d’inégalité, moins de promotion sociale. » Crac ! L’ascenseur social est retombé au rez-de-chaussée. « L’émulation scolaire, disait Blum, c’est l’égalité vraie ». Blum ! Qu’est-ce que je disais !

Donc, l’école « tourne le dos à l’exigence et à l’excellence ».

Vous avez raison, monsieur le président : il existe même des rumeurs selon lesquelles on n’entrera plus dans les filières d’excellence que sur critère social. Mais vous me démentirez sans doute.

Nouvelle anaphore opposant le passé au présent : « L’école ne sélectionne plus par l’exigence et par l’excellence. Elle sélectionne sur la capacité des parents à compenser la défaillance de l’école.

L’école n’assure plus la promotion sociale. Elle fabrique de la reproduction sociale.

L’école ne corrige plus les inégalités, elle les aggrave. »

Pan ! Pan ! Pan !

Et d’enfoncer le clou : « On peut toujours essayer de se rassurer avec quelques statistiques montrant que le niveau monte. Elles valent à peu près la même chose que les statistiques de prix qui prétendent démontrer que l’euro n’a pas fait monter les prix. »

Ah ? L’euro a fait monter les prix ?

Agissez, Monsieur le Président ! Si vous saviez ce que coûte une baguette…

Il faut dire que vous ne pouvez le savoir : le pain à l’Elysée est fourni par le meilleur artisan de Paris, et ce n’est pas vous qui le payez. Ni votre épouse.

Il y en a eu une comme ça qui n’en savait pas plus long sur le prix du pain, et qui conseillait naïvement aux femmes affamées de manger de la brioche. Elle pensait aussi que l’affaire du Collier était « pénale, pas politique », comme une vulgaire affaire Clearstream.

On sait où ça l’a menée, le 16 octobre 1793, sur le coup de midi.

Des coupables ! Des têtes !

Halte-là : « Les professeurs, les instituteurs ne sont pas responsables de cette faillite. La plupart d’entre eux font preuve d’une grande compétence et d’un dévouement admirable dans un système qui décourage toute initiative et tout effort. »

Il faudrait dire cela aux parents d’élèves qui protestent dès qu’un enseignant ne met pas la moyenne à leur chérubin, dès qu’il attrape la grippe, dès qu’il monte un peu la barre. Oui, mais les parents d’élèves sont aussi électeurs… C’est bien embêtant.

Anaphore nouvelle — je ne les compte plus — sur notre vision du monde rapportée à notre vision de l’école : « Nous ne bâtirons pas la même société selon que nous déciderons ou non d’inculquer à l’école le goût de l’effort et du travail et de récompenser le mérite. » Pan-pan-pan et bla-bla-bla. Il y en a huit lignes comme ça, mais celle-là me suffit. Oh oui, une école du mérite ! Une école où l’on permettrait à chacun d’aller au plus haut de ses capacités ! Une école sans démagogie, et sans pédagogisme ! Bonne idée — que ne la mettez-vous en pratique, puisque désormais vous avez le pouvoir ?

Mais l’avez-vous ? Non, bien sûr — ni la volonté. Mais ça ne mange pas de pain d’en rajouter une couche : « Contre le nivellement par le bas, contre la dévalorisation des diplômes, contre l’inculture, il n’y a pas d’autre choix que l’excellence. Il n’y a pas d’autre choix qu’une éducation exigeante qui pousse les élèves à se dépasser au lieu de les inciter à la facilité. Il n’y a pas d’autre choix que de restaurer l’autorité du professeur et le respect. »

Cette Ecole nouvelle, à quoi servira-t-elle ? « À apprendre à faire la différence entre Madame Bovary et un bon compte-rendu de fait-divers dans un journal, entre Antigone et Harry Potter. »

Je suis bien content de voir que vous avez des lettres, monsieur le président. De vilaines rumeurs vous soupçonnaient d’entretenir une rancune tenace contre la Princesse de Clèves (1). Vulgaires on-dit auxquels vous adressez un démenti cinglant : « La démocratisation de la culture c’est se donner les moyens de faire comprendre et aimer Sophocle, Shakespeare ou Racine au plus grand nombre. Ce n’est pas les supprimer des programmes pour qu’un plus grand nombre d’élèves puissent suivre plus facilement. Ce n’est pas alléger le programme de mathématiques pour faciliter la vie de ceux qui ne veulent faire aucun effort, c’est faire aimer et comprendre les mathématiques même à ceux qu’elles rebutent. »

On sent en vous le bon élève qui veut faire partager aux générations à venir les joies que vous avez éprouvées en vous frottant aussi bien à la prosodie de la tragédie classique qu’à la poésie des intégrales. D’ailleurs, vous le dites peu après — ou est-ce Henri Guaino ? « Les maîtres qui ont enseigné à ma génération nous ont fait un cadeau dont alors nous n’imaginions pas le prix en nous faisant réciter les fables de La Fontaine et quelques vers de Verlaine ou de Victor Hugo. »

Abrégeons, et entrons dans les propositions pour « l’école du XXIe siècle ».

1. « Liberté pédagogique » : « Qui mieux que l’instituteur peut choisir la bonne méthode pour apprendre à lire à l’enfant qui est en face de lui et qu’il apprend tous les jours à connaître ? Certainement pas en tout cas un bureaucrate parisien enfermé dans son bureau qui ne voit pas un enfant de la journée. »

Le problème, c’est moins la méthode (quoiqu’il y en ait des létales, je n’en veux pour preuve que l’épidémie de dyslexie entretenue par des théories fumeuses) que l’accès des futurs instituteurs à toutes les méthodes.

2. « L’autonomie, elle est une nécessité pour que chaque établissement s’adapte au contexte dans lequel il se trouve et pour que chacun se mobilise autour d’un projet dont il sera partie prenante. »

Oh, ça, ce fut une promesse respectée — ça ne coûtait pas cher. La réforme du lycée, par exemple, c’est l’indépendance des établissements : ; y en aura à remédiation aléatoire, d’autres à Latin-Grec renforcé, Maths en sus, bientôt en Sup. Déjà que les ZEP avaient imaginé un système à deux vitesses — pour les pauvres et pour les riches —, sûr que l’autonomie va nous arranger tout ça !

Vous êtes mal conseillé, Monsieur le Président…

3. L’évaluation : « c’est le corollaire de la liberté pédagogique et de l’autonomie ». Admettons — sauf que je n’aurais pas imposé en janvier une évaluation des CM2… Mais l’invention des « compétences » — un effet de la loi Fillon, devant qui vous prononciez ce discours —, est-ce de l’évaluation ?

4. La modulation des moyens : en gros, donner plus à ceux qui ont moins. Mais c’est du savoir qu’il faut leur donner ! Pas forcément des portiques de sécurité… Pas forcément des cours de remédiation à la violence signés Sébastien Clerc. Des savoirs — pas du « savoir-être »  — parce que l’être découle véritablement de l’avoir — avoir ou ne pas avoir une culture commune de haut niveau.

5. L’orientation : « c’est l’autre condition de l’égalité des chances, parce que sans elle ceux qui viennent des milieux les plus modestes sont incapables de choisir en toute connaissance de cause la formation qui correspond le mieux à leurs aspirations et à leurs aptitudes. Ils s’autocensurent face aux études longues ou ils s’engagent dans des voies sans issue. » En psycho, par exemple ? Mais cela suppose de remettre en cause une politique scolaire qui pousse tout le monde en haut, vers des études générales qui ne conviennent pas à tant d’enfants que ça… Et je n’ai pas le sentiment que vos ministres aient fait grand chose pour réformer cette usine à désespoir précoce qu’on appelle le collège unique.

On en revient alors à l’anaphore. « Si je suis élu… » Pan ! Pas d’opposition entre privé et public : vraiment ? Le privé cette année voit ses postes progresser spectaculairement aux concours de recrutement, pendant que le public stagne ou régresse. Pan ! Harmonie entre parents et enseignants — les premiers ne viendront plus casser la tête et les pieds aux seconds — j’ai cru voir le contraire, ces derniers temps.

S’ensuit un long couplet sur l’enfance, la petite enfance, les mères qu’il faudrait garder plus longtemps dans les maternités (Rachida Dati ?). Puis, plus délicat, une tartine copieuse sur le thème « je souhaite que les instituteurs, les professeurs ne soient plus seulement des enseignants mais aussi des éducateurs. » Vous citiez Condorcet un peu plus haut : que ne l’avez-vous lu ! Si l’on mélange les genres, les parents demanderont de plus en plus aux enseignants de se substituer à eux. D’où la nécessité pour les enseignants, dites-vous, d’être à la fois mathématiciens et psychologues : ça, c’était le couplet nécessaire pour faire illusion auprès des pédagogues qui prétendent connaître quelque chose à la psychologie, ce qui les dispense de connaître les mathématiques — ou les Lettres.

Paroles, paroles, paroles, chantait Dalida. « Je souhaite aussi que les bons élèves issus de familles modestes et qui ne peuvent pas étudier chez eux dans de bonnes conditions puissent être accueillis dans des internats d’excellence. » Bonne idée — mais encore faudrait-il en construire. Ah, c’est que ça dépend des Régions, contrôlées en quasi-totalité par des socialistes. Salauds de socialistes, qui ne veulent pas construire les internats du Président…

À vous donner envie d’en revenir à un vrai système jacobin.

Words, words, words, disait Shakespeare : «  On trahit l’enfant quand on lui fait croire qu’il peut tout avoir sans effort, que même l’effort d’apprendre est inutile, que la vie n’est qu’un jeu. » Mais voilà trente ans que l’on ne cesse d’apprendre à apprendre — sans contenu. Trente ans que l’on forme des enseignants à gesticuler dans le vide — encore heureux qu’il y en ait tant qui se décarcassent pour faire leur boulot : transmettre des connaissances, quitte à « ennuyer », quitte à ce que le plaisir d’apprendre ne soit pas immédiat, mais différé. Parce que c’est cela, l’école : la satisfaction immédiate, le bonheur pour tous, c’est l’idéal des « désobéisseurs », mais c’est aussi celui de la société du spectacle et de la consommation réunis. Et de fustiger le « jouir sans entrave » de 68 — que ne révoquez-vous ceux qui prétendent faire du plaisir l’alpha et l’oméga de leur pédagogie — au lieu de leur offrir des tribunes ?

Reste la leçon morale du discours. « Je voudrais que tous les enfants, quand ils seront devenus adultes, aient un jour envie d’écrire à leur instituteur : « Merci de m’avoir rendu curieux de ce qui est beau». » Aviez-vous déjà à l’époque l’idée saugrenue de déplacer Camus au Panthéon ? François Bayrou préfère le laisser au soleil de Lourmarin (2). Voulez-vous vraiment faire œuvre utile, significative ? Ecoutez plutôt Alain Finkielkraut et mettez au Panthéon ce M. Germain à qui Camus doit tant — voilà qui inciterait les enfants d’aujourd’hui à regarder avec respect et admiration leurs maîtres d’aujourd’hui…

Conclusion ? « On a laissé l’école aux gestionnaires, la pédagogie aux experts, les programmes aux spécialistes. On a eu tort. »

Alors, c’est décidé : dans les deux ans qui vous restent, dégommez les gestionnaires (mais peut-être ne savez-vous pas que la politique scolaire se décide à Bercy — on vous cache tout, on ne vous dit rien !) ; faites descendre la pédagogie dans les salles de classe, au lieu de la laisser confinée dans les amphis des IUFM ; et demandez un peu aux enseignants de terrain, qui se collettent chaque jour avec des ilotes programmés, ce qu’il faudrait inscrire au programme pour que ceux qui arrivent en fac ne soient pas éliminés à 40% en première année : ce sont les études supérieures qui doivent induire les programmes antérieurs, et non le contraire. Vous voulez plus de « boursiers » en prépas ? Donnez-leur un aliment intellectuel convenable, au lieu de faire garderie dans les Zones d’Exclusion Programmée. Vous voulez 50% d’une génération au niveau Licence ? Ce serait bien qu’il n’y ait pas, en Sixième, 40% d’enfants en délicatesse avec la lecture, et 150 000 gosses hors système fin Troisième.

Comment ? Monsieur Guaino ne vous a pas dit tout ça ? Monsieur Guéant non plus ?

Virez-les — ce sera plus facile que de sacrifier inutilement, cette année, 16 000 enseignants, dont certains ont peut-être cru, un moment, aux calembredaines ci-dessus.

Et comme vous dites vous-même :

Vive la République !

Vive la France !


Jean-Paul Brighelli

(1) http://www.marianne2.fr/Sarkozy-va-en-bouffer,-de-la-Princesse-de-Cleves_a175240.html

(2) http://www.paperblog.fr/2536665/albert-camus-au-pantheon-bayrou-prefererait-un-cimetiere-ensoleille/