Cruyff, la légende ambiguë

Entretien avec Chérif Ghemmour, auteur d’une biographie d’un génie du foot.

 

 « Génie pop et despote », c’est ainsi que vous définissez Johan Cruyff, dans le titre si juste de votre ouvrage, qui constitue la première biographie française du célèbre footballeur néerlandais. Pouvez-vous, dans un premier temps, nous expliquer en quoi Johan Cruyff est génial ?

 

Le génie de Cruyff comporte trois dimensions. Il a été un joueur d’exception ; il a été un entraîneur d’exception notamment à la tête du FC Barcelone à une époque où surnommait ce dernier « Dream team » ; et il est l’inspirateur du football moderne. Cette dernière dimension s’illustre par le fait qu’il est le père spirituel du football espagnol actuel, à travers l’équipe nationale qui a gagné la coupe du monde 2010 et deux championnats d’Europe (2008, 2012), et surtout le Barça. La nouvelle école du football espagnol, qui a été copiée et imitée dans tout le reste de l’Espagne, c’est le Barça de Guardiola. Or, ce dernier est le fils spirituel direct de Johan Cruyff. Il était arrivé en équipe première du Barça au début des années quatre-vingt-dix par la volonté de Cruyff alors qu’il jouait dans les équipes réserves. Guardiola, dont Cruyff avait fait son capitaine, revendique d’ailleurs lui-même l’héritage en mettant en pratique les préceptes de jeu cruyffiens.

Cet aspect tridimensionnel de Johan Cruyff est unique. Aucun autre acteur de l’histoire du football n’est doté de cette épaisseur. Il y a eu des grands joueurs qui sont devenus par la suite de grands entraîneurs, même s’il y en a peu. On peut citer Mario Zagalo et Franz Beckenbauer qui ont gagné la coupe du monde en tant que joueur et en tant qu’entraîneur. Mais s’ils ont gagné avec talent, ils n’ont pas laissé un héritage doctrinal. Alors que Cruyff a une véritable réflexion sur le foot. Articulée, argumentée, cette dernière a même été consignée dans deux ouvrages qu’il a écrit sur le football. Quand j’évoque l’héritage doctrinal, cela n’est pas un terme galvaudé. Comment doit-on jouer ? Comment doit-on s’entraîner ? Quelles sont les erreurs à ne pas commettre ? A tel point que cet aspect doctrinal a beaucoup influencé la pédagogie du football aux Pays-Bas. Lorsque, entraîneur de l’Ajax d’Amsterdam, il s’exprimait sur la tactique, ses recommandations étaient reprises le dimanche suivant dans les clubs amateurs néerlandais !

Pep Guardiola est même aujourd’hui l’entraîneur du Bayern Munich qui était l’adversaire de l’Ajax quand Cruyff y jouait. La boucle est bouclée…

 

En effet, le fils spirituel de Cruyff entraîne aujourd’hui le club de son ancien grand adversaire Beckenbauer même si ce dernier n’occupe plus au Bayern que des fonctions honorifiques. Cela constitue un pied nez, une pirouette de l’Histoire.

Passons maintenant au côté « pop », Les cheveux longs, les Beatles… Johan Cruyff est défini comme un enfant des mouvements de jeunesse qui se sont soulevés dans le monde occidental à la fin des années soixante. En France, mai 68, aux Pays-Bas, les « provos ». Dans quelle mesure peut-on le qualifier de « libéral-libertaire » ?

Né en 1947, Cruyff est en effet de la génération du baby-boom qui a, par la force du nombre, provoqué ce bouillonnement culturel, démographique et économique qui a bousculé le « vieux monde », la « vieille société » dans les années soixante. Les jeunes bousculent le pouvoir de la génération d’avant et Cruyff fait totalement partie de ce bouillonnement qui est aussi, finalement, politique. Mais il se distingue des mouvements libertaires de type gauchiste.

Comment cela ? Il serait une sorte de « giscardien batave » ?

Non. En fait, il est plutôt de droite autoritaire sans être réactionnaire. Il faut un chef, des gens qui commandent des gens qui obéissent.

On emboîte déjà sur son côté despote !

En fait, on l’a souvent considéré à tort comme un grand esprit de gauche, issu du mouvement libertaire. Ce n’est pas cela du tout. Lui en fait a profité de cet esprit de l’époque. Comme les Beatles, les Stones, qui ont aussi, par la musique, donné des coups fatals au « vieux monde », il fait partie des figures iconiques de l’époque. Mais même s’il fait partie de ce tableau, Cruyff n’est pas révolutionnaire. Il ne met pas du tout en cause l’ordre établi : l’ordre, le travail, l’argent. L’argent est justement un des marqueurs essentiels de son esprit libéral-libertaire. Dans une société néerlandaise plutôt austère (« on travaille et on se tait »), Cruyff est plutôt flambeur et revendique le fait de gagner beaucoup d’argent. Comme il est très talentueux, il exige en contrepartie d’être très bien rémunéré. Mais cela prend avec lui des proportions inimaginables : il renégocie sans arrêt ses contrats (aussi bien avec ses employeurs qu’avec les annonceurs publicitaires) à la hausse. Cet appât du gain est sans doute la première cause du fait qu’il n’a jamais vraiment été très populaire aux Pays-Bas.

Son rapport à l’équipe nationale n’expliquait-il pas aussi ce déficit de popularité ?

C’est lié. Mais il n’était pas le seul. Tous les grands joueurs néerlandais se fichaient de la sélection nationale et cela s’expliquait beaucoup par le fait que cette dernière ne rapportait pas. D’où les faibles résultats de la sélection pendant les années soixante.

Quand vous dites que Cruyff a profité de l’esprit de l’époque pour mettre en pratique des idées plutôt antagonistes, j’ai l’impression que vous parlez d’Eric Zemmour qui infiltré la société du spectacle pour faire la promotion de ses idées !

Johan Cruyff a été, et reste un personnage clivant. D’un côté, il avait l’aura iconique d’une pop star, admiré, suscitant la fascination encore en 2015, mais il a aussi une image contrastée du fait de son côté individualiste, son rapport à l’argent, le fait qu’il ne vive pas aux Pays-Bas mais en Catalogne. Il fait partie des « élites mondialisées », en quelque sorte, rencontrant les grands de ce monde, comédiens, hommes politiques etc…

Son côté capricieux, renégociant sans cesse ses contrats, donne l’impression parfois qu’il est aussi l’inspirateur des aspects les moins reluisants  de la génération d’aujourd’hui – je citerai pour ma part le Marseillais Thauvin– qui entame des bras de fer avec les clubs pour un oui ou pour un non. Votre livre évoque son départ de l’Ajax pour le Barça lorsque le nouvel entraîneur confie à un autre le brassard de capitaine.

En effet, il a été le premier à défier les dirigeants et a initié ces comportements. Mais  lorsqu’il est devenu entraîneur, il l’a pris en pleine face. Le joueur Johan fut finalement l’initiateur d’un mouvement qui s’est retourné contre l’entraîneur Cruyff. L’arroseur arrosé, en quelque sorte.

Il faut néanmoins préciser que son appât du gain a toujours été contrebalancé par une certaine éthique. Il s’agit d’une « éthique de spectacle » qu’il partage avec Mick Jagger. Ces deux-là aiment le pouvoir, les honneurs, l’argent, être reconnus comme les meilleurs dans leurs spécialité. Ils sont plutôt hautains, distants, peu sympathiques. « Je ne suis pas très sympathique mais je vous apporte un spectacle que vous apprécierez ! », nous disent-ils en creux. Il y a donc une énorme différence dans le cas de Cruyff par à l’exemple contemporain que vous avez cité. Pour lui comme pour Jagger, le spectateur doit en avoir pour son argent.

Pouvez-vous évoquer ce fameux « incident de la piscine » qui a manifestement beaucoup compté dans la carrière professionnelle de Johan Cruyff ?

A la coupe du monde 1974 en Allemagne, entre deux matches du second tour, la presse allemande révèle qu’une soirée a été organisée par Johan Cruyff à l’hôtel des joueurs, laquelle se serait terminée par une orgie au bord de la piscine avec des jeunes femmes. Ce qui est certain, c’est que, effectivement les joueurs se sont retrouvés nus et avec beaucoup d’alcool au bord de cette piscine. Mais ensuite, c’est l’omerta. Aucun joueur ne souhaite s’exprimer. Les versions divergent. L’un des journalistes qui a révélé l’affaire dit que ce n’est pas allé plus loin. D’autres disent au contraire qu’une orgie a bien eu lieu. Toujours est-il que dans les jours suivants, les épouses des sélectionnés néerlandais se sont emparé de l’affaire, dont Danny la femme de Cruyff. Il semblerait qu’elle ait mis une grande pression sur lui pour connaître la vérité, lui demandant des comptes, passant des heures au téléphone avec lui. Après avoir battu néanmoins le Brésil, les joueurs néerlandais se retrouvent en finale contre l’Allemagne. Johan Cruyff, malgré son personnage charismatique et iconique et son côté séduisant et playboy, avait une vie de famille très rangée. Cet incident dans sa vie de couple pourrait expliquer son mauvais match contre l’Allemagne en finale. Je pense que ça a pu jouer sur lui, comme sur d’autres joueurs de la sélection « Oranje ». Il y a d’ailleurs eu après cette coupe du monde, beaucoup de demandes de divorces chez les épouses de joueurs de la sélection des Pays-Bas.

Non seulement cet incident de la piscine a pu priver les Pays-Bas de la victoire en coupe du monde 74, mais ils ont peut-être aussi perdu la coupe du monde 78 également puisque vous expliquez que Danny Cruyff a beaucoup fait pression sur son époux pour qu’il ne participe pas à la compétition en Argentine. Vous en faites la principale raison de sa défection, éliminant au passage la légende qui voudrait qu’il aurait boycotté le régime de Videla !

Ce « boycott » est une invention à la fois des médias et des grands admirateurs de Johan Cruyff. Lui n’a jamais dit qu’il n’irait pas pour des raisons politiques. Il l’expliquait par une grande fatigue, des blessures, la lassitude. Et effectivement, il faut ajouter l’influence de son épouse qui, échaudée par l’incident de la piscine en 1974, a tout fait pour qu’il n’aille pas en Argentine. Le sélectionneur de l’époque a d’ailleurs révélé que Cruyff était venu le voir pour lui dire qu’il participerait aux éliminatoires mais qu’il ne jouerait pas ensuite en Argentine car sa femme ne souhaitait pas qu’il parte. Il y a peut-être eu des autres raisons inavouables, des histoires de business, mais l’histoire du boycott politique est effectivement une fable.

La peur du kidnapping, également ?

Les kidnappings en Amérique du sud étaient une réalité. Cela a pu jouer. D’autant qu’il avait été lui-même victime d’une tentative de braquage à son domicile.

Après, « génie » et « pop », passons maintenant au côté « despote ». Vous évoquez notamment les relations en tant que joueur avec le gardien de but néerlandais Van Beveren.

On touche là au comble de son côté despotique. Rappelons que Van Beveren était le meilleur gardien de but néerlandais et de loin. Il était en conflit humain avec Johan Cruyff. A cela s’ajoutait un conflit de business. Van Beveren refusait de travailler avec Coster, le beau-père de Cruyff et agent de la plupart des grands joueurs néerlandais. D’autre part, Van Beveren jouait au PSV Eindhoven. Dans l’histoire du football des Pays-Bas, il y a le club des prolos, le Feyennord Rotterdam, celui des bourgeois, l’Ajax Amsterdam. Cette rivalité dominait et structurait le football néerlandais. Quand le PSV a commencé à monter en puissance dans les années soixante et soixante-dix, ses joueurs sont devenus les souffre-douleur de ceux de l’Ajax et de Feyennord. Autant ceux-là ne s’aimaient pas, autant ils se retrouvaient joyeusement pour taper sur les autres et notamment ceux du PSV. Voilà pour le contexte. Cruyff a manigancé pour que Van Beveren soit écarté de la sélection. Le problème, c’est que ce dernier était vraiment le meilleur gardien de but néerlandais. Il n’a donc participé ni aux coupes du monde 1974 et 1978 ni au championnat d’Europe 1976. Avec lui, les Pays-Bas auraient-ils gagné ces compétitions ? On ne le saura jamais mais ils auraient eu davantage de chance de le faire. C’est là qu’on voit que le caractère despotique de Cruyff pouvait aller à l’encontre de l’intérêt collectif et de l’intérêt national. Ses détestations ont conduit à écarter un joueur majeur.

Et en tant qu’entraîneur ?

Là, c’était plus légitime, car c’était motivé par son immense exigence. C’est souvent le drame des anciens grands joueurs devenant entraîneurs. Ce qui leur paraît simple ne l’est pas forcément pour les joueurs qu’ils dirigent. Ce fut notamment le cas de Platini sélectionneur. Il n’arrivait pas toujours à comprendre que ses joueurs ne parviennent pas à exécuter des gestes que lui, joueur d’exception, réalisait sans peine. Cruyff, en revanche, l’avait compris mais son exigence était autre. Il menait la vie dure à ses joueurs dans tous les domaines, la façon de jouer, la façon de s’entraîner, la façon de gérer les à-côtés du foot. Il avait notamment la particularité d’être très dur avec les meilleurs. C’est ce qui s’est produit quand il entraînait l’Ajax. Son hyper-exigence a fait fuir Frank Rijkaard qui ne comprenait pas. Il était bon, faisait des efforts, écoutait Cruyff mais ce dernier ne lui laissant pas le temps de respirer, il a fini par craquer et il est parti. Au Barça, il faisait de même. Certains l’ont accepté, comme Guardiola, qui a fait des progrès phénoménaux. Mais pas des « fous furieux » comme Stoitchkov ou Romario, qui sont indomptables ! Ils ont fini par quitter le Barça.

Avec les arbitres également !

Il passait son temps à contester leurs décisions que cela soit en tant que joueur ou en tant qu’entraîneur. Mais il l’était aussi avec les dirigeants. Par exemple, il n’a jamais pu devenir sélectionneur de l’équipe nationale pour cette raison. Parce qu’il n’acceptait l’autorité de personne et qu’il voulait imposer ses opinions. Cela aurait pu pourtant se faire dans les années quatre-vingt-dix. Son caractère trop entier l’a empêché.

Et sa rivalité avec Louis Van Gaal ?

Cette rivalité est homérique !  Rappelons d’abord que Van Gaal n’est pas n’importe qui. On le sous-estime beaucoup en France et surtout par rapport à Cruyff. C’est un très grand entraîneur, reconnu dans le monde entier. Il possède d’ailleurs les mêmes qualités d’entraîneur que son rival tout en partageant son arrogance, ses certitudes. La rivalité est née du fait que lorsque Cruyff entraînait le Barça, Van Gaal commençait à réussir à l’Ajax. Il s’est senti dépossédé de son aura sur son ancien club, qui était sa deuxième maison. Il voyait d’un mauvais œil que Van Gaal, qu’il avait connu autrefois comme un joueur médiocre, se construise un palmarès incroyable avec l’Ajax. Celui qu’il méprisait, considérait comme un canard boiteux, gagnait tout. Lorsque Van Gaal est devenu entraîneur du Barça dix-huit mois seulement après que Cruyff en avait été débarqué, ce fut le point culminant de la rivalité. Son Ajax, puis son Barça ! C’était pire que tout, pour lui !

Leurs conceptions du jeu étaient quand même voisines.

Bien sûr ! Leurs doctrines footballistiques se ressemblent. La différence, c’est que Van Gaal insiste davantage sur la discipline collective alors que Cruyff fait davantage confiance à l’instinct des joueurs. Mais globalement, c’est la même philosophie, portée sur l’offensive, et la nécessaire possession du ballon, le schéma en 3/4/3. C’est aussi parce qu’ils se ressemblent, qu’ils se détestent. Ils sont aussi tous les deux des grandes gueules, des gars de Amsterdam-est. Ils ont perdu leur père très tôt. Leur rivalité a fait l’objet aux Pays-Bas d’un feuilleton dont chacun se régalait, avec un mélange de crainte et de gourmandise. Ces derniers temps, cela s’est adouci. En 2014, Van Gaal dirigeait la sélection à la coupe du monde au Brésil et Cruyff n’a émis que quelques petites critiques.

Revenons un peu sur le terrain politique. Comment peut-on évaluer le rôle de Cruyff dans ce qui arrive aujourd’hui à la Catalogne et ses revendications indépendantistes ?

Cruyff et la Catalogne, c’est une relation ambiguë. On se demande toujours qu’elle est la part de sincérité et celle de calcul. D’abord, il vit en Catalogne. C’est un signe fort. Il a vraiment et très vite compris le particularisme catalan. Il connaît bien son histoire, et notamment le fait qu’elle a été une province martyre pendant le franquisme. Quand il est arrivé comme joueur en 1973, Franco était toujours au pouvoir. Lorsque qu’en 1974, il gagne 5/0 sur le terrain du Real Madrid, il sait que c’est une victoire politique. Le rival madrilène est considéré comme le club du Pouvoir même si c’est historiquement inexact. La même semaine, son fils naît et il souhaite le prénommer Jordi, ce qui est rigoureusement interdit par la loi espagnole. Tous les signes de la « catalanitude » étaient interdits. Il a gagné là respect et admiration éternelle de la part des Catalans. En revanche, Cruyff ne s’est jamais prononcé politiquement. Il ne s’est jamais engagé pour un parti. La droite, la gauche, il ne se prononce pas car, comme Zidane plus près de nous, il a compris que prendre parti pour 50%, c’est s’annihiler l’autre moitié. Mais il a quand même été sélectionneur de la Catalogne (pour des matches honorifiques).

Mais le fait qu’il ait fait du Barça ce club dominateur n’a-t-il pas influencé et encouragé la fierté catalane et par là, ce retour aux revendications indépendantistes ?

Il a en effet exalté la fierté catalane avec le Barça mais il ne l’a jamais traduit en discours politique. Il n’a jamais dit : « ceci est une grande victoire du Barça contre le centralisme madrilène ». Il est possible qu’il ait soutenu un jour un candidat dans une élection partielle mais c’est tout. Un exemple très précis : il a été conseiller du Président du Barça dans les années 2000. Laporta est un authentique indépendantiste. Pas autonomiste ! Indépendantiste. A ma connaissance, Cruyff n’a jamais relayé le discours indépendantiste de Laporta, alors qu’ils s’entendent très bien.

On peut conclure qu’il a joué indirectement un rôle, en faisant du Barça un vecteur sportif et culturel de la « catalanitude ». Il en a donc fait un argument, à son corps défendant, pro-indépendantiste. Ayant fait de ce club l’un des meilleurs du monde, il a forcément exalté la fierté catalane.

Aujourd’hui (NDLR : jeudi), on apprend que Johan Cruyff est atteint d’un cancer des poumons. Il y a une vingtaine d’années, il avait été victime d’une attaque cardiaque. Il fumait beaucoup jusqu’à cet infarctus. Comment expliquer cette tabagie, entorse à une bonne hygiène de vie, chez un sportif si perfectionniste ?

La tabagie de Cruyff était légendaire. Mais à l’époque, beaucoup de joueurs professionnels fumaient. Lui avait commencé vers 13-14 ans et fumait énormément, jusqu’à deux ou trois paquets de Camel sans filtre par jour, y compris à la mi-temps des matches – ce n’est pas une légende. Dans les années soixante-dix, il avait même fait une publicité pour une marque néerlandaise de cigarettes. Quand il est devenu entraîneur du Barça, il a connu aussi le stress inhérent à ce métier. Et donc, il fut victime de cette attaque cardiaque en 1991 dont il a réchappé miraculeusement. Il a alors arrêté le tabac du jour au lendemain, acceptant même de jouer dans un spot publicitaire contre le tabac. Il est passé aux fameuses sucettes de marque espagnole. Mais le stress demeurait et lorsqu’il a été viré du Barça en 1996, il a finalement décidé de ne pas reprendre un autre poste d’entraîneur. Je l’avais revu au mois de juin dernier et il m’avait donné l’impression d’un homme plutôt fringant. Cette nouvelle d’un cancer du poumon peut effectivement être mise en relation avec sa tabagie passée.

Comment un homme qui fumait autant pouvait être capable de performances athlétiques hors du commun ? C’est étonnant !

Personne n’a la réponse. Comment un homme qui fumait autant pouvait être aussi rapide, endurant, faire une carrière de vingt ans, se coltiner les entraînements de l’Ajax des années soixante-dix… Peut-être qu’on n’a pas vu les limites à ce moment-là et qu’on les découvre aujourd’hui.