Henri, il faut partir !

Qu’on me pardonne cette familiarité de m’adresser ainsi à un conseiller de la présidence par son prénom. Mais, alors que Jospin l’avait mis au chômage, et que je lui trouvais des librairies pour dédicacer son livre et parler devant un amphithéâtre d’étudiants francs-comtois, lorsqu’au RPF nous tentions d’endiguer la dérive droitière inéluctable sous l’influence de Marchiani et Villiers, j’avais l’agréable impression d’une vraie proximité avec Henri Guaino.

En 2001, à l’invitation de la secrétaire générale de la fondation du 2 mars (ex-Marc-Bloch[1. A BHL, je dis le mot de Cambronne]), Elisabeth Lévy, nous assistions à l’exposé de Jean-Pierre Chevènement, quelques semaines avant que celui-ci ne s’engage dans la campagne présidentielle, et je m’étais permis de demander au vieux lion de Belfort s’il ne serait pas utile de faire voter une modification constitutionnelle endiguant les effets nocifs de l’arrêt Nicolo[2. Pour les non-juristes, cet arrêt du Conseil d’Etat, datant de 1989, édicte qu’une Loi, fut-elle postérieure à une directive communautaire, sera désormais considérée comme inférieure à cette dernière.]. Vous fûtes le seul à venir me féliciter d’avoir posé cette question et me fîtes justement remarquer qu’aucune réponse n’avait été apportée. Néanmoins, nos chemins se séparèrent à cette occasion puisque je décidai tout de même d’apporter mon soutien au Che, tandis que vous vous rangeâtes derrière… Jacques Chirac.

Beaucoup plus tard, je vous ai reproché amèrement de devenir le parolier de Nicolas Sarkozy, considérant que ce dernier avait toujours été à l’avant-garde pour promouvoir l’anti-thèse de nos convictions communes. Je ne sais comment il vous a convaincu. Je pensais que vous vous fourvoyiez. Vous avez dû penser qu’il valait mieux avoir les mains sales que pas de mains du tout. Cela se défend, j’en suis très conscient. Ainsi vous vous retrouvâtes propulsé à l’Elysée en tant que conseiller spécial, ce qui apportait une preuve que vous ne vous trompiez pas dans votre stratégie des mains sales. Nicolas Sarkozy se révélait davantage reconnaissant que Jacques Chirac ou que Philippe Séguin. Il continuerait d’interpréter vos paroles en tant que Président et non plus seulement en campagne. Cerise sur le gâteau, il vous autorisait à sortir de l’ombre et à vous laisser libre de vos interventions médiatiques, ce qui vous offre aujourd’hui une notoriété dont ne bénéficie malheureusement pas mon ami Nicolas Dupont-Aignan.

Jusque là, on pourrait en conclure que c’est vous qui aviez raison et moi tort. Sauf que.

Sauf que toutes les (grandes) idées que vous avez portées se sont heurtées à de rudes oppositions et enfin à l’arbitrage négatif du Président. La TVA sociale ? Mise au rencard dès les élections législatives et le bon coup de Laurent Fabius. L’Union méditerranéenne ? D’autant plus en panne que le Président accepta d’y voir entrer des pays non riverains de Mare Nostrum. Vous avez dû également avaler le Traité de Lisbonne, alors que vous aviez fait campagne contre le même texte lorsqu’il s’intitulait constitution européenne, le retour dans le commandement intégré de l’OTAN, l’influence néfaste d’Emmanuelle Mignon sur les questions de laïcité et enfin l’hostilité ouverte de Matignon sur les questions économiques et budgétaires. La crise vint à votre secours et vous donna l’occasion d’écrire des discours intéressants. On put croire à ce moment que vous aviez vraiment repris la main.

C’est alors que vous sortîtes de votre chapeau l’idée du Grand emprunt. Maurice Austin a écrit il y a quelques jours un article superbe à ce sujet sur Causeur, invitant le Président à pencher de votre côté contre tous les orthodoxes qu’ils soient à Matignon, qu’ils y aient aussi échoué par le passé, ou qu’ils soient dans l’opposition socialiste. Aujourd’hui, on sait que votre Grand emprunt ne sera pas grand et qu’il ne sera pas offert aux particuliers. Il a malheureusement fait »Pschitt ». Comment ne pas y voir un désaveu cinglant ? Une connaissance commune, qui vous a bien davantage fréquenté que moi,  me disait cet été qu’on se trompait sur vous. Que vous n’étiez pas un idéologue mais seulement un stratège. Rester à l’Elysée après cette baffe reviendrait à lui donner raison sur toute la ligne.

Vous pouvez aussi lui donner tort et, enfin, reprendre votre liberté. Affranchissez-vous de votre rôle de parolier. Devenez interprète à plein-temps. Après tout, soixante-trois députés vous ont soutenu sur l’idée d’un grand emprunt qui en soit vraiment un. Votre nouvelle notoriété vous permet de jouer un rôle autrement plus décisif que celui que vous jouez aujourd’hui : gagnant dans les discours, mais perdant à chaque fois pour les actes présidentiels. C’est vraiment le moment pour vous de partir. L’avortement de votre grand emprunt vient d’être annoncé par Alain Juppé et Michel Rocard. Quel arbitrage espérez-vous gagner dans l’avenir après cette humiliante défaite ?

Partez maintenant et donnez nous ainsi l’occasion d’avoir raison tous les deux. A vous, parce que votre stage auprès de Nicolas Sarkozy vous aura finalement pourvu de mains costaudes. A moi, parce qu’enfin, elles seront redevenues propres. Qui sait ? La fameuse alternative dont parle Dominique de Villepin, c’est peut-être vous.