Révoltes

Les manifestants défilent contre le CPE — et ils ont bien raison: j’ai rarement vu une loi aussi mal ficelée. Et l’emballage fait le cadeau. Villepin, à vouloir gagner dix jours en passant en force à l’Assemblée, a perdu deux mois, sa crédibilité, et peut-être les chances de son parti aux prochaines élections. Carton plein.
Sur le dernier point au moins, il est coutumier du fait. Faut-il rappeler qu’il est le gourou de la dissolution, en 1997 ? Ou comment une majorité absolue qui n’avait aucun besoin de s’auto-dissoudre s’est retrouvée minoritaire en quelques semaines…

Reste à comprendre contre quoi ils défilent, au fond, ces « jeunes »…
Une observation liminaire : la plupart de ceux qui participent à ces manifestations appartiennent à la petite bourgeoisie. D’ailleurs, ils se font racketter par les « casseurs » de fins de manifs…
N’y aurait-il pas là une indication précieuse ? N’est-ce pas là la classe la plus laminée et menacée par les restructurations économiques et culturelles des dernières décennies ?
La loi Villepin s’inscrivait paraît-il dans un ensemble prônant « l’égalité des chances » — la tarte à la crème de tous ceux qui refusent de réfléchir sérieusement. Elle prétendait s’adresser prioritairement aux jeunes non diplômés. Et ceux qui manifestent le plus sérieusement, le plus studieusement, ce sont ceux qui ont déjà, ou qui vont avoir des diplômes.
Il est vrai qu’aujourd’hui, après deux décennies de pédagogie active et de démagogie effrénée, le diplôme a souvent divorcé de la compétence.

« Les héritiers », disait Bourdieu. Mais de quoi diable vont-ils hériter, aujourd’hui ? Ni du job de leurs parents, qui n’est pas transmissible et qui souvent n’existera plus dans quelques années, ni de la culture « bourgeoise » que transmettait l’Ecole — parce que par la grâce de pédagogues peut-être bien intentionnés, ils n’y ont plus accès.
De quoi se plaignent-ils ? Ils ont l’intuition globale que l’éducation qu’on leur a donnée n’est pas adéquate aux défis présents et à venir. D’où, dans un premier temps — nous y sommes — un réflexe en quelque sorte corporatiste. Il y a quelque chose de désespérément réactionnaire dans l’opposition au CPE (qui est, répétons-le pour que les choses soient claires, une loi imbécile). C’est l’expression du souhait compréhensible et absurde d’en rester ou d’en revenir au statu quo ante. Un emploi à vie, un bon job, un salaire décent. Des souhaits copréhensibles. Encore faut-il se donner les moyens de les approcher.
Un sondage récent (la semaine dernière) indiquait que plus de 70% des « jeunes » rêvent d’une sinécure dans l’administration, alors même que l’administration dégraisse, que le « moins d’Etat » s’impose partout, et que par ailleurs je ne suis pas bien sûr qu’il existe, dans l’administration ou ailleurs, de réelles sinécures. Souhait de stabilité, désir de repères dans un monde assez peu rassurant.
La révolution informatique commencée dans les années 70 n’en est qu’à sa phase initiale, et nous vivons sur un volcan, exactement comme dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les gens ont vécu sur le volcan de la révolution industrielle. La guerre de Sécession, en 1860, n’exprimait-elle pas, au fond, le même désarroi ? Un Sud profond, agricole, s’insurgeait contre un Nord industreil — en vain ? Quelques centaines de milliers de morts pus tard, le Nord avait gagné…
Je n’ai pas de sympathie particulière pour le patronat français, qui me paraît avoir plusieurs trains de retard, en moyenne. Mais les belles âmes qui prétendent faire de l’enseignement a minima, en « respectant » les convictions des élèves, en évitant de mettre la barre trop haut, en évitant tout traumatisme, en ététant au nom de l’égalitarisme, en crachant sur « l’élitisme », devenu la bête à abattre, devraient de temps en temps se soucier de la réalité du marché.
Que dit ce marché ? Qu’il lui faut soit des exécutants (qu’il va chercher dans les pays en voie de développement — on appelle cela délocalisations), soit des têtes bien faites qui sachent s’adapter aux défis à venir, aux métiers à venir, dont personne n’a la moindre idée.
Comment s’adapter ? En ayant le pus grand nombre de cordes à son arc. En sachant lire, en sachant écrire, — en sachant quoi lire. En maîtrisant non seulement des langues, mais des cultures étrangères.
Une parenthèse à ce sujet. qu’est-ce que respecter la culture personnelle d’un enfant ? C’est lui montrer comment ce qui appartient au cercle familial peut devenir une arme supplémentaire. Les enfants issus de l’immigration nord-africaine, souvent, parlent mal l’arabe — ou, au mieux, un arabe dialectal. Pourquoi ne pas leur dire, plus souvent, qu’ils peuvent en faire une arme — en passant par l’arabe littéraire qui sert effectivement de lingua franca sur les marchés extérieurs, et dont la maîtrise intéressera telle ou telle entreprise travaillant dans l’export ? Bien sûr, ce n’est pas, au fond, « leur » culture : l’arabe (ou l’anglais, ou plutôt, « les » anglais, tant USA, Australie et Grande-bretagne sont aujourd’hui séparées par une langue commune), c’est aussi une culture millénaire — combien la connaissent ?

Retour au manifestations. Le CPE a vécu. Que décider ? Une protection sociale renforcée, ou un assouplissement général (et pas limité absurdement aux moins de 26 ans, comme s’ils constituaient une catégorie à part) ? Le modèle angais, le modèle danois, suggèrent les uns ou les autres. Sont-ils allé voir comment cela fonctionne ? La flexibilité à l’anglaise, quel syndicat français la voterait ?
Nous voulons encore une fois le beurre et l’argent du beurre. Il est plus que temps de réunir tous les acteurs sociaux autour d’une table, et de discuter sérieusement des perspectives — de l’emploi et de la formation, y compris de la formation tout au long de la vie, parce qu’il n’est plus question de se reposer sur ses lauriers académiques ou sur son bâton de maréchal. Et de poser les bonnes questions : voulons-nous devenir le pays vers lequel nous nous orientons — un espace de loisir pour l’Europe du Nord et l’Extrême-Orient ? Ou prétendons-nous avoir encore des cartes à jouer ?
L’avenir, c’est tout de suite.

Une génération entière, depuis 1989, a été à demi-détruite par des pratiques pédagogiques et des formations mortifères. Le vrai responsable du marasme actuel, c’est moins Villepin, déjà destiné aux poubelles de l’Histoire, que ceux qui ont si patiemment réformé les programmes dans le sens du renoncement. C’est moins la droite que la gauche.
D’ailleurs, dans les rangs de la Gauche, ils ne sont pas rares, ceux qui pensent comme moi. Mais pour le moment, ils se taisent. Ils ont tort. Le premier qui sonnera la fin de la récré, de droite ou de gauche, déplacera cinq millions de voix. Tiennent-ils vraiment à ce que ce soient leurs adversaires qui en profitent ?

JPB

L’invasion des barbares

Une affaire récente et parfaitement monstrueuse m’incite à préciser ma pensée.
Le « barbare », à l’origine, c’est celui qui ne parle pas grec — ou, si l’on préfère, qui ne parle pas la langue de la culture.
Et celui qui la parle mal fait des « barbarismes ».
Pour avoir entendu récemment un enseignant en « sciences » de l’éducation préconiser à des étudiant ssagement béats l’utilisation massive de barbarismes sous prétexte que « cela se dit », je sais ce qu’il en est de la pensée unique qui prétend nous gérer : ces gens-là sont prêts à glisser du barbarisme à la barbarie.

Dans le Monde daté du 7 mars, Barbara Lefèvre (enseignante, auteur avec Eve Bonnivard d’Elèves sous influence, Audibert, 2005) montre d’ailleurs merveilleusement le lien entre ces deux termes. Et dussent les administrateurs de ce blog (mais après tout, le Midi Libre a quelques liens avec le Monde, non ?) me taper sur les doigts, je le reproduis ci-dessous avant qu’il ne se perde.
Et que l’on ne me dise pas que je fais des amalgames : ceux qui sont tout béats devant les « contre-cultures » (faut-il vraiment que j’explique qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’autre culture que la culture dominante, et que tout le reste est fariboles ?) et les « communautés », ceux qui ont institué l’enseignement « citoyen », peuvent être tenus pour responsables des dérives de l’appareil éducatif — et des dérives des élèves, apprises sur les bancs de l’école, chaque fois que l’on n’a pas mouché l’arrogance d’un petit voyou qui vous jette : « C’est votre avis, c’est pas le mien ».

Bonne lecture, et bon appétit.

JP Brighelli

Des barbarismes à la barbarie.

« Les tortionnaires d’Ilan Halimi, meneurs, rabatteuses, conseillers, exécutants, tous sont de jeunes Français d’origines diverses. Ils ont un point commun : s’être connus à l’école. Alors tournons-nous vers cette école de la République, lieu de transmission culturelle pour les uns, mais aussi terreau de la haine verbale pour tant d’autres.

« La violence verbale est le lot quotidien des acteurs du monde éducatif, et notamment dans ce coeur fondamental de la sédimentation identitaire, le collège, où l’adolescent bataille avec la délicate question de l’intégration au groupe. C’est là que se forgent ces langages meurtriers, cette barbarie verbale du quotidien qui conduit certains – et pas les plus fragiles, au contraire – au passage à l’acte. Il faut vivre au quotidien ces laboratoires de la haine de l’Autre que sont devenus beaucoup de nos établissements scolaires – qu’il s’agisse de ZEP ou d’écoles de centre-ville. Pour que soient abolies les barrières morales empêchant le passage à l’acte meurtrier, il faut déshumaniser l’Autre. Cela commence par les mots. Ce langage de rejet et de haine est radical, il ne fait pas dans la nuance, il est ce « noyau de condensation redoutable où de furieuses énergies s’accumulent » (Jean-Pierre Faye).

« La fille est une « pute », une « salope », une « tas-pé ». Certains de ceux qui s’expriment de la sorte au quotidien sont des adolescents amateurs de films pornos et de chanteurs aux textes « engagés » d’une exquise poésie ; les mêmes prétendent par ailleurs veiller au respect de leur mère et soeurs. Un jour, un des leurs va plus loin en s’adressant à une adulte, son enseignante enceinte à qui il déclare « j’vais te lécher le… ça va te faire descendre ton enfant ». Celui qui, en octobre 2002, a brûlé vive Sohane dans un local à poubelles parce qu’elle avait osé dire « non » a été applaudi par ses supporteurs lors de la reconstitution. Barbarismes et barbarie se rejoignent : les mots ont participé à réduire l’humain à une chose. Le jeune collégien qui découvre la différence de son identité sexuelle ne joue pas le jeu de la violence machiste adolescente, préfère la compagnie des filles à celle de ses congénères masculins, c’est le « pédé » harcelé, stigmatisé. Un jour de février 2004, Sébastien Nouchet est vitriolé au bas de son immeuble car les homosexuels sont des sous-hommes.

« Inutile de s’étendre sur l’usage du mot « juif » dans les couloirs de nombre d’écoles depuis de nombreuses années. Il est une insulte en soi qui ne nécessite même pas de lui accoler d’adjectif dépréciatif. Cela expliquant que certains des acteurs éducatifs n’y voient pas d’antisémitisme : « C’est leur façon de parler, ils ne l’entendent pas dans le même sens que nous. » C’est bien là tout le problème. Cette fracture linguistique qui s’aggrave n’a pas fini de venir tarauder nos sociétés. Il faut aussi savoir ce que subissent les « bons » élèves ou en tout cas ceux qui jouent le jeu de l’école. Un collégien d’origine chinoise, coréenne ou du sous-continent indien peut se voir traiter de « juif », ce qui signifie dans l’imaginaire antisémite traditionnel qu’il est hypocrite et joue double jeu pour s’en sortir.

« Ne pas se dire en toute occasion victime des discriminations (sociales, religieuses, ethniques), décider que l’école est le seul moyen de réussir, bref, faire le pari de la modernité même si elle est « occidentale » : autant de raisons pour être stigmatisé par les petits tyrans peuplant les rangs des exclus du système. Ces « faibles » dont on n’a jamais voulu exiger le meilleur n’ont de fait qu’une obsession : la thune, à leurs yeux seul vecteur de reconnaissance sociale.

« Bienvenue dans le ghetto scolaire fabriqué par nos élites progressistes, adeptes de la contre-culture, surtout quand elle ne vient pas se frotter de trop près à leurs enfants à l’abri dans des établissements prestigieux ou privés. Merci à l’angélisme pédagogique des chercheurs des années 1980 et autres sociologues qui ont contribué à ringardiser la fonction d’éduquer en expliquant que l’école est d’abord « un lieu de vie » où nous sommes tous, adultes comme élèves, des égaux. Bienvenue dans l’école de Babeuf !

« Les barbarismes langagiers préparent le terrain conduisant aux crimes les plus barbares. La cristallisation opérée par la pression du groupe, la présence d’un meneur charismatique, l’inculture et une pincée d’idéologie faisant l’apologie de la violence au nom de valeurs transcendantes, et le tour est joué : le « gang des barbares » est prêt à mettre ses « idées » en pratique. Ignorer le terreau sur lequel pousse cette haine irréductible de l’Autre, c’est continuer de s’aveugler. Et qu’on ne vienne pas nous parler de communautarisme : cette barbarie-là nous interpelle tous. Ma fille n’est pas une jeune Française d’origine maghrébine vivant à Vitry, mon frère n’est pas homo, mon cousin n’est pas juif, ça ne me concerne pas. Pas encore…

« A sa secrétaire, Hitler avait dit un jour : « La parole jette des ponts vers des horizons inconnus. » Le mécanisme du Sprachregelung (les « règles de langage » dans le vocable nazi) qui permit d’encoder le crime et de maintenir l’ordre mental nécessaire à sa perpétration se prolonge quand une société tolère que sa jeunesse vive au quotidien, à l’école même, dans la barbarie verbale. Cette société n’est-elle pas ensuite hypocrite lorsqu’elle s’indigne de compter des barbares dans ses rangs ? »

BARBARA LEFEBVRE

D’aucuns doutent peut-être que l’honorable quotidien du soir, si favorable jusqu’ici à la pensée Meirieu and Co, comme il y avait autrefois une « pensée Mao-Tsé-Toung », ait osé faire paraître cet article. Mais les temps changent, et ce ne sont pas les girouettes qui tournent, c’est le vent. Alors, courez vérifier mes sources sur
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-748325,0.html

Pour Astérix et pour Stendhal

Quelques commentaires récents — qui, pêle-mêle, me traitent de « dandy » (depuius quand est-ce une insulte ?), me reprochent un passéisme révoltant (j’en arrive à nier l’intérêt pédagogique de l’électronique en général et de l’informatique en particulier — oh oui !) ou suggèrent que j’ai bénéficié de « dons » (???) particuliers que n’ont pas forcément tous les élèves, m’incitent à en revenir aux fondamentaux, comme on dit au rugby quand le jeu se délite.
En ouverture de mon prochain livre (« À bonne école » : en vente dans toutes les bonnes librairies dès la fin de ce mois…), je raconte l’anecdote suivante.
Travaillant (le mois dernier) avec une classe de Première STG sur le portrait de D’Artagnan dans les Trois Mousquetaires, j’arrive à la phrase suivante : « Imaginez don Quichotte à dix-huit ans… » — et, à ma grande surprise, je l’avoue (comme quoi il me reste des bribes de naïveté), cette classe d’hispanisants, les yeux ronds, me demande qui est ce don… quelque chose.
Nous sortions d’une année 2005 qui marquait le 400ème anniversaire de la parution du roman de Cervantès. Eh bien, aucun de mes élèves ne connaissait le roman, et aucun enseignant (ils arrivaient de Secondes fort diverses) n’avait cru bon de leur soumettre ne serait-ce qu’un extrait de presse concernant le grand homme…
Quant à lire un extrait du roman lui-même, je ne m’illusionne pas : les programmes l’interdisent, et j’ai des collègues parfois désespérants.

(Voilà pourquoi je mets une majuscule à Savoir : parce qu’il y a une différence entre la base même du Savoir, qui est une base de la civilisation, et la constellation de savoirs » plus ou moins minuscules, fruits de l’expérience quotidienne. C’est avec la Culture — globale — que nous communiquons, pas avec des technologies déjà dépassées).

En fait de culture globale, mes élèves n’avaient pas le commencement de ce qu’il leur aurait fallu pour comprendre… Astérix : pour éveiller en eux un lointain écho de Don Quichotte, je leur rappelai que dans Astérix en Hispanie, les deux Gaulois rencontrent un hidalgo qui fonce dès qu’on lui parle de moulins… J’aurais aussi bien pu parler de la lune.
Astérix (qu’ils ont lu, pourtant, mais qu’ils n’ont pas « lu » réellement, au sens que je donne à ce terme — je vais y revenir) est cette BD des années 60-70 (on oublie parfois que c’est l’une des références des enfants du baby-boom) qui s’amuse à parodier Hugo (Astérix chez les Belges), Pascal (Astérix et Cléopatre), Shakespeare (La Grande Traversée), fait référence à Fellini (Astérix chez les Helvètes) et a le culot abominablement élitiste d’appeler l’un de ses personnages (un gosse, dans le Combat des chefs) « Elèvedelix » — un gag tout aussi incompréhensible que les précédents pour des élèves pour lesquels on a descendu la barre au dessous du niveau de leur mère, si je puis me permettre : c’est la première génération pour laquelle on a moins d’ambition que pour la génération précédente. Sinon, les soumettrait-on à une telle haine du Savoir ? Les enfermerait-on dans des ghettos scolaires ? Aurait-on inventé pour eux la sectorisation et les Zones d’Expérimentation Pédagogique ?

Lire, dit-il…
Retour à Stendhal.
Lire Stendhal : bien sûr que cela s’apprend. Où avez-vous pris que le sentiment esthétique était inné — pour parler comme les néo-darwiniens dont paraît-il je suis — ce que j’ignorais, tout comme Jourdain ignorait qu’il faisait d ela prose ?
Le Rouge et le Noir, 1830. Aucun succès : 500 exemplaires dans l’année. Stendhal allait à contre-courant des modes de la Monarchie de Juillet — le « enrichissez-vous » de Guizot. Alors, autant commercer par là : ce roman sublime fut un échec — et j’ai un peu tendance à penser que bien des œuvres sublimes furent des échecs, et que cela ne renforce que davantage leur portée. Allez expliquer cela à des gosses gorgés d’idéologie du résultat, drogués de « gagne » et autres fariboles.
Stendhal est un perdant magnifique. « J’écris pour être lu vers 1930″, écrivait-il. Il a réussi, et au-delà. Mais il n’est plus lisible en 2006, si j’en crois les programmes. Ce n’est jamais qu’un « discours » parmi d’autres. Quant à la formule magique qui clôt la Chartreuse de Parme (To the happy few), il semble qu’elle soit abusivement élitiste — le vilain mot ! « Aux quelques-uns qui sont heureux » — mais lui-même traduisait, dans son monde d’épiciers : « Aux quelques-uns qui en valent la peine ».
Eh bien oui, je suis élitiste : je souhaite que chaque enfant puisse développer ce qu’il a de mieux en lui, c’est-à-dire ce qu’il a de mieux que les autres. Je souhaite que chacun soit différent — non par principe, parce que dans la réalité con-temporaine nous sommes abominablement con-formes, mais par esthétique, par dandysme si l’on veut : frottez un peu les élèves à des œuvres difficiles, et voyez si vous n’obtenez pas plus d’étincelles qu’en les confrontant aux sempiternelles œuvres « faciles » que l’on nous incite à reproduire. Affirmer sa différence, ce n’est pas poser comme un bloc de béton ses certitudes erronées sur la table, c’est se confronter à ce que les siècles ont fait de plus grand. Nous baignons dans un océan de médiocrité. TF1 s’enorgueillit de fabriquer du temps libre dans le cerveau des téléspectateurs pour que Coca-Cola puisse y insérer ses messages. Et la Nouvelle Pédagogie (comme la Nouvelle cuisine des années 70-80 : il n’y a rien dans l’assiette) fait de même. À vouloir sans cesse descendre la barre, elle interdit pratiquement l’accès au sublime.

Stendhal… Un homme capable de galoper une nuit entière pour voir trois minutes sa maîtrese, à la dérobée, et repartir aussi vite, parce qu’il a des obligations diplomatiques, ne peut être tout à fait mauvais. Imaginez la bibliothèque de Stendhal — ou de tous ceux qui, aujourd’hui, trouvent Julien Sorel plus fascinant que le héros de Matrix : toute la littérature du XVIIIème siècle — le dernier moment d’intelligence pure. Je le dis tout haut : chaque fois que Philippe Meirieu sort un livre, je relis les Liaisons dangereuses, ou le Rouge et le Noir — pour que ma foi en l’humanité, mon goût de la beauté, ne s’érodent pas davantage. Ou les Trois mousquetaires.
C’est ce genre de réflexe que je voudrais instiller dans mes élèves. Chaque fois que la réalité morveuse vous hérisse, prenez un livre — et non pas : allez sur le Net !

Retour à D’Artagnan.
Les Trois mousquetaires sont le roman français le plus traduit et le plus lu dans le monde — sauf chez nous, à l’exception des quelques familles « bourgeoises » (le vilain mot, paraît-il) qui alimentent la flamme, et, à terme, se partagent les emplois rémunérateurs — c’est bien fait : la haine de l’élitisme a introduit les plus grandes inégalités qu’il y ait jamaius eues.
Qu’apprend-on dans les Trois Mousquetaires ? Bien plus de « citoyenneté » (c’est un mot de Terreur, ça, et j’ai bon espoir d’initier une « raction » thermidorienne qui fera chuter les têtes des terroristes de la pesnée actuellemnt au pouvoir rue de Grenelle et dans les IUFM) que dans tous les cours d’Instruction civique : on y apprend qu’il y a de valeurs respectables (la générosité, l’honneur, le désintéressement), et qu’il y a des comportements inacceptables (pour un mot, pour un geste, on est prêt à en découdre, et on a bien raison).
Un abominable connard, qui travaille dans je ne sais quel IUFM, m’a un jour traité de « marquis ». Voilà qui fait le pendant au « dandy » méprisant d’un commentaire tout récent. Revendiquons cette aristocratie de l’esprit — la seule qui vaille. Exigeons de chacun qu’il apprenne que l’on peut être autre chose qu’un ambitieux minable de l’Education Nationale au ventre usé par la marche, comme disait Cyrano.
Vous voyez, j’affiche mes références.

Quant aux technoologies…
Elles ne sont justement que des technologies. Des outils. Google n’est pas une bibliothèque : ce qui fait la bibliothèque, c’est la capacité à choisir ce qu’on y range. Google, ce sont les étagères — mais la capacité de discrimination, elle, ne tient pas à l’électronique. De même, la capacité à faire des maths ne tient pas à la calculatrice : pratiquement, plus vous vous fiez aux machines, et plus vous en serez esclaves. L’enseignement est école de liberté, ou alors, il faut tirer le rideau. Je n’ai pas besoin de machines pour comprendre Stendhal — mais j’ai mis le temps, et je suis passé entre les mains de quelques maîtres sublimes (Barthes, par exemple, dont les séminaires ont illuminé ce que je croyais savoir, béotien que j’étais, à vingt ans) qui m’ont appris à lire — et j’apprends chaque jour.
Et, parfois, je relis Astérix, et je trouve toujours ça plus drôle que les mangas de la Nouvelle Pédagogie.

Jean-Paul Brighelli

Garder le Bac ?

L’un des commentateurs avisés de ce blog, Bernard Jouët, professeur de Lettres (classiques) à Cholet (les mouchoirs rouges !) écrit :
« Il m’a semblé que vous étiez attaché comme beaucoup de collègues à l’institution du baccalauréat (même si l’actuel machin vous apparaît comme dérisoire). Personnellement, je me bats depuis toujours avec acharnement contre cet examen… Ne croyez-vous pas qu’il est l’un des obstacles majeurs à toute évolution, puisqu’il amène à confondre la fin et les moyens – ou, si l’on veut : tant que l’on fera des études pour avoir le bac et non pour se cultiver, le système sera pervers. »
Et d’ajouter :
 » Vous paraissez choqué par le fait que chaque établissement puisse délivrer (ou non) un diplôme qui ne serait plus unique et commun. En quoi est-ce gênant ? Est-ce que les écoles en aval ne sauront pas rapidement reconnaître les pratiques vertueuses et les établissements démagogues ? N’est-il pas profondément moral que tel petit lycée où les pratiques pédagogiques sont efficaces se voie valorisé ? Si l’on donne au professeur toute liberté d’enseigner comme il l’entend (ce qui me semble la base), pourquoi ne pas aller jusqu’au bout ? »

Ce sont des questions essentielles, auxquelles je suis en train de tenter de répondre dans la suite du « Crétin » (à paraître vers la fin du mois). Mais je peux indiquer vers où vont mes préférences.
Le Bac est entraîné, aujourd’hui, dans une longue spirale de dévaluation. Un ouvrage récent, l’Inflation scolaire (Marie Duru-Bellat, Seuil), montre fort bien que plus on fait fonctionner la planche à diplômes, plus on dévalue l’examen.
Nous en sommes actuellement à 81% de reçus — près de 65% d’une classe d’âge, comme aiment à dire les administratifs. C’est à peu près les résultats du Certificat d’études dans les années 60, avant qu’il ne tombe en désuétude et ne soit plus passé (et définitivement aboli au début des années 80). En clair, plus on a de reçus, plus la signification même de l’examen est brouillée.
Le (seul) problème pour supprimer le Bac, c’est qu’il est aujourd’hui le sésame de l’enseignement supérieur. Certes, les formations les plus intelligentes (les BTS ou les IUT comme les Classes préparatoires) ne se fient guère au diplôme, et opèrent d’ailleurs leur sélection sur lecture du livret solaire — entre autres. Mais nous allons tout droit vers un système où chaque formation supérieure, chaque Fac, inventera un procédé de filtrage — examen d’entrée, par exemple : et sur quels critères ?
Dans l’absolu, je suis absolument d’accord sur le principe : l’école, le collège, le lycée, n’ont d’autre fonction que de donner une culture — et le Bac n’est plus en rien le marqueur de cette acquisition.
La question du « diplôme maison » décerné par tel ou tel établissement ne se posera pas, probablement, au niveau du lycée : nous allons vers un système à l’américaine avec un double niveau, « college » — au sens USA — et « university (idem), où le premier recrutera en fonction de la notoriété, du séreux du lycée précédent dans le cursus, et où la seconde recrutera sur concours : en clair, les facs vont probablement se structurer comme autant de grandes écoles — l’extrême qualité en moins.
J’ai un peu peur que dans le processus, que je vois arriver très rapidement (et toutes les prévisions de l’OCDE, par exemple, cet organisme théoroqiuement « économique » mais qui a un pouvoir considérable dans l’élaboration des politiques éducatives, vont dans ce sens), on passe par une phase — peut-être obligatoire — de grande disparité et d’inconséquences. Les « classements » des établissements secondaires pubiés par la presse chaque année sont d’une objectivité très discutable. Il faudrait inventer des paramètres plus sûrs que ceux mis aujourd’hui en place — et j’attend les suggestions sur l’établissement de nouveaux critères hors Bac.
Enfin, dans un système où les écoles dépendent des municipalités, les collèges des Conseils généraux et les lycées des Régions, j’ai un peu peur que chaque potentat local n’invente un critère taillé sur mesure. Quitte à passer pour un jacobin acharné, il me semble qu’un critère national unique est encore le meilleur garant d’une certaine objectivité.
Et là, qui déterminera le critère ? L’Inspection ?
(Ici, long rire douloureux).
Je crois à la qualité des équipes pédagogques, sans me faire d’illusions sur la façon dont localement ces équipes sont noyautées par les créatures des IUFM. Je crois à la qualité des enseignants, mais je suis en même temps lucide : nous en connaissons tous qui sont adeptes de la reptation.
Ce qui nous amène à une question plus générale qui est celle de la mesure, de l’évaluation en général. Vous savez tous que nous ne notons pas du point de vue de Sirius, si je puis dire. Nous fabriquons une note en soupesant (parfois plusieurs secondes…) la valeur intrinsèque d’une copie, ou d’un élève, sa valeur dans le groupe, dans la région, par rapport à sa classe, son milieu, que sais-je… Il n’y a à peu près qu’en Prépas que l’on dit la vérité des prix. Et c’est une vérité qui n’est pas de mise à tous les niveaux.
Voilà. Je suis dans l’indécision, tout en reconnaissant que le Bac n’est pas sauvable — ni dans sa forme actuelle, ni en soi — à court terme.
À vous de proposer des solutions.

JP Brighelli.