Motions de congres au PS

   Le Parti socialiste prépare si bien son tout prochain congrès qu’il est à peu près absent de la scène politique. C’est donc, me suis-je dit dans ma naïveté, que ladite préparation lui prend toute son énergie : les traces de ce travail (les six motions présentées par les six courants – même s’il apparaît que certains doublonnent, et ne sont là que pour diversifier l’offre, quitte à se rallier à tel ou tel) doivent être impressionnantes…

   Comme je n’ai aucune prétention à juger (de quel lieu ?) un projet politique global, je me suis cantonné à l’analyse de ce que je connais le mieux : les propositions sur le système éducatif. Et comme je n’ai pas de favori a priori (et de quel droit ? Je ne suis pas membre du PS, que je sache), je les présenterai dans l’ordre officiel des motions.

 

Motion A (Bertrand Delanoë)

   On fait dans le social, plus que dans le pédagogique. Sous la rubrique « Une école assurant l’égalité réelle des chances », ladite motion constate : « Aujourd’hui encore, la moitié seulement des enfants d’ouvriers obtiennent le baccalauréat contre 90% des enfants des cadres et enseignants.  la carte scolaire, contournée par les multiples dérogations, ni les ZEP, dont les moyens sont limités,ne permettent de garantir une véritable égalité des chances. D’après les dernières estimations disponibles, réduire à dix-huit élèves la taille de certaines classes en CP et en CE1 en ZEP permettrait de diminuer d’environ 40% les différences de niveau des connaissances acquises. Nous devrons évidemment progresser dans cette direction et renforcer considérablement les dispositifs de soutien aux élèves les plus défavorisés. »

   Puis, comme il reste encore, malgré Allègre et malgré Royal, un certain nombre d’enseignants au PS, les rédacteurs de la motion A ajoutent : « Les procédures d’affectation des enseignants et leur rémunération devront également être modifiées. Revaloriser le statut de l’enseignant et lui donner, dans la société, toute la place qu’il mérite, ce doit être l’un des objectifs essentiels de la gauche. »

   Dernier volet pour le Secondaire, l’accès aux prépas, marque ultime de la discrimination positive à la française : «  Afin de lutter contre les discriminations sociales et territoriales,nous proposons enfin que les meilleurs élèves de chaque lycée – y compris ceux implantés dans des zones rurales ou dites «sensibles» – puissent accéder,chaque année aux classes préparatoires des grandes écoles. » Les auteurs auraient pu se renseigner : cela se fait déjà, j’ai moi-même une classe de préparation aux IEP qui est composée des meilleurs élèves de ZEP, sur Marseille. Bonne idée, mais elle est déjà prise. La précision ultime (« une part significative de ces places pourrait être réservée à cet effet après examen des candidatures en provenance de ces zones fragiles, le reste continuant à être attribué classiquement comme c’est le cas aujourd’hui. ») nous fait insidieusement glisser du qualitatif au quantitatif pur – autant dire que c’est la fin d’un système qui ne vit que par la distinction comme aurait dit Bourdieu, et succomberait à toute instauration de quotas. C’est confondre la fausse démocratie et l’élitisme républicain. C’est faire de l’égalitarisme au niveau même où il a encore moins de sens qu’ailleurs. Mais démagogiquement, cela marchera peut-être, – auprès des syndicalistes du SGEN… C’est une base électorale large, qui mérite de ne pas être négligée, et dont les récentes prises de position préfigurent assez bien l’école de Delanoë…

  Suivent des propositions visant à « rétablir » (?) l’éducation artistique, en « associant étroitement la communauté scolaire et les institutions culturelles » : je sens que nous allons balader les classes dans les expos des amis de Jack Lang.

   Quant à l’enseignement supérieur, la motion Delanoë en reste aux propositions de Valérie Pécresse (diminuer notablement l’échec dans le Supérieur – la Licence pour tous !), en recourant là aussi à des « moyens » : passer de 1,1% du PIB à 2%, en recourant… au privé : « Cet effort doit venir, bien entendu, d’un soutien accru des pouvoirs publics,mais devrait aussi bénéficier de fonds privés, notamment à partir de partenariats avec les entreprises dans le cadre de contrats de recherche et de formation continue. »

   Je me gausse. Plus capitaliste, tu meurs – mais rien d’étonnant de la part d’un homme qui, dans un ouvrage paru en mai, s’affirmait résolument libéral (juste au moment où l’économie libérale défaillait : moi, je ne voterais pas pour quelqu’un qui est si mal inspiré, et qui a si peu de chance…).

   Soyons sérieux. Ce qui se fait dans les universités américaines est un modèle pour… les USA. Les facs et les entreprises françaises sont très loin d’avoir la masse critique qui leur permettrait de fonctionner en synergie. Même si ponctuellement certaines entreprises (Total à Orsay, par exemple) peuvent utiliser les moyens de la recherche universitaire pour progresser, et rétribuer les universités qui collaborent avec elles, c’est infaisable sur l’ensemble du territoire : dois-je rappeler que les USA financent à fonds perdus la recherche fondamentale, et que c’est au stade des recherches d’application que le privé intervient ? Ce qui, par parenthèse, suppose un utilitarisme gênant : les recherches qui n’intéressent pas les financiers ne se font pas. C’est comme ça que l’on étudie l’obésité, mais qu’on laisse tomber les maladies orphelines.

 

   La Motion B est le produit du « Pôle écologique », et tout y est rattaché au thème central. Ainsi, on y affirme que « l’éducation joue un rôle central dans la construction des capacités et des savoir-faire nécessaires à l’usage pertinent d’internet. Un cercle vertueux peut ici s’ouvrir, car les biens communs produits grâce à internet et au numérique (logiciels libres, ressources éducatives et collaboratives) enrichissent l’action du système éducatif tout autant qu’ils en dépendent. En plus d’avoir un impact sur les ressources éducatives, ces ressources pourront être à l’origine du développement de nombreuses activités économiques. » On n’en a pas fini avec les « plans informatique » à l’école. Ni avec les merveilleuses compétences du Bii…

   Je caricature… La motion B rappelle l’effort de « massification » (je n’arrive pas à me faire à ce mot) entrepris depuis les années 1950, et note : « Cette massification induit le risque d’une hétérogénéité croissante des élèves mais s’est paradoxalement accompagnée d’une uniformisation des pratiques. Au collège, avec la réforme Haby et l’instauration, en 1975, du collège unique, c’est, chaque année, la totalité d’une classe d’âge (environ 750 000 élèves) qui reçoit le même enseignement : programme,méthodes, outils. » Comment ? Une critique du « collège unique » ? Les auteurs de la motion B ont dû lire le Temps des secrets (et le Temps des amours) : la solution proposée vient directement de chez Pagnol : « Au XIXe siècle,les « études »,dirigées par des personnels spécifiques, maîtres d’études, maîtres répétiteurs, professeurs adjoints, représentaient la majeure partie du travail des élèves dans les lycées d’État et surtout les collèges communaux. Au début du XXe siècle, quand la France a scolarisé les enfants des classes moyennes et populaires, elle a renvoyé ces tâches d’encadrement sur les familles : répétition des leçons, accompagnement des exercices et des devoirs, aide aux devoirs, etc. Ainsi, l’école, en se démocratisant, s’est privée du principal instrument de réussite de cette démocratisation. » Je sens qu’on n’en a pas fini avec l’interdiction des devoirs à la maison. Et que l’on va recruter une foule d’auxiliaires (comme les maîtres du même nom ?) pour encadrer toutes ces belles activités dans un temps scolaire indéfiniment étendu. A moins qu’un passage des profs aux 35 heures jadis suggérées par Ségolène Royal (la Motion B roulerait-elle pour… la motion E – voir plus bas ?) permette, dans la tête des rédacteurs, de modifier le modèle éducatif actuel.

   Car les critiques pleuvent aussitôt, l’historique reprend, les solutions s’ébauchent « Le nouveau système éducatif a été conçu selon les principes d’organisation dominants de cette époque : division du travail entre enseignants (dans le secondaire), durée uniforme des cours, classe constante sur l’année cloisonnement entre l’école et le domicile…Les outils (manuel scolaire, tableau) et les méthodes (cours magistral, examen individuel écrit et oral) étaient alors adaptés à ces principes. Ils ont tenu tant que le système rejetait les élèves « inadaptés » à cette manière d’enseigner. Avec la massification, l’hétérogénéité croissante des élèves a montré – durement – les limites de ce modèle. » Et l’on repasse dans l’exaltation des pédagogies informatiques (la Motion B est-elle sponsorisée par Bill Gates ?) « Les moyens manquent donc aujourd’hui pour faire face à la nouvelle massification. Mais les moyens manqueront toujours si l’on se contente des solutions traditionnelles :un système organisé autour d’un modèle pédagogique unique – l’enseignement magistral – et d’un outil – le manuel scolaire papier – devenus obsolètes. » Nous y voici, et l’enseignant n’a qu’à bien se tenir, face à Google : « La société est désormais riche en informations, sollicitations et stimulations. L’enseignant n’a plus le monopole du savoir ni de la parole autorisée à destination des élèves. Les enfants, à travers la télévision, Internet ou le jeu vidéo sont stimulés, intéressés, sollicités et reçoivent une éducation informelle,orthogonale,et parfois même opposée à celle que délivrent les enseignants. La transformation nécessaire du système éducatif doit être concertée et progressive. Elle doit s’inscrire dans la durée – dix ans au moins – et mobiliser l’ensemble des acteurs : enseignants, État, collectivités locales, familles, chercheurs, producteurs de ressources et de logiciels éducatifs. » Qu’est-ce que je disais !

   Et d’appeler à une « diversification des modèles » une « multiplicationdesapproches » : « l’adjonction,pour les tâches de travail personnel, de répétiteurs ; l’ouverture à la coexistence de modèles pédagogiques ; l’utilisation des outils et ressources éducatives numériques : l’utilisation des nouvelles technologies ne nécessite pas simplement des ordinateurs communicants,des ressources et des logiciels ». Bref, les « technologies » sont chargées de pallier les carences actuelles. Cette Gauche-là croit au progrès des systèmes par le progrès technique. Et moi qui croyais qu’on avait abandonné cette idée naïve en août 1945 !

 

   La Motion C (présentée par Benoît Hamon) est réputée « de gauche » (ce qui pose un léger problème quant au positionnement idéologique des autres, Motion Aubry exceptée – et d’ailleurs, il y a des points de convergence nombreux entre ces deux motions qui me font suspecter une diversification de l’offre, mais une vraie communauté d’idées… et d’intérêts). Elle commence assez bien, même si la référence aux « pédagogies innovantes » me gêne sous les coudes :

   « Les régressions imposées au système éducatif, à grands coups de restrictions budgétaires aboutissant à la surcharge des classes, à l’abandon de toute pédagogie innovante, à la disparition de postes d’enseignants comme des autres adultes encadrants, à la réduction du temps scolaire par la suppression du samedi dans le primaire et d’une années d’étude dans la préparation du baccalauréat professionnel.

   « Dans le même temps, les attaques contre les personnels enseignants se multiplient : remise en cause du droit de grève par le service minimum d’accueil, insultes grossières à l’encontre des maîtres des écoles maternelles. »

   Et de proposer « un nouveau pacte éducatif national » afin de « travailler mieux et différemment », pour « éduquer le citoyen du XXIème siècle », « former le futur travailleur », et « relancer l’ascenseur social » : à défaut d’avoir une pensée vraiment originale, Benoît Hamon a au moins appris à composer un plan en trois parties… Pour cela, il faut :

« • augmenter, et non réduire, le nombre de jours de présence effective à l’école en allégeant le contenu de chaque journée.

« • Un cadre national pour une politique périscolaire devra accompagner ces nouveaux rythmes :activités artistiques, culturelles et sportives doivent être développées avec le soutien de l’Etat, par les collectivités locales, les associations et les fédérations d’éducation populaire. Elles sont un facteur de bien être et de réussite, une façon de renouer avec le plaisir d’apprendre.

« • Développer la scolarisation dès 2 ans en accompagnement de la généralisation des modes de gardes collectifs avant 3 ans.

« • Permettre la diffusion d’une pédagogie différenciée à toutes les étapes de la scolarité. Sur le modèle des RASED (Réseau d’Aide Spécialisée aux Elèves en Difficulté) aujourd’hui asphyxiés par la droite. Il faut pour cela revenir sur les suppressions de postes et favoriser le travail en petits groupes.

« • Garantir un véritable droit à la qualification pour tous les jeunes dans le service public d’éducation.

Cela suppose de renoncer à l’apprentissage à 14 ans instauré par la droite et de redonner la priorité à l’enseignement professionnel public,en offrant aux jeunes une véritable voie éducative des métiers, avec une possibilité de sortie qualifiante ou de poursuite d’études à tous les niveaux.

« • S’attaquer à la question de la mixité scolaire. La sectorisation est un outil qui peut combiner intérêt de l’enfant et mixité sociale grâce à une stratégie de reconquête des établissements publics en difficulté.

Dans les quartiers populaires, l’école doit proposer à tous l’excellence : classes à effectifs allégés, enseignants expérimentés, choix dans les options, réseaux d’aide renforcés, dispositifs de classes relais… »

 

 

Motion D (Martine Aubry)

   C’est la seule qui associe des notions à proprement parler politiques et concepts pédagogiques. Pour « assurer l’égalité des chances » à l’Ecole, elle insiste d’abord sur le caractère fondamental du « triptyque laïcité-mixité-gratuité » qui « fonde l’égalité républicaine » et dont les « remises en cause doivent être dénoncées et combattues par le Parti socialiste » : autant que cela soit dit. Elle s’oppose à la réduction du temps scolaire au Primaire — mais pas aux programmes, si ce n’est pour déplorer l’étroitesse du socle de compétences : « nous refusons la restriction du champ de l’éducation, pour les enfants en difficulté, au « lire, écrire, compter », qui est bien sûr nécessaire, mais tellement insuffisant. Comment par exemple comprendre le monde si l’on ne maîtrise pas l’Histoire et la Géographie ? » Suivent des considérations pas toujours maîtrisées sur « l’individualisation » des parcours, mais en faisant confiance aux enseignants dont la liberté pédagogique sera totale : « Les enseignants sont parfaitement capables de faire preuve d’imagination et d’autonomie, afin que chaque élève soit mis sur la bonne voie, avec les bonnes méthodes, le bon accompagnement. » Et d’appeler, pour recréer de la mixité sociale, à un « renouvellement urbain » : j’ai déjà raconté ici même comment le Conseil général du Pas-de-Calais avait préféré reconstruire (ailleurs) certains collèges plutôt que de les rénover dans leurs ghettos. Ce qu’on peut lire dans cette motion en filigrane, c’est la fin des ZEP telles que nous les connaissons.

   La motion fait moins dans l’angélisme pédagogiste que dans l’élitisme républicain : « Pour relancer concrètement l’ascenseur social, entre 5 à 10%des élèves de tous les lycées doivent avoir accès aux filières d’excellence ». Cette excellence passe par la maîtrise de « la » culture — j’ai noté ce singulier avec une certaine satisfaction : les rédacteurs de la motion ont lu Gramsci — et quelques autres.

   Pour l’enseignement supérieur, l’objectif déclaré est de consacrer 3% du budget à la recherche (la motion Delanoë table sur 2%, on s’en souvient). Et là encore, on s’appuie sur une évaluation réaliste de ce que sont les étudiants d’aujourd’hui, lâchés dans l’Université après quelques années de sieste : « La démocratisation de l’enseignement supérieur ne doit en effet pas se contenter d’une simple « massification » des premiers cycles universitaires, mais parvenir à résorber l’échec, notamment en première année. La mise en place de cours spécifiques de remise à niveau, une orientation plus à l’écoute des véritables aspirations des étudiants, une déspécialisation des premiers cycles, font partie des réformes urgentes pour faire cesser ce gâchis humain. » Et de s’insurger sur la dispaité de moyens entre ce qui est alloué à un étudiant de fac (7000 euros / année) et à un élève de prépas (14 000 euros). Comme on est de gauche, on réclame / promet au passage « l’allocation d’autonomie réclamée depuis longtemps par l’UNEF et le MJS. » Et, plus original, un « crédit-études qui permettra à ceux qui ont interrompu leur scolarité sans cursus supérieur de reprendre des études plus tard », afin d’accompagner la formation tout au long de la vie que nécessitent les structures économiques d’aujourd’hui.

 

 

   La Motion E (Ségolène Royal et ses amis) insiste d’abord sur le lien (le « contrat nécessaire ») entre les familles et l’école. Elle célèbre l’action des élus socialistes ( ?) pour mettre en œuvre « la gratuité des livres scolaires et des « boîtes à outils » », et propose six objectifs :

« • La création d’un service public de la petite enfance en permettant d’accueillir les enfants de moins de 3 ans à l’école et en aidant les collectivités à développer des crèches.

•Rétablir les contrats éducatifs locaux, pour mieux articuler les enseignements scolaires avec les activités péri et extra scolaires (éducation artistique, éducation physique, par exemple).

• Définir des normes d’élèves par classe et s’inspirer du modèle d’éducation finlandais : limiter à 17 le nombre d’élèves par classe en CP et en CE1 dans les ZEP et fixer la dotation aux établissements

par élève en difficulté à 25%de plus que la dotation ordinaire

• Garantir la présence de l’école de la République au plus proche des habitants sur tout le territoire.

• Développer le soutien scolaire individuel et gratuit pour les familles.

• Donner à tout jeune atteignant sa majorité le droit à un capital pour construire son projet de vie (prêt à taux zéro de 10000 euros garanti par l’État).Développer le système des bourses-tremplins, pour tous ceux qui souhaitent créer leur activité ou reprendre une entreprise. »

   C’est très vague, et plein de bonnes intentions. Cela irait à la rigueur (le vague convient à tous) si on ne lisait pas, quelques lignes plus loin, le credo qui sous-tend ces propositions : « L’aide aux cultures émergentes, urbaines », et la reconnaissance d’une « France métissée ». Cerise sur le gâteau, Ségolène Royal entend « exiger la mise en place de l’Observatoire de la Laïcité créé en mars 2007 et dont les membres n’ont jamais été nommés » : c’est le rêve de l’ineffable Jean Bauberot, le seul membre de la « commission Stasi » qui se soit abstenu dans la préconisation de l’interdiction des signes religieux à l’école, l’invité permanent de l’UOIF à chacun de ses congrès, l’inventeur de la « laïcité ouverte », tout aussi nébuleuse que la « laïcité positive » d’Emmanuelle Mignon et du chef de l’Etat.

 

   De la Motion F, proposée par Franck Pupunat et la nébuleuse Utopia), il n’y a vraiment à retenir que la citation inaugurale de Shakespeare : « Ils ont échoué parce qu’ils n’avaient pas commencé par le rêve ». Pour le reste, elle note brièvement que « l’école républicaine doit accueillir des enfants de toutes origines, de tous milieux, de toute croyance. Elle doit favoriser la mixité sociale et jouer pleinement son rôle de socialisation qui fonde notre « vivre ensemble » «  Pour arriver à ce noble idéal, elle préconise la « constitution d’équipes éducatives qui est garante du projet d’établissement, du suivi individualisé des élèves, de l’aide gratuite au travail personnel, des critères de sanction qui intègrent au lieu d’exclure, du projet d’orientation en dialogue avec les familles. » C’est sans doute la motion la plus imprégnée de pédagogisme pur — de toute évidence, elle ne demande qu’à se rassembler avec la Motion E de Royal : on y insiste sur la mixité sociale jusqu’à l’écœurement, et sur l’éducation à la citoyenneté jusqu’à la nausée. L’université, dans cette optique, dit être aussi massifiée que le Secondaire (« les inégalités dans l’accès aux parcours de l’enseignement supérieur doivent être réduites »), afin d’atteindre un idéal de « démocratisation » apparemment essentiel.

   Et c’est tout : ils ne se sont pas foulés.

 

   Je laisse le lecteur qui a un pouvoir de décision au sein de ce parti en déconfiture le soin de se décider. Je n’ai rien caricaturé — certaines motions n’ont pas besoin de moi pour cela. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que pour certains, rue de Solférino, les lendemains chantent faux. Mais pas pour tous.

 

Jean-Paul Brighelli

 

Notes de lecture

Il paraît à chaque rentrée une telle masse de livres sur l’école qu’il est difficile d’en faire le tri. Mais je viens d’en lire coup sur coup trois qui méritent, à des titres divers, d’être distingués.

J’ai déjà parlé dans un post du premier, l’Enseignement du français aujourd’hui / Enquête sur une discipline malmenée, de Paul-Marie Conti (Editions du Fallois). C’est une longue déploration qui a le grand intérêt de faire l’historique des mauvais coups portés à cette discipline, et d’expliquer, par l’accumulation de ces coups, de gauche comme de droite, pourquoi tant d’enseignants sont KO debout – et l’Ecole à terre. C’est un livre sympathique, mais qui manque un peu de profondeur.

Un cran plus haut, le Tableau noir / la Défaite de l’école (chez Denoël) de Iannis Roder. L’auteur enseigne l’Histoire-Géographie, et il est aussi (et c’est loin d’être anecdotique, dans l’économie de son ouvrage) consultant pédagogique et formateur pour le Mémorial de la Shoah. Ce qu’il nous propose, c’est essentiellement un témoignage (1) sur l’état des relations inter-communautaires de son collège : le racisme anti-français ambiant (propulsé par des gosses qui ne savent pas qu’ils sont eux-mêmes Français – ou le ne veulent pas le savoir, comme on leur a suggéré de le faire), les certitudes islamistes erronées, mais intangibles (« je n’ai pas lu le Coran, mais je vous interdis d’en parler »), le révisionnisme décomplexé et l’antisémitisme déchaîné, le tout découlant logiquement d’une ignorance perpétuée, contre laquelle il est de plus en plus difficile d’intervenir : le savoir suppose le sens des nuances, le non-savoir se vautre dans les certitudes : c’est l’histoire de tous les fascismes. Et c’est bien plus fascinant, pour un gosse de 12-16 ans, de recracher des erreurs béates, des idées reçues nauséabondes, que de devoir s’escrimer à apprendre et apprendre à analyser les faits. Que l’auteur m’appelle « Dominique » Brighelli ne m’émeut pas. Et je ne saurais trop recommander les pages où il cite Sebastian Haffner, qui dans son Histoire d’un Allemand : souvenirs 1914-1933 (Actes Sud, 2004) expliquait le processus de « décivilisation » que les Nazis avaient mis en place dans l’Allemagne des années 1920-1930. Ses analyses rejoignent impeccablement celles de Victor Klemperer, qui dans sa Lingua Tertium Imperii / La langue du IIIème Reich (en Poche – et il en a souvent été question sur ce blog) analysait la façon dont Hitler et ses séides avaient fait d’une langue de culture une novlangue au service d’une idéologie – de façon à ce que seule cette idéologie puisse désormais s’exprimer dans cette langue qui fut jadis celle de Goethe et qui serait désormais celle de Himmler. La langue pédagogique installée en France depuis une quarantaine d’années obéit aux mêmes impératifs, avec la même efficacité : les néo-profs d’un site où j’interviens fréquemment parlent trop souvent une « langue de Meirieu » qui n’est plus exactement celle de Racine.

C’est là qu’intervient l’analyse du troisième livre, l’Ecole en désarroi, de Jean-Paul Riocreux (Puf).

L’auteur, agrégé de Lettres et Normalien, a suivi une carrière d’Inspecteur d’Académie pendant une bonne trentaine d’années. C’est du fond de sa récente retraite qu’il tire le bilan de quatre décennies de pédagogisme.

Autant le dire tout de suite : c’est, malgré quelques réticences superficielles sur un style parfois un peu laborieux, un ouvrage indispensable.

Toute la première partie est une analyse historique de la mise en place de la secte qui tient désormais les commandes, et la transformation, comme dit l’auteur, de « chapelles » en cathédrales. La métaphore n’en est même pas une – et le préfacier de l’ouvrage, Laurent Lafforgue, l’a fort bien compris : le mouvement pédagogiste a des racines profondément religieuses, et ce n’est pas tout à fait un hasard si le mot préféré de ces gens-là est « réforme », comme le rappelle Riocreux, passant en souplesse et en force de Jacques Natanson et André de Peretti – en 1968 – à Jospin ou Meirieu le Lyonnais, dit le primate des Gaulles (je retire ! C’est une plaisanterie pure, Philippe ! « Le calembour, c’est la fiente de l’esprit qui vole » !). Sans omettre de signaler que les fondements de cette politique furent mis en place par le pétainisme, qui vomissait la République : tout se tient. Que des organes de gauche, comme l’Humanité ou le Nouvel Obs, se reconnaissent en ces gens-là procède d’un aveuglement qui ne prouve qu’une chose : le ver a dévoré le fruit. Et que Marianne fasse parfois des difficultés à Natacha Polony, croyant que ses articles sur la dégénérescence scolaire vont lui aliéner son public d’enseignants, témoigne d’une méconnaissance regrettable des enjeux : la République est en danger, et l’offensive a commencé il y a longtemps à l’école. De surcroît, Polony, qui est agrégée de Lettres, dit tout haut ce qui se murmure dans nombre de salles de profs, qu’elles soient animées par le SNALC ou par les plus lucides des inscrits du SNES. (2)

Evidemment, Lafforgue, qui pratique pour son compte la foi du charbonnier et de Torquemada (avec ma pomme dans le rôle du Juif errant, mais je ne t’en veux pas, Laurent, à tout péché miséricorde…) récuse la religiosité de ces idéologues issus des Jeunesses Ouvrières chrétiennes, souvent via le protestantisme : « (l’Auteur) a bien raison de dénoncer dans son ouvrage la lourde responsabilité de plusieurs idéologues venus du christianisme social dans la destruction de l’école. Que des personnalités issus de milieux chrétiens aient pu jouer ce rôle néfaste est une vraie douleur pour l’auteur de cette préface, catholique fervent ».

Pauvre Lafforgue ! « Bon Dieu – c’est le cas de le dire – que ces gens intelligents sont bêtes ! » (3). Jean-Paul Riocreux montre dans le détail la façon dont une secte, parce que la Droite au pouvoir lui avait abandonné l’Ecole, a entrepris la démolition du système scolaire républicain. Et probablement, d’ici peu, l’éradication de la laïcité, elle aussi d’inspiration républicaine.

C’est peut-être, en dehors du fait que l’auteur, dans sa bibliographie, me prénomme Jean-Claude (décidément…), la seule réserve que je ferai à ce livre : le contre-champ politique, et économique, n’est pas suffisamment exploré. L’anéantissement de l’Ecole, l’intoxication d’une génération entière (et Riocreux cite merveilleusement Bonald, qui expliquait déjà au début du XIXème siècle qu’il suffit de dix ans pour former une génération et abolir tout ce qui venait de la précédente) ne tombent pas du ciel, si je puis dire : une idéologie qui se prétendait de gauche, et qui n’était qu’idéologie parce que la Droite au pouvoir dans les années 60-70 ne lui laissait par définition que ce champ, a mis en place les cadres théoriques et institutionnels qui ont permis de réaliser les objectifs économiques que nous voyons aujourd’hui à l’œuvre en pleine lumière : diminution drastique des postes via la réduction scandaleuse des horaires et la « redéfinition » des missions, lycée light, très light, ce qui favorisera à terme l’émergence de boîtes privées (le processus a déjà largement commencé), avantages de plus en plus grands consentis justement au privé, et, bientôt, mise en place de ce « chèque-éducation » qui permettra à chacun d’inscrire ses enfants dans la structure scolaire de son choix – si possible non publique, et hors contrat : ceux qui manipulent le bon, le naïf Lafforgue, s’en délectent d’avance (4).

En définitive, Jean-Paul Riocreux propose bien des pistes de réaction, mais il omet d’analyser les décisions politiques qui, toutes, vont dans le même sens, ou les réactions syndicales qui, trop souvent, confortent les tenants de l’obscurantisme érigé en mode de production. A cette réserve près, c’est un excellent livre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les occasions de rire se faisant rares, je ne peux que conseiller d’aller écouter ce que chantent, sur le collège où ils enseignent (le nôtre, le vôtre) deux enseignants particulièrement doués, avant que leur direction ne porte plainte et ne les fasse crucifier : http://leszrofs.blogspot.com/

Notes

(1) L’ouvrage de Mara Goyet tout récemment paru chez Flammarion, Tombeau pour le collège, est de même nature, comme l’était déjà son Collèges de France de 2003 (Fayard). A ceci près qu’elle porte témoignage sans forcément voir les tenants et aboutissants de la situation. Iannis Roder va plus loin. Rien d’étonnant donc à ce que Luc Ferry – dans la même interview (http://www.europe1.fr/Radio/ecoute-podcasts/entre-nous/La-voix-des-auditeurs/La-voix-des-auditeurs-2-septembre-2008-soir) où il souligne le grand mérite de Claude Allègre d’avoir « dératisé » l’école (c’est nous, les rats) -, tresse des couronnes à Mara Goyet : elle écrit plaisamment, mais ce n’est pas dérangeant pour le système. Que ce philosophe de salon m’égratigne au passage est un hommage que le vice rend à la vertu, et je l’en remercie.

(2) Voir en particulier dans le n° 599 de cet hebdomadaire son article « Darcos dépouille le lycée » : et elle en parle d’autant mieux qu’elle a soutenu avec moi le ministre contre Jack Lang, flanqué de Philippe Meirieu, dans Ripostes, l’émission de Moati, fin avril (l’actualité, à l’époque, c’était la réforme du Primaire : tempus fugit…). Elle y égratigne avec talent tel conseiller du ministre, qui a poussé si loin l’inconvenance face aux syndicats que la moindre des choses serait de lui permettre d’aller, à nouveau, changer les fleurs dans les églises et renouveler les cierges.

(3) La citation est attribuée à Jean Joubert dans les Sabots rouges (Grasset, 1979). Mais je suis à peu près sûr qu’elle fut, à l’origine, lancée par une dame qui pratiquait de près lesdites intelligences.

(4) Voir en particulier son entretien avec François Laarman (responsable-fondateur de SOS-Education, l’officine de la droite la plus libérale, et si décomplexée qu’elle n’a pas hésité à porter plainte dès que Sauver les Lettres ou Reconstruire l’Ecole lui ont dit ses quatre vérités) sur »>http://bastiat.net/fr/cercle/rencontres/Anne.Coffinier.html: Frédéric Bastiat, dois-je le rappeler, est cet économiste du XIXème siècle actuellement promu idole des libéraux les plus déchaînés : quand on vous dit que le facteur économique… etc. Voir aussi le site de la « librairie des Ecoles », animée par Jean Nemo, en particulier le manuel d’Histoire pour les CE1-CE2 (http://www.lalibrairiedesecoles.com/preface_histoire.php?PHPSESSID=28a9c8a867db8be5f7d5b5bf5cc3adc9) : les amis de la République y apprendront une foule de choses intéressantes sur la façon dont ces gens-là prétendent inculquer l’Histoire à nos bambins. Un véritable réseau se met en place (ou plutôt s’est mis en place, avec la bénédiction d’organismes officiels ou souterrains qui ont leur propre agenda) et je ne m’étonne pas qu’outre Laforgue, nombre de pédagogues sérieux, quel que soit leur talent, s’y laissent prendre : la secte est devenue Eglise. Ces gens-là tentent aujourd’hui de mettre la main sur un réseau d’écoles animé par un vrai programme de refondation – celui du SLECC : tous les fascismes ont commencé petit. Et demain ?

Strategies syndicales

Le 27 août dernier, à l’ouverture de la première séance de réflexion sur le nouveau lycée, le SNALC a rappelé à Gaudemar, qui ne s’y attendait guère, quelques vérités élémentaires. Absurdité d’une réforme du lycée précédant la réforme du collège, volonté puérile de jouer les élèves, ces « presque adultes », contre les profs, stupidité à modifier la structure du lycée sans toucher, pour le moment, aux contenus des programmes, construction aléatoire d’une usine à gaz de plus, et j’en passe. En outre, le fait que toute cette agitation n’avait pour but réel que de rogner 9000 postes par an, en faisant passer les élèves de Seconde (et ceux de Première et Terminale, à terme), de 32 à 27 heures n’avait pas échappé aux délégués de l’honorable syndicat.
  

Le SNALC, en choisissant le 11 juin dernier de signer la « feuille de route » du ministère, avait insisté sur le fait que ce n’était pas un blanc-seing donné au ministre. Au passage, il avait dénoncé la malhonnêteté de ce chantage. Si l’on m’avait demandé à l’époque ce que je pensais de cette manière de forcer la main à des syndicats rétifs, ce n’est pas le mot « malhonnête », que j’aurais utilisé pour qualifier le procédé : « maître chanteur », « racketteur » ou « voyou du VIIème » m’auraient paru plus adéquats…

« Malhonnête était un doux euphémisme… Le conseiller visé s’en est pourtant ému – chochotte… Les politiques ont le cuir bien sensible, en ce moment. Ou l’arrogance chevillée au corps.

Les syndicats de gauche (ou prétendus tels) présents en cette fin août s’insurgèrent contre les empêcheurs de réformer en rond – le SGEN et le SE-UNSA avec la fougue de ceux qui ont choisi la rue de Grenelle pour faire leur coming out, le SNES (en l’occurrence Roland Hubert, co-secrétaire général) avec les tortillements de fesses caractéristiques de ceux qui voudraient bien et qui ne veulent pas… Et qui, surtout, craignent, ou savent, qu’une large majorité de leurs adhérents n’adhère pas… D’ailleurs, Frédérique Rolet, fine mouche, s’était bien gardée d’être là en personne : elle avait délégué au ministère ce second couteau, spécialiste de la langue de bois embarrassée – qui sentit pourtant que le SNALC disait des vérités d’évidence, et revint, en fin de réunion, sur ses déclarations premières… Alors, Roland, tu veux ou tu veux pas ? 

Après avoir fait le tour des réactions, consulté informellement sa base, et pris dans la gueule, entre autres, la déclaration de sa tendance Ecole Emancipée, le SNES vient d’annoncer, hier jeudi, qu’il renonçait aux dites négociations. « Nous ne participerons plus à partir d’aujourd’hui aux discussions avec Jean-Paul de Gaudemar sur la réforme du lycée », a claironné ce même Roland Hubert. Dans son communiqué, le SNES a repris, sans rien y toucher, tous les points contestés par le SNALC dès la fin août :  l’organisation modulaire des enseignements, la réduction de l’horaire élève à 27 heures, l’effacement des disciplines et des savoirs au profit d’un « socle commun » d’enseignements fondamentaux, la séparation des réflexions sur l’organisation pédagogique du lycée, la définition du métier d’enseignant, devenu gentil animateur, et un calendrier trop serré – craignant « qu’en laissant aux lycéens et aux familles la responsabilité de construire eux-mêmes leurs parcours, la cohérence de la formation, et l’égalité entre les élèves ne soit plus garanties ». Sans oublier la voie technologique, dont le SNES déplore qu’on ne prenne pas en compte (?) la spécificité. Tant qu’à faire, il aurait pu se pencher sur la voie professionnelle : Le SNALC critique depuis des mois la nouvelle version du Bac Pro, en soulignant qu’un second cycle, quel qu’il soit, est toujours dépendant de ce que l’on fait dans le premier cycle, et que c’est dès la quatrième qu’il faut se soucier d’orientation. J’en ai parlé ici même.

Le SNES, avec la ferveur du Néophyte, s’interroge enfin lui aussi sur la réforme du baccalauréat, exigeant le maintien du « caractère national de l’examen », « dans l’hypothèse d’une part plus importante du contrôle en cours de formation ».

Bien sûr, il y a dans cette façon si soudaine de claquer la porte un mélange de bon sens matois, d’instinct de survie, et de stratégie électorale. A un mois et demi d’élections professionnelles imprévisibles, le SNES, qui entend rester en tête de la course, bombe le torse, quitte à s’attribuer le courage et le plumage d’autrui. Il a déjà joué le même jeu par le passé – avant de revenir, en douce, à la table de négociations. Et sans doute a-t-il prévu d’y retourner après novembre : peut-être, à l’heure même où j’écris, ses élus sont-ils en train de téléphoner au cabinet du ministre pour expliquer que leurs militants, bla-bla-bla, et l’opinion publique, bla-bla-bla, et la préparation de la manif du 19 octobre, bla-bla-bla, – mais qu’on peut compter sur eux pour une discussion sérieuse, en tête à tête si possible… D’ailleurs, le même communiqué énumère un certain nombre de « conditions d’un retour dans les discussions », et rédige pour ses adhérents une analyse détaillant les mesures « acceptables » et celles qui ne le sont pas… (voyons, Frédérique, ça ne devrait pas se voir à ce point…). Exigeant par exemple un horaire hebdomadaire de 30 heures, « accompagnement éducatif compris »… Bref, « des postes » et « des moyens »… Business as usual et l’imagination au pouvoir.(1)

Allons ! Je suis mauvaise langue… C’était juste, dans l’esprit de Frédérique Rolet, un hommage à Brel, probablement – la valse à mille temps…

Soyons sérieux un instant.
La réforme du lycée, qui est sans doute souhaitable, ne peut passer que par la réforme du collège. Le ministre a fort intelligemment opéré un lifting de l’école primaire. Et au lieu de nous raconter la suite de l’histoire, dans l’ordre, il préfère sauter l’épisode essentiel, et nous parler de la fin. Inconséquence passagère, espérons-le. D’autant que s’il veut vraiment épargner des postes, et réduire l’horaire des élèves sans que personne n’y trouve à redire, il peut, en réformant sérieusement le collège, amener les élèves, fin troisième, à un niveau tel que la « seconde indifférenciée », qui n’a jamais été autre chose qu’une troisième-bis, ne soit plus nécessaire. Au lieu de ça, il voudrait imposer le lycée unique après le collège unique, alors qu’un collège remis sur ses pieds pourrait préparer à un lycée réellement diversifiée, y compris (et surtout, peut-être) dans la voie professionnelle : le Bac pro en trois ans, cela se prépare… fin cinquième.

Et ce n’est pas, présentement, en claquant la porte avec emphase que l’on fera bouger un ministère arrogant et sûr de lui. La politique de la chaise vide, surtout quand elle n’a d’autre but que la communication interne et externe, ne compense pas un mois de contorsions embarrassées. Il y a là quelque chose de consternant : après avoir prêté les deux mains à des projets inacceptables, le SNES s’aperçoit soudain qu’il se compromettrait, peu avant les élections professionnelles, en se battant face au ministère – et préfère organiser une manif de plus, face aux caméras. Frédérique Rolet a lu La société du spectacle – comme tout le monde.

Bien sûr, un demi-habile souhaiterait que le SNALC à son tour quitte la table des négociations – et, de prophète qu’il était, devienne disciple. En laissant toute opportunité au SGEN et à l’UNSA, refuges de pédagos ultra-minoritaires, d’infléchir dans le sens du désastre une politique déjà fort aventureuse ?

J’espère bien que le SNALC va continuer à faire le forcing, face à Gaudemar, à Jouve, et aux caciques du Moloch, – au moins jusqu’à la réunion de mercredi prochain. Il ne s’agit pas de faire preuve de « bonne volonté » – il s’agit d’occuper toutes les chaises vides, y compris celle que FO, Ponce Pilate de l’Education, n’a jamais voulu occuper. Il s’agit de dire, d’une voix forte, que le ministère se trompe, en croyant nous tromper. Et que s’il se souciait à nouveau du qualitatif, comme en Primaire, au lieu de compter les heures économisées sur la calculette d’Eric Woerth, il pourrait bâtir une politique – et non faire des économies de bouts de ficelle.

Au passage, il aurait un vrai succès auprès de sa majorité, et auprès de la majorité des enseignants. Et il verrait le SNES accourir bien vite, sa sébile à la main.

Et il sera toujours temps, si la surdité grenellienne se confirme, de créer une vraie unité syndicale avec des mots d’ordre communs, et des propositions d’action plus efficaces qu’une grève de 24 heures. Le gel des notes, par exemple. Ou la grève des bacs blancs. Ou…

Quant à la manif du 19… L’union sacrée syndicale doit-elle primer sur la cohérence ? J’ai assez envie de monter à Paris – et j’irais peut-être, si je ne refusais pas de défiler avec le SGEN et l’UNSA, qui seront là avec leurs propres agendas (la critique de la réforme du Primaire, par exemple, pour l’UNSA).

Et sans se soucier du nombre de manifestants, j’espère que le ministère, mesurant enfin la vague de fond du mécontentement, prendra le temps de réfléchir, au lieu d’attendre benoîtement que les syndicats aillent à Canossa – ou se lancent dans un bras de fer qui fera mal à tout le monde. La maison est à rebâtir – et la majorité des parents, des enseignants, des élèves même s’accorde sur ce point (et aussi la majorité du propre parti du ministre) : ce n’est pas en grappillant quelques heures ici, quelques postes là, qu’on parviendra à compenser la désaffection du métier, et les multiples départs à la retraite des années à venir. Ce n’est pas en confiant aux IUFM, qui n’y ont jamais rien compris parce qu’ils n’ont cessé de recruter des gens qui maîtrisaient mal leur propre discipline, les maquettes des « masters d’enseignement » et des concours new age, qu’on parviendra à recruter les enseignants nécessaires aux défis des décennies à venir : un enseignant insuffisant, c’est dix mille enfants qu’on assassine. 

Jean-Paul Brighelli

(1) Pendant ce temps, le SGEN, avec la constance des néo-convertis, persiste et signe : « le SGEN-CFDT fait le choix d’assumer ses responsabilités syndicales dans la défense des personnels. Il entend que les discussions se poursuivent pour une plus grande réussite des élèves mais aussi pour l’amélioration des conditions de travail des personnels qui passe par une autre organisation des enseignements. Il souhaite en particulier que le temps de service des enseignants intègre toutes les nouvelles tâches. »

Le SE-UNSA, prudemment, se tait – de peur sans doute que la langue de bois ne fourche…

Concours de recrutement

   Ah, l’heureux temps où, à l’oral du CAPES, le jury pouvait entendre un candidat apportant la preuve de l’amour de La Fontaine pour les animaux – « il a dédié les Fables à un dauphin, n’est-ce pas… » (Lettres modernes, juin dernier), ou apprendre que le Rhône prend sa source dans les Ardennes (Histoire-Géographie, même date).

   Game over : les maquettes des nouveaux concours de recrutement tout nouvellement pondues par le ministère interdisent, dorénavant, ces extases pédagogiques qui fournissaient aux membres des jurys tant d’anecdotes savoureuses. On n’est plus là pour se marrer.

 

   Des cinq maquettes proposées, deux concernent le concours de recrutement des CPE, pour lesquels je n’ai pas de compétence critique (1), et celui des profs d’EPS, qui a été établi directement par le SNEP, syndicat ultra-majoritaire dans cette spécialité (2).

 

   Pour le reste…

 

   I. Une première maquette, dont la mise en page indique assez clairement la main de la DGESCO et du Ministère lui-même, avec pour l’admission une première épreuve écrite disciplinaire « sans programme autre que les programmes scolaires » (3), et une seconde sur « l’histoire de l’enseignement de la discipline » – une dissertation dans laquelle le candidat devra, en toute indépendance d’esprit bien entendu, « décrire de façon détaillée les changements successifs dans les programmes, en préciser les effets attendus et en évaluer les effets produits ». Langue de bois, me voici !

   Et pour l’admission, une « leçon » qui simulera en 50mn une séance devant une classe donnée (le sujet précise la classe, le niveau, l’élément du programme, et suggère l’utilisation du matériel pédagogique disponible – vive PowerPoint…) ; puis – pour tous les concours – « l’évaluation d’un stage en situation professionnelle », qui aura donné lieu à la rédaction d’un « mémoire » (langue de bois, me voilà), qu’il faudra soutenir devant un jury évaluant en 25mn les compétences professionnelles et didactiques.

 

   II. Seconde maquette, de source plus indécise : il s’agit carrément de réintroduire la bi-valence refusée il y a deux ans par l’ensemble des syndicats. Coucou, la revoilou ! Mais ce projet porte manifestement la griffe de ceux qui militent depuis tant de temps pour le « corps unique », de la Maternelle à l’Université : il est le seul à mettre en parallèle le concours de recrutement des professeurs des Ecole, et celui des enseignants du Second degré. Même duo d’épreuves, pour l’admissibilité, déclinées en Majeure et Mineure (4), et, pour l’admission, une « leçon » simulée (voir plus haut), et un « entretien » sur la connaissance du système éducatif : oh, comme j’aimerais savoir avec quels fonctionnaires seront constitués les jurys ! Oh, comme j’aimerais être sûr que la part de subjectivité, et d’application à la novlangue de la didactique, sera réduite !

 

   III. Troisième maquette – signée, celle-là, de la Conférence des Présidents d’Université (CPU) et de la Conférence des Directeurs d’IUFM (CDIUFM : ils ont eu l’habileté de signer en second, mais il est évident qu’ils tiennent la plume de leurs collègues universitaires, qui n’ont toujours pas compris qu’ils sont iufmisés jusqu’au cou). Elle regroupe elle aussi Premier et Second degré, et s’organise autour des « quatre volets que la CPU souhaite voir figurer dans tous les parcours de master : disciplinaire (ou multidisciplinaire), épistémologique, didactique, et professionnel » : est-il nécessaire de souligner que les savoirs disciplinaires ne constituent plus qu’un quart des pré-requis ? Tout le monde sait qu’on fait mieux cours en étant léger sur les fondamentaux, mais calé en didactique…

   Le disciplinaire / épistémologique / méthodologique concerne donc la première épreuve écrite d’admissibilité, de type dissertatif, la seconde pouvant être une « épreuve sur dossier », « du type des épreuves conçues pour les concours d’attaché » : un groupement de textes sur le système éducatif dont il faut tirer une note de synthèse (5). Et pour l’admission, une « épreuve orale professionnelle » ressemblant comme deux gouttes d’eau à un entretien d’embauche, vérifiera « la connaissance que le candidat a du système éducatif français », et, cerise sur le gâteau, « son aptitude à analyser une situation professionnelle qui n’a pas seulement trait aux contenus de son enseignement » (sic !). Nous voici invités à devenir nounous, ce qui entrera probablement dans l’emploi du temps de nos 35 heures hebdomadaires.

   J’allais oublier : « Il semble opportun de prôner une gestion académique des concours », lance la CPU/CDIUFM, afin de « généraliser la pratique en cours pour le premier degré », avec des « commissions nationales » validant des sujets académiques, la présence du recteur étant censée « rassurer les tenants du caractère national en apportant une véritable garantie de l’Etat ». Cela permettra aux bras cassés et autres pédagogues déficients, qui n’auraient pas même rêvé participer à des jurys nationaux, d’imposer leurs lubies au niveau régional (6). En faisant de surcroît miroiter aux candidats des « affectations académiques » – monstrueuse imposture, puisque nous savons bien qu’une académie déficitaire devra toujours être alimentée par des postulants venus d’ailleurs…

 

   Qu’en penser ?

   D’abord, en amont : le passage à M2 est une absurdité. Il suppose d’un côté de gérer à la fois la préparation d’un concours et l’achèvement d’un diplôme universitaire, en sus d’un stage rendu nécessaire par le format proposé des épreuves – n’en jetez plus ! De plus, il donne aux IUFM, qui ont eu si peur de se noyer dans les universités, l’occasion de refaire surface en inventant des masters professionnels où la part du disciplinaire sera toujours plus étroite. Sans compter que nombre d’étudiants entrés dans ces masters resteront sur le carreau – sans rien, reçus/collés exemplaires d’un système qui prétend former des professionnels, et ne leur propose même pas une alternative. Pedro Cordoba a fourni une analyse indépassable des situations ubuesques qu’entraînera, à court et moyen terme, la mastérisation sauvage des concours de recrutement (http://www.r-lecole.freesurf.fr/).

   Mais sans doute les reçus/collés (estimation moyenne : 80% des masterisés de frais) fourniront-ils, à court terme, de quoi boucher les trous béants des 350 000 enseignants qui vont partir prochainement à la retraite, en permettant de reconstituer les défunts maîtres-auxiliaires. Et adieu alors à ces « heures sup’ » sur lesquels comptent aujourd’hui trop de profs pour compenser des salaires insuffisants. A cocus, cocus et demi.

   En aval, inutile de se demander si ces concours remodelés, qui allègent le dispositif actuel en généralisant la structure des CAPES internes, permettront de mieux faire classe : la réponse est non. On n’enseigne pas avec de la didactique, ni avec une « connaissance du système éducatif ». Pas à de vrais élèves en tout cas. Mais depuis combien de temps les membres des futurs jurys n’ont-ils pas vu un vrai élève ?

 

   Reste le plus beau : la validation définitive du concours.

   Le futur Certifié sera mis tout de suite en situation d’enseignement – à service plein. Mais il aura l’assurance de recevoir l’appui de vrais spécialistes qui se pencheront sur sa pédagogie.. Il en a, de la chance ! Et pas des enseignants en exercice dans son propre établissement, sur le modèle bon enfant des défunts CPR : le SGEN, toujours à la pointe de la pédagogie, refuse tout « compagnonnage », et réclame déjà des formateurs professionnels – de ceux qui ont, depuis longtemps, déserté les collèges et les lycées et sont partis enseigner aux étudiants béats de l’IUFM comment il faut faire classe – de loin.

 

   Jean-Paul Brighelli

 

(1)              A titre d’information : le « référentiel des savoirs et compétences attendus » cite la psychologie, la pédagogie, la sociologie, l’histoire de l’éducation, la philosophie de l’éducation (et de la citoyenneté…), et la connaissance du système éducatif, pour des compétences professionnelles de trois ordres : service de la vie scolaire, projet de vie scolaire, et fonctions de régulation et de médiation. Les épreuves proposées seraient, à l’admissibilité, une dissertation sur l’éducation et la formation des jeunes, et une Etude de dossier ; pour l’admission, une Etude de cas, et un « entretien avec le jury », à partir d’un dossier fourni par le candidat. Tout ce que l’on peut en dire, c’est qu’à moins de recruter massivement, ça laissera quand même 90% des étudiants en psycho/socio dans les limbes.

 

(2)              Après avoir constaté que « le CAPEPS actuel valorise excessivement une forme d’expression littéraire au plan de l’écrit comme de l’oral », et que « l’expression scientifique et technique y est sous-développée », le SNEP propose deux épreuves écrites pour l’admissibilité : une dissertation sur « l’histoire des fondements sociaux, culturels et institutionnels de l’EPS », et une « composition d’ordre technologique à visée didactique (?), sur les « enjeux didactiques relatifs à l’enseignement de l’EPS ». Pour l’admission, un premier oral sur les « enjeux de l’EPS », un second oral « technico-didactique »où « la prestation physique pourra servir de base à l’entretien », et enfin une « pratique de spécialité » qui mettra en évidence la connaissance qu’aura le candidat du « développement anthropo-historique d’une APSA et des pratiques qui en découlent ». Je rappelle que les didacticiens de l’EPS ont été le cheval de Troie des sciences de l’Education au sein de l’Ecole, depuis fort longtemps. La pédagogie, c’est leur domaine, l’égalitarisme est leur credo… Surtout, que l’on n’aille pas s’imaginer que leur discipline a quoi que ce soit à voir avec le sport – ou, a fortiori, la compétition. Allez, je vais me repasser les Chariots de feu, le film définitif sur le sujet, ça me calmera les nerfs.

 

(3)              C’est le leitmotiv de toutes ces maquettes. Le candidat n’est pas censé savoir autre chose que les programmes eux-mêmes. D’un côté, c’est monstrueux : en Histoire-Géo, cela consiste à tout savoir sur tout – en quatre à cinq mois de préparation, puisque les concours auront lieu à la fin du premier semestre. « Mais », a fait remarquer, à une délégation du jury de CAPES d’HG venue s’informer en juin dernier, un Conseiller qui manie merveilleusement l’humour anglais et le second degré, « les candidats sont forcément qualifiés – sinon, cela signifierait que les Licences que vous leur avez délivrées n’ont pas de contenu réel, n’est-ce pas ? » (et le texte de travail, « à ne pas diffuser », du projet CPU/CDIUFM précise : « Les universités seront garantes de la validation des savoirs et savoir-faire fondamentaux des étudiants », ce qui justifie l’absence de programme : il est bien connu qu’un étudiant de M1 possède à fond tous les savoirs de sa matière). Et par ailleurs, cela interdit de rien savoir de façon vraiment approfondie, alors que nous savons tous, et dans toutes les matières, qu’on ne fait passer un programme, face à des élèves, qu’avec des réserves conceptuelles très solides : il faut en savoir bien plus que ce qu’il est recommandé d’apprendre aux élèves, pour leur faire passer un peu de Savoir. Pour transmettre, il faut avoir les épaules larges – et solides.

 

(4)              Exemple donné : « Langues anciennes ou modernes pour le concours de Lettres » (pourquoi pas ?), et « physique-chimie pour le concours de Mathématiques »… On réinvente les PEGC.

 

(5)              Pour le Premier degré, la CPU/CDIUFM prévoit une admissibilité sur une évaluation des savoirs disciplinaires, et une admission sur une « interrogation à partir d’un dossier fourni par le candidat en appui sur ses expériences de stage » – ou la conception d’une demi-journée de classe à partir de documents fournis par le jury (les concepteurs n’ont pas tranché).

 

(6)              L’un des éminents « chercheurs » de l’IUFM de Montpellier vient de sortir un opuscule sur la violence scolaire (inutile de faire trop de publicité à l’auteur ou à son livre), dans lequel il explique posément que les enseignants doivent avoir de la violence de leurs élèves une approche positive et ne pas être paranos… Et baisser culotte avant d’entrer en cours, peut-être.