Revalorisation

On sait bien que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Mais les revendications devraient engager ceux qui les formulent. « Revalorisation ! » clament la plupart des syndicats enseignants. C’est devenu un raccourci, chez certains : « la Revalo ! » Mais encore ?

     La nostalgie ni les émoluments ne sont plus ce qu’ils étaient. 20% de moins en 25 ans, ce n’est plus une saignée, c’est une hémorragie. Un enseignant, jadis, c’était Topaze et ses bottines usées. Aujourd’hui, Topaze est en sandalettes. Et demain, le retour des mandarins aux pieds nus ?

     Et qu’on ne s’y trompe pas. Cette contraction du bulletin de salaire ne fut pas un diktat gouvernemental à sens unique en période de vaches maigres. Elle fut savamment négociée.

     Le ministère de l’Education Nationale, contrairement à ce que l’on croit ou à ce que l’on affirme, a vu depuis Mitterrand son budget renforcé, même si les moyens en hausse ont été, au fil des années, différemment distribués. On a joué les catégories les unes contre les autres — primes aux chefs d’établissements, Certifiés contre Agrégés, et Professeurs des Ecoles contre tout le monde. La FEN n’y a pas résisté, la FSU pourrait bien un de ces jours payer le prix de ces antagonismes. Travailler autant pour gagner beaucoup moins, il faut être masochiste comme seuls les profs savent l’être pour l’accepter longtemps.

     Dévaluation négociée, disais-je… Les syndicats alors majoritaires ont accepté des réductions de salaires en échange, par exemple, d’une réduction du nombre d’élèves par classe. Réduction insensible dans la réalité du travail, parce qu’elle a été générale, au nom de ce principe d’égalitarisme qui a grippé toute la machine à enseigner. Nous sommes passés de 32 élèves par classe à 28 ou 29 — pour revenir insidieusement à 32, ou plus. Fin de partie, dirait Beckett. Une réduction de 10% des effectifs, qui correspond statistiquement à un vrai effort financier, ne fait aucun bien, ni aux bonnes classes où l’on se fiche pas mal d’enseigner à 35 ou 40 élèves studieux (souvent plus de 50 en prépas, c’est lourd en copies à corriger mais c’est gérable), ni dans les plus difficiles, où seule une réduction massive aurait un sens. J’ai suggéré dans Fin de récré de ne pas répartir uniformément les moyens : tollé ! Anathème ! Toute évidence, dans l’Education, si elle heurte les habitudes, pourvu qu’elles soient inefficaces, est intolérable.

     Histoire exemplaire. Le lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers, classé en ZEP, s’est inscrit en 2001 dans la convention qui permet aux élèves de ZEP de passer un examen particulier dérogatoire au concours classique pour entrer à Sciences-Po, et a donc mis sur pied une Terminale  « d’élite », un « atelier Sciences-Po ». Discrimination positive — comme le sont ces « prépas à la prépas » installés à Henri IV (Paris) ou à Thiers (Marseille). Comme on pouvait s’y attendre, et comme le rappelle Raphaëlle Bacqué dans un article du Monde du début juillet (1),  « le SNES, syndicat majoritaire à Henri-Wallon, et l’extrême gauche, fortement représentée dans le lycée, ont longtemps plaidé pour que les moyens financiers dégagés pour assurer les heures supplémentaires de cours aillent à l’ensemble des élèves plutôt qu’à une si petite minorité. » Saupoudrez, saupoudrez, vous serez au moins sûrs qu’il n’en restera rien. Autant persister à faire échouer tout le monde. Pas au Bac, bien sûr ! Mais qui croit encore que c’est un critère ?

 

     Comment s’étonner qu’il y ait de moins en moins de volontaires pour passer des concours qui, au terme de 5 ans d’études et d’une sélection sévère, vous garantissent libéralement 1350 euros par mois, la quasi-certitude d’être ballotté entre plusieurs établissements pendant des années et insulté par vos élèves, l’oubli de votre propre discipline au profit de méthodes ubuesques, et la démission, ou pire, à court ou moyen terme (2). Profs au bord de la crise de nerfs, déprimez à petit budget — et en silence, s’il vous plaît…

     Heureusement, il nous reste La Verrière…

 

     Les enseignants appartenaient jadis à une classe moyenne dont la définition même est qu’elle pouvait espérer mieux pour ses enfants. Un agrégé valait un colonel — aujourd’hui, tout juste un capitaine. Et un Certifié d’aujourd’hui vaut… un caporal. Quelle chance qu’il fasse de son enfant un polytechnicien ?

     Sans compter qu’il est au front d’un bout de la journée à l’autre. Afghanistan un jour, Gennevilliers toujours. Ou Corbeil. Vaulx-en-Velin. Marseille, quartiers Nord. Et tant d’autres. Soutier d’une guerre sans fin, dans des collèges transformés en tranchées. Zones d’Elimination Programmée.

     Et pour quelle récompense — quelle reconnaissance ? Un prof, cela habite un deux-pièces, dans une cité à l’environnement incertain. Sécurité de l’emploi et absence de pouvoir d’achat garanties. Ah oui, les vacances ? Mais ça ne part plus guère en vacances.

      D’autant qu’elles ne nous sont pas payées, les vacances. Peu de gens, en dehors de l’Education Nationale, le savent. Je me demande même si tous les profs sont au courant (3).

     Bien plus que d’une revalorisation saupoudrée à tous, ou distribuée à certains sous forme d’heures sup et de primes à la servilité, c’est d’une réhabilitation que les enseignants ont besoin. Non pas de discours creux affirmant qu’ils font tous un boulot formidable — ce qui est faux. Mais d’une politique qui, même à moyens constants — ne nous faisons pas trop d’illusions —, donnera vraiment plus à ceux qui n’ont pas grand chose. À commencer par des conditions de travail décentes.

     Car tout se tient. Des négociations sur les salaires (et surtout sur les salaires des plus jeunes, car si à très court terme le métier ne redevient pas attractif, c’est en Roumanie ou au Sénégal que nous irons recruter les profs du futur proche) ne doivent pas être disjointes d’une réflexion sur la pédagogie — c’est-à-dire les programmes et les conditions pratiques de leur application. Etre mieux payé, c’est bien. Ne plus se faire cracher à la gueule, ne plus s’égosiller pour faire régner un ordre précaire, ne plus avoir besoin d’un flingue pour enseigner que Molière s’appelait Poquelin (4), ce serait mieux.

 

     Des promesses du candidat Sarkozy (5), que reste-t-il ? Pas grand chose. Faute d’une négociation globale, les syndicats, après avoir, chacun à son tour flirté avec le ministère, se sont retirés sur l’Aventin, comme on disait quand on faisait ses « humanités » — autrefois. Le futur candidat à la présidentielle (et j’espère que je ne surprends personne en disant que nous entrerons, à la rentrée, dans la ligne droite vers 2012) devra parler aux enseignants un autre langage que celui de la « revalorisation ». Il devra utiliser la langue de la reconquête. À droite comme à gauche, en ce moment, c’est « no future ». Alors, qui osera nous rendre « demain » ?

 

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Comme je déteste me parer des plumes des paons, je préfère citer ici un court extrait d’un livre à paraître après la rentrée, et signé d’une responsable syndicale de haut niveau : « La situation matérielle des professeurs n’a cessé de se dégrader depuis les années 1980. Selon une étude récente du CEPREMAP [CEntre Pour la Recherche EconoMique et ses Applications, Les enseignants, leur rémunération et leur niveau de vie, 1982-2005, D. Goux et E. Morin, février 2008], les rémunérations nettes versées aux enseignants du primaire et du secondaire auraient augmenté en moyenne d’environ 1,9% par an entre 1990 et 2005, soit à peu près exactement le rythme annuel d’évolution des prix à la consommation (+1,88%). Mais ces gains de pouvoir d’achat seraient essentiellement dus aux mesures d’avancement individuelles : la profession n’a ainsi pas été revalorisée dans son ensemble, mais par le simple jeu du célèbre GVT ou « Glissement Vieillesse Technicité », barbarisme inventé par la gauche du tournant de 1983 pour qualifier l’augmentation des rémunérations par le simple jeu des promotions et des changements automatiques d’échelon. En cela, l’étude réalisée par Touria Jaaidane et Robert Gary-Bobo [Btissam Bouzidi, Touria Jaaidane et Robert Gary-Bobo, Les traitements des enseignants français, 1960-2004 : la voie de la démoralisation ?, mars 2007. http://team.univ-paris1.fr/teamperso/rgbobo/fonctionnaires06e.pdf] semble plus pertinente, puisqu’elle s’attache à étudier l’évolution des rémunérations enseignantes nettes, à échelon constant dans la carrière des individus et sans tenir compte des primes. Le pouvoir d’achat du point d’indice — référence du traitement des fonctionnaires — aurait ainsi baissé de 15% environ entre 1981 et 2004, l’alourdissement des prélèvements obligatoires (CSG et RDS entre autres) faisant le reste : le pouvoir d’achat des traitements nets, à un échelon donné dans la carrière d’un agrégé du secondaire, a ainsi baissé de 20% sur la même période. En d’autres termes, Touria Jaaidane et Robert Gary-Bobo précisent ainsi qu’au cours de leur carrière, « les profs remontent un escalator qui descend : si chaque échelon est une marche de l’escalator, à cause de la mauvaise indexation du fameux point d’indice et de la hausse des cotisations sociales, un enseignant qui reste sur la même marche voit son pouvoir d’achat érodé. S’il remonte l’escalator assez vite (si ses avancements sont assez rapides), son pouvoir d’achat ne baisse pas et peut même progresser ». Pour faire court, il faudrait augmenter tous les échelons de 25% pour remettre les espérances d’un agrégé débutant de 2004 au niveau de celles d’un agrégé débutant en 1981… Cette situation contraste avec la relative euphorie des Trente Glorieuses : les salaires des agrégés ont augmenté de 50% environ en termes réels entre 1962 et 1981 ; s’ils avaient dû augmenter autant entre 1982 et 2002, un agrégé d’âge moyen gagnerait aujourd’hui plus de 4500 euros bruts par mois, contre 2500 aujourd’hui.

 

(1) http://mobile.lemonde.fr/societe/article/2009/07/02/top-depart-pour-sciences-po_1214422_3224.html

(2) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/05/10/profs-au-bord-de-la-crise-de-nerfs.html

(3) On trouvera l’ensemble des informations sur les aberrations comptables des « décrets de 1950 » sous la plume de Laurent Tarillon, sur http://leruisseau.iguane.org/IMG/pdf/1950-trop-vieux.pdf

(4) On se souvient peut-être que c’est l’une des scènes-phares de la Journée de la jupe, ce remarquable film chroniqué ici en son temps (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/03/25/la-journee-de-la-jupe.html)

(5) http://www.u-m-p.org/site/index.php/s_informer/discours/nicolas_sarkozy_a_maisons_alfort

 

Desobeisseurs galopins et turlupins

Chaque époque a les héros et les martyrs qu’elle mérite. Ma génération avait appris les noms de Jean Moulin, Jacques Decour, Danielle Casanova ou Pierre Brossolette. Les baby-boomers de 2000 devront-ils apprendre les noms de Refalo, Cazals ou Redon, les « désobéisseurs » du Primaire que le ministère menace aujourd’hui de sanctions ? Marx a bien raison de dire que l’Histoire, quand elle se répète, transforme la tragédie en farce.

     Car c’est bien d’une farce qu’il s’agit : le ministère Darcos modifie intelligemment les programmes du Primaire, et un quarteron de jeunes gens déjà rancis dans des pratiques pédagogiques surannées (1) se dresse sur ses ergots pour claironner urbi et orbi qu’il n’appliquera pas les nouvelles mesures. Il paraît impensable à ces pédagogues d’un autre âge que les enfants apprennent à lire de façon cohérente. Inimaginable qu’on leur enseigne la grammaire de façon suivie, et systématique. Ignoble qu’on les force à apprendre par cœur la Cigale et la fourmi, ou les quelques dates qui ont fait la France. Insensé qu’on veuille leur instiller une culture commune au lieu de respecter la langue morcelée et les habitudes du ghetto.

     Qu’on me comprenne bien. J’ai été, avec d’autres, à l’origine des travaux qui ont conduit à reprendre, fin 2007, des programmes dits de 2002, mais qui en fait enfonçaient le clou déjà fiché par la loi de 1989, qui avaient déjà fait la preuve de leur nocivité. J’ai donc quelque droit à m’exprimer sur une réforme que nous appelions tous de nos vœux. Tous ? Tous ceux au moins qui, depuis des années, se faisaient régulièrement sanctionner par des Inspecteurs auxquels telle méthode de lecture syllabique semblait idéologiquement suspecte — le b-a-ba est bourgeois, la méthode idéo-visuelle est prolétarienne. Marc Le Bris, Rachel Boutonnet, Brigitte Guigui ou Françoise Candelier ont payé en leur temps un lourd tribut aux aberrations du pédagogisme, les livres qu’ils ont eu l’audace de faire paraître, en ces époques de pensée unidimensionnelle, les avaient désignés à la vindicte administrative des ayatollahs de la pensée unique, et quelles que soient les options qu’aient pu prendre depuis les unes et les autres, qu’ils en soient aujourd’hui profondément remerciés.

     Parmi les gauleiters qui imposaient dans les régions la Pensée Meirieu se trouvait à l’époque Pierre Frackowiack. Il officiait dans le Nord, et ses foudres s’abattaient sur toutes celles et tous ceux qui osaient Boscher plutôt que Mika, la vache à lait de l’inénarrable Roland Goigoux… Que disait alors cet aimable garçon ? « La liberté pédagogique est l’alibi des conservateurs » : ainsi s’exprimait-il en 2005 (2). Que dit-il aujourd’hui ? Que « jamais depuis juin 40 » la liberté n’a été aussi menacée. Que le ministère ose, à l’encontre des « désobéisseurs », des mesures de rétorsion plus noires que jamais Vichy n’en osa contre les juges réfractaires à la Section Spéciale. Que l’Inspection Académique de Haute-Garonne, qui est chargé de traiter le cas Refalo, est un « tribunal militaire » (3). Ces gens-là ont un sens de la mesure et de la rhétorique que nous pouvons leur envier…

     Ce n’est pas tout à fait nouveau. En octobre 2005, quand venait de sortir la Fabrique du crétin, le même sieur Frackowiack s’était fendu, sur le site des Cahiers Pédagogiques, organe-relais de la Pensée unique et qui bénéficie d’une subvention ministérielle, d’une critique dont je porterais encore les cicatrices, si je n’avais le cuir un peu résistant (4).

     Pauvres désobéisseurs ! Le pape suprême, Philippe Meirieu, a commencé par les soutenir (4), avant de « comprendre » la réaction administrative du ministère. Double langage, quand tu nus tiens… Après avoir affirmé qu’il ne fallait pas les sanctionner (http://www.meirieu.com/nouveautesblocnotes.htm), il trouve ces sanctions logiques (« À partir du moment où vous vous qualifiez de désobéisseur, une formulation assez maladroite, l’institution ne peut pas ne pas réagir. D’autant que les enseignants ont pour fonction symbolique de faire obéir leurs propres élèves. » http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article2814). Et il a raison, cet homme : quel exemple déplorable donnent les « désobéisseurs » !

     Mais d’ici à les sanctionner…

   Françoise Guichard, dans un article tout récent posté sur le site — indispensable — de Reconstruire l’école (5), si elle ne prend pas leur défense, appelle à la mansuétude. Certes, note-t-elle, nous pourrions penser que « c’est bien fait pour eux », et que l’arroseur des temps jadis est aujourd’hui sous la douche ; que le ministère, en opérant des retenues sur salaire pour journées de grève larvée et autres désoccupations pédagogiques, est dans son droit… Xavier Darcos, peu avant de partir pour le ministère du travail du dimanche, avait annoncé qu’il serait impitoyable, et a dû transmettre la consigne à Luc Chatel. La lourde main de la rue de Grenelle pourrait bien s’abattre sur tel ou tel, le couper en morceaux et clouer chaque part sur la porte des écoles où officient ces héraults — département 34, comme Cazals — de la bravitude désobéissante… Mais, ajoute-t-elle, « on impose à ces enseignants, souvent de jeunes collègues, de revenir sur ce qu’on leur a longtemps présenté comme un dogme et une veritas aeterna : après leur avoir farci la tête, pendant leurs années d’IUFM, avec la divine pensée Meirieu, voici qu’on leur demande de la renier, c’est-à-dire, finalement, de renoncer à ce en quoi ils ont cru, et à la manière dont ils ont travaillé. Car ils ont fait leur travail en conscience, et c’est en conscience qu’ils désobéissent. Ils pensent de bonne foi être des « résistants pédagogiques » et œuvrer pour le bien des enfants qui leur sont confiés, en leur ouvrant la voie de l’émancipation citoyenne et de la liberté de jugement. Pouvons-nous nous contenter de dire qu’ils se trompent lourdement, et qu’une bonne mise à pied leur remettra les idées au clair ? »

     Comme me l’a confié une institutrice du GRIP, avec l’accent chantant qui est le sien : « Les pôvres, on leur demande d’utiliser des méthodes et d’enseigner des choses dont ils n’ont pas la moindre idée… Il ne faut pas les priver d’école : il faut qu’ils y retournent, au contraire… »

     Non, non, monsieur le ministre : le pédagogue que je suis proteste contre des sanctions disproportionnées. Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. Ils n’en savent pas le b-a-ba. Octroyez-leur le droit à l’erreur, et surtout, surtout, instaurez des Instituts de Reformation des Maîtres dévoyés par ces pédagogies de l’échec programmée qui ont sévi depuis une trentaine d’années — et un peu plus. Plutôt que de les frapper au porte-monnaie ou dans leur plan de carrière (« 1. Je désobéis ; 2. Je prends la pose du martyre ; 3. L’IUFM voisin me recrute… »), envoyez-les refaire quelques études — bonnet d’âne sur la tête, pour accélérer la transmission, enfin, de connaissances.

     Créons donc des écoles pour leur apprendre à apprendre vraiment. Confions-les à celles et ceux qui, la veille, étaient voués aux gémonies par leurs supérieurs hiérarchiques intellectuellement inférieurs. Rachel Boutonnet, que le président de la République a consultée il y a quelques mois, pourrait intelligemment coordonner cette remise à niveau. Nous ne pouvons pas, en ces temps où le recrutement est si difficile, nous priver de quelque compétence que ce soit — même si elle s’appelle Cazals, Refalo ou Redon.

     Dans le mouvement qui a désoccupé les universités durant la moitié de l’année, nous avons vu les IUFM, qui se croyaient perdus, reprendre du poil de la bête. Parfois avec l’aide de ceux qui, la veille, les auraient volontiers effacés d’un coup de plume et de pied au derrière. Ils ont été à la pointe des combats contre Xavier Darcos. Aujourd’hui, ils sont à la pointe de la collaboration, tout prêts à déposer chez Valérie Pécresse des maquettes de masters « professionnels », dans la perspective des futurs concours de recrutement. Quitte à phagocyter les enseignants-chercheurs qui les ont aidés à survivre — et qui devraient s’apercevoir que n’importe quel master suffira, in fine, pour passer lesdits concours, et qu’il est parfaitement inutile qu’il soit estampillé « Sciences de l’éducation ». Les « désobéisseurs » sont de la même farine : les sanctionner serait leur donner une palme inutile, les laisser faire serait faire (re)prendre à leurs élèves un risque inutile : nous avons déjà grâce à eux sur les bras une génération presque parfaitement inculte. Il faut les rééduquer, leur réapprendre à lire, écrire et compter — et à se taire.

      Jean-Paul Brighelli

(1) Au dernier recensement, ils seraient 2700 sur 364 000 enseignants du Primaire. Et le mouvement s’essoufle, de l’aveu même de leur chef de file, Bastien Cazals, qui craint fort que les vacances ne donnent « un coup d’arrêt à la mobilisation. » Quant à la rhétorique Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas moi qui l’ai inventée : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration, c’est pourquoi d’un fonctionnaire dévoué, je me vois contraint de devenir un fonctionnaire désobéissant ! » C’est en ces termes que Bastien Cazals, directeur d’école et enseignant à Saint-Jean-de- Védas (Hérault), a fait publiquement connaître le 25 novembre 2008, par un courrier adressé à Nicolas Sarkozy, son refus d’appliquer l’ensemble des réformes mises en oeuvre dans l’enseignement primaire par le ministère de l’Éducation nationale. Et le SE-UNSA, pourtant profondément infiltré par les lubies pédagogistes, a vivement protesté contre les déclarations à l’emporte-pièce d’Alain Refalo, mettant en cause son inspecteur de circonscription — syndiqué lui aussi : l’union est un combat…

 

(2) Hasard, certainement : le site sur lequel il avait posté sa diatribe (http://www.unsa-education.org/sien/sections/lille/libpedPF.htm) a opportunément supprimé cette page : ainsi fonctionnent les administrations de Big Brother, qui effacent régulièrement, dans le roman d’Orwell comme dans la réalité des syndicats-croupions, la trace des promesses non tenues.

 

(3)http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2009/06/Faut-iltransformerLIAentribunalmilitaire.aspx

(4) On trouvera trace de ces anciens débats dans http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=1894). Et les amateurs peuvent même aller voir ce que je lui ai répondu, à l’époque, dans le style conciliant qui m’était alors familier (http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=1909).

 

(5) http://www.r-lecole.freesurf.fr/fguichardmais01.htm

Discrimination negative

La suppression de la carte scolaire devait, entre autres ambitions, dissoudre peu à peu les ghettos scolaires — les Zones d’Exclusion Programmée des années 1980, dans l’ombre des ghettos sociaux des années 1960. Bientôt, il ne serait plus nécessaire d’avoir le bon piston, ou la bonne option, pour entrer dans un lycée plus classique que le modèle Pailleron de son secteur. Bientôt, les bons élèves plus ou moins défavorisés pourraient aller faire la nique à ceux des beaux quartiers…

Mais une libéralisation à laquelle on impose une contrainte devient vite un carcan. À la fin de la sectorisation s’est ajoutée récemment l’obligation pour les « bons » lycées de réserver un quota de places (en théorie autour de 20%) aux « boursiers » et autres déshérités.

A priori, pourquoi pas ? L’école a toujours eu, avec le service militaire, la réputation de brasser les classes. Fils de bourgeois ou filles de concierge, ils allaient tous dans les mêmes hauts lieux de la pensée en herbe…

Mais voilà : le service militaire a vécu, et à voir la politique des nouvelles inscriptions en Seconde pour la rentrée de septembre prochain, le melting pot scolaire est à ranger au rayon des vieilles lunes pédagogiques. Nombre de lycées semblent avoir choisi de ne recruter quasiment que des « boursiers », pendant que certains autres, affranchis depuis toujours des contraintes administratives, persistent à offrir leurs pupitres aux enfants du Vème ou du VIème arrondissements de Paris.

En théorie, le tri des dossiers est effectué non par l’établissement, mais par l’Inspection d’Académie (1). C’est une première distorsion, à laquelle s’ajoute celle de proviseurs soucieux de faire du zèle, et de ne plus compter dans leur établissement , outre ceux que ce qui reste de sectorisation les oblige à accepter, que des gosses aussi peu nantis que possible, quel que soit leur niveau. Devenir ZEP, ça, c’est de l’ambition. Et de la réussite.

Peut-être faudrait-il d’ores et déjà prévenir les parents : tel établissement de réputation honnête, sis dans une Préfecture ou une sous-préfecture sans histoire, aura majoritairement en Seconde, à la rentrée de septembre, des enfants issus des collèges les plus déshérités, où aux tares inhérentes au « collège unique » s’ajoutent celles d’un environnement peu propice aux études, et quelques habitudes dont le moindre effort n’est pas… la moindre.

Et il semble bien, à l’heure où j’écris, que l’entrée en Sixième soit tout aussi problématique. Comme si certaines administrations (à commencer par les Inspections académiques) tenaient absolument à saboter la rentrée, en protestant à leur manière contre la suppression de la carte scolaire, qui les défrise idéologiquement – ou qui, plus prosaïquement, leur donne un surcroît de travail pendant quinze jours. Mais après quelques dizaines de retours sur ce blog, partout en France, viser une Seconde précise, entrer dans une Sixième particulière, tourne au tour de force. Piston, me voilà !

Et pour ceux qui n’en ont pas ?

 

C’est à désespérer les classes moyennes. Elles comptaient sur l’Ecole pour donner à leurs enfants, dans la mesure où ils le méritaient, un avenir plus brillant que le leur. Elles doivent désormais savoir qu’elles sont interdites de très bons lycées, où entrent prioritairement les enfants des bourgeois qui habitent dans l’arrondissement, et interdites de lycées moyens, où par goût de l’égalitarisme imposé on finit par ne plus recruter que les exclus du système, quel que soit leur niveau. Un gosse méritant, bardé de bonnes notes, arrivant d’un collège, ZEP  ou non, où il a eu bien du mérite de résister au discrédit qui frappe les « intellos », n’a apparemment aucune chance d’entrer au lycée de ses rêves d’avenir, soit que le proviseur s’y oppose personnellement, soit que l’Inspecteur d’Académie l’ait préalablement exclu du tri. À sa place se retrouvent des « boursiers » dont le mérite le plus évident est d’être déjà aidés par la Nation. Quant aux internats, qui seraient pour biend es élèves une chance extraordinaire de sortir de leur milieu, ou simplement d’étudier dans des conditions optimales sans se taper trois heures de transport quotidien, inutile même d’en parler.

On sait que l’égalitarisme pédagogique des années 1970-2000 a engendré plus d’inégalités que l’élitisme de jadis. Le souci social d’aujourd’hui fabrique des exclus là où il n’y en avait pas encore, sans faire forcément de bien aux enfants qu’il feint d’aider.

Et bien évidemment, ces sélections par l’argent ou par le manque d’argent, tout aussi stupides l’une que l’autre, ont des incidences en aval. Quand on choisit sur dossier les entrants en Classes Préparatoires, on regarde de quel établissement arrive le prétendant. Et on sait très bien ce que vaut tel ou tel lycée de campagne. Les bons élèves sont donc victimes d’une double discrimination — à l’entrée en Seconde, et après le Bac. L’argument selon lequel les refus du lycée de Montélimar, par exemple, de scolariser les très bons élèves qui ne dépendent pas étroitement de son secteur, auraient pour objet de revitaliser celui de Nyons font long feu : on ne recrute pas spontanément en prépas à Valence ou Grenoble — pour ne pas parler de Lyon — les élèves de l’olive noire, bientôt on n’y recrutera plus non plus ceux du nougat, si l’on persiste à combler les trous avec des « boursiers » de tous niveaux.

Le petit Pagnol raconte comment, à l’orée du XXème siècle, les bourses sautaient lorsque les résultats scolaires ne suivaient pas. Le darwinisme de l’école de Jules Ferry et de ses descendants immédiats était impitoyable : il allait offrir au petit Camus l’occasion de briller, mais combien d’enfants méritants ont été sacrifiés à ces règles de fer…

Désormais, il suffit d’être pauvre, ou déclaré tel. Peu importe que l’on réussisse ou non. Peu importe que l’on soit ou non un voyou incontrôlable.

Sartre recommandait de ne pas désespérer Billancourt. Mais c’est désormais l’ensemble des classes moyennes que le système désespère.

Par classes moyennes, j’entends tous ceux pour qui le pain quotidien reste quotidien, mais dont le steack commence à être relativement hebdomadaire. Tous ceux dont les enfants, cet été, partiront en vacances chez eux, parce que leurs parents dépassent les minima sociaux qui permettent de bénéficier des aides du même nom. Tous ceux qui avaient l’espoir de voir leurs enfants les dépasser, socialement parlant. Sur le fronton des lycées dorénavant sera inscrit la devise de l’Enfer de Dante : « Vous qui entrez, abandonnez toute espérance » — toute espérance au moins d’oser plus haut, d’aller plus loin. De s’en sortir.

 

Les syndicats et le ministère en sont en ce moment aux derniers réglages de cette usine à gaz invraisemblable qui a nom « Brevet des collèges ». On cherche encore le moyen d’additionner des torchons et des lanternes, c’est-à-dire de combiner l’évaluation du « socle », pensée en système binaire (« maîtrise » ou « ne maîtrise pas » telle ou telle compétence), les notes du contrôle continu de Troisième, et les notes (chiffrées, celles-là) de quelques épreuves finales. Je suggère aux acteurs de ces négociations ardues d’y ajouter un paramètre : faire du Brevet le juge de paix de l’entrée en Seconde. Décréter que les résultats, et eux seuls, décideront du choix de l’établissement. Tout comme les résultats de Terminale (et accessoirement, très accessoirement, ceux du Bac) décident du recrutement en BTS, en IUT ou en Classes préparatoires. Voilà qui ferait du Brevet le vrai laboratoire d’un futur Bac.

Que l’on corrige doucement, « à la main », en donnant un coup de pouce aux meilleurs « boursiers », ce que peut avoir de trop rigide une pareille règle, pourquoi pas ? On le fait déjà dans les formations supérieures. Mais qu’une administration s’arroge le droit de condamner à la médiocrité des enfants supérieurement intelligents, sous le seul prétexte que leurs parents gagnent de quoi ne pas mourir de faim sans recourir à l’aide publique, ce qui n’est pas une tare, est un effet pervers, très pervers, des bonnes intentions — comme d’habitude. Le collège unique avait déjà le même but, et trente ans plus tard, son bilan est globalement négatif. D’aucuns voudraient bâtir un « lycée unique » sur le même modèle — sachant bien que les enfants des classes aisés, eux, ne seront jamais concernés par la discrimination positive, qu’ils dépendent géographiquement de « bons » lycées, ou qu’ils aient les moyens de s’offrir du « bon » privé.

Le Président de la République devrait se méfier. Un régime meurt d’imperceptibles impolitesses. Ceux qui ont voté pour lui ne sont pas les bénéficiaires du « paquet fiscal », qui n’ont jamais été assez nombreux pour faire élire qui que ce soit. Ce sont, comme d’habitude, les classes moyennes qui l’ont porté au pouvoir. Des gens qui n’auront jamais ni Rolex, ni Patek Pilippe. Elles savaient bien, ces classes moyennes, que Royal se contenterait de perpétuer, à l’Ecole, la fabrique du crétin. Elles ont voulu croire que Sarkozy, tout en menant une politique tout aussi libérale que sa concurrente « socialiste », donnerait un peu d’air à un système d’enseignement qui crevait sous la dictature des idéologues de la pédagogie. Les décevoir, c’est les jeter dans les bras du premier qui sera bien conseillé : ce n’est pas parce que l’on ne brille pas aux Européennes que l’on ne peut pas, trois ans plus tard, remporter la Présidentielle. L’Ecole, à force d’être l’école du désespoir, pourrait bien, en ces temps de crise, être le juge de paix des futures ambitions.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) À Marseille, et sans doute ailleurs, il semble bien que l’Inspection d’Académie n’ait même pas pris la peine de demander aux Collèges d’expédier les dossiers patiemment et soigneusement montés par les élèves et leurs enseignants, en Troisième, pour valoriser tel ou tel gosse « méritant » et le faire accéder à une Seconde à options « nobles » d’un établissement réputé. Le critère « social » est devenu déterminant en première comme en dernière instance. Tu es en Troisième ZEP et tu te casses la tête à être bon élève ? Tu seras en Seconde ZEP, mon fils — le Bac, tu l’auras quand même, même s’il ne vaut pas grand chose. D’ailleurs, pourquoi ne fais-tu pas un BEP tout de suite, toi qui n’es fils de personne — ni fils de riche, ni fils de pauvre ?