Finkie

– Ainsi donc, vous avez lu le dernier ouvrage de Finkielkraut ?

– Oui — le Cœur intelligent (1).

– Curieux titre. C’est bien ce que l’on appelle un oxymore ?

– Ou un idéal ? C’est, paraît-il, ce que Salomon demandait à la Divinité.

– Alors ? Vous me le recommanderiez ? Un philosophe qui s’occupe de littérature, a priori, ce n’est guère plus excitant qu’un littéraire qui aurait des prétentions à la philosophie. Chacun chez soi…

– Aussi bien fait-il davantage de philosophie que de littérature. Il fait même — chacun ses obsessions — plus de pédagogie que de philosophie. Mais enfin, Socrate ne faisait-il pas l’un et l’autre avec Alcibiade ?

– Vous voulez dire qu’il mouline encore et encore la même chanson ?

– Eh ! Nous-mêmes, faisons-nous autre chose ?

 

(1) Chez Stock / Flammarion., 2009. Merci à l’amie qui me l’a offert, le 23 septembre dernier…

 

    Un cœur intelligent est un livre où l’on peut butiner — et je raffole des livres qui ne nous imposent pas une lecture linéaire. J’aime les recueils d’articles, les fragments, Cioran, Nietzsche ou La Rochefoucauld — tous ces livres dont le décryptage s’apparente à ce qu’Italo Calvino (1) dit des décodages — et encodages… — de l’amour (« la lecture que les amants font de leur corps n’est pas linéaire. Elle commence à un endroit quelconque, saute, se répète, revient en arrière, insiste, se ramifie en messages simultanés et divergents, converge de nouveau, affronte des moments d’ennui, tourne la page, retrouve le fil, se perd… »). J’aime inverser cette métaphore, et prendre les livres comme un corps amoureux — de façon discontinue, aléatoire, attentive cependant.

    C’est d’ailleurs ce que Finkielkraut a fait lui-même : il a erré dans une bibliothèque choisie, il a feuilleté pour nous quelques titres dont on pense d’abord que le point de contact est le caractère disparate : la Plaisanterie, Tout passe, Histoire d’un Allemand, le Premier homme, la Tache, Lord Jim, les Carnets du sous-sol, Washington Square, le Festin de Babette. Des Européens — Russie comprise —, et des Américains. XIXème et XXème siècle. L’ordre de la fantaisie — qui en vaut bien un autre.

    Une fantaisie qui donne du plaisir — un plaisir intelligent. Comme chez tous les auteurs majeurs, on se prend à penser, au détour des phrases : « Bon sang, mais c’est bien sûr… », tant il est vrai que les livres importants ne nous apprennent rien, mais font remonter du palimpseste une idée informulée, qui vivait en nous sans que nous ayons trouvé les mots pour la dire. C’est, si l’on veut, un livre de lieux communs — j’en dirais autant des Essais de Montaigne…

    Je n’en prendrai qu’un exemple — pour le reste, le lecteur devra y aller voir lui-même. Ce n’est pas même le chapitre qui m’est le mieux allé au cœur (il y a sur Conrad ou Camus des choses admirables), mais celui qui à mon sens parle le mieux à l’intelligence.

    On se souvient du Festin de Babette (peut-être davantage du splendide film de Gabriel Axel, où Stéphane Audran livrait enfin la grande performance dont on savait confusément qu’elle était capable, que de la nouvelle qui l’a inspiré), où Karen Blixen confronte une communauté norvégienne confite en dévotion luthérienne à l’art culinaire français dans ce qu’il a de plus ésotérique — en l’occurrence, de la soupe à la tortue, du Pommard et des cailles en sarcophage. Babette a fui la France qui la pourchasse pour avoir participé à l’insurrection communarde. Elle se retrouve servante de gens qui ont fait de la simplicité un mode d’être et de sentir — eau fraîche et soupe de seigle à tous les repas. Elle a l’occasion de leur offrir un festin. Et voici que par la grâce de son art (un art, messieurs les pédagogues, pas une technique), elle « arrache leurs sens au sommeil », comme dit Finkie.

    Et l’article décolle. On comprend que ce qui se joue là, dans la façon dont, malgré leur foi rigide, les convives réagissent au merveilleux dîner, c’est, à proprement parler, une relation pédagogique. Ou ce qu’elle devrait être.

    Finkielkraut nous en dit assez pour que mon interprétation ne soit pas arbitraire — même si chacun voit midi à sa porte —, mais profondément justifiée. « Babette avait montré avec éclat, explique-t-il, que l’art a la double vertu de déployer les différences et d’attester l’unité du genre humain ». On sent venir la conclusion : « En tant que communarde, Babette a lutté les armes à la main pour l’égalité. En tant qu’artiste, elle a illustré et défendu la distinction. »  Et d’enfoncer le clou : « Karen Blixen, à la fin de ce conte, crédite l’art d’avoir rétabli l’harmonie. Mais elle souligne en même temps la dissonance, le différend voire la contradiction entre les règles et les idéaux respectifs de l’art et de la démocratie. Elle montre même, avec l’exemple de Babette, quelle intensité paroxystique cette contradiction peut atteindre. Voilà sans doute la part du récit la plus indigeste pour l’esprit de notre temps. Son seul Dieu, en effet, c’est la Démocratie. Ce dieu jaloux qui a dénoncé l’idéal ascétique et qui ne supporte pas qu’on plaisante avec ses valeurs, dit partout son amour de l’art mais ne se fait pas à l’idée d’une classe cultivée, il veut la peau des héritiers, bref il déteste tout ce dont l’art, si universelle que soit sa portée, a besoin pour vivre. Au nom de la défense des droits de l’homme, il prêche l’indiscrimination, il prononce l’équivalence des formes et il décrète que tous les goûts sont dans la culture. »

    L’égalitarisme qui a prévalu ces trente ou quarante dernières années, particulièrement dans le domaine scolaire, est une philosophie de Jivaros. Les manifestations les plus grossières de cette manie de couper tout ce qui dépasse, nous les avons vues dans le collège unique, dans la revendication d’une seule classe de maîtres, « de la maternelle à l’université », dans le mépris des disciplines au profit de leur pédagogie (la contradiction interne de cette prétention à enseigner ce que l’on ne maîtrise pas échappe encore à trop de gens — trop de parents, en particulier). Nous les avons constatées dans cette merveilleuse notion de « transversalité », qui a permis d’économiser tant d’heures de Français, sous prétexte que c’était la langue utilisée en Histoire ou en Maths, dans les CAPES bivalents, dans la notion même de « socle » qui permet de faire l’économie de la statue. Et surtout dans cette prétention à faire de l’enseignement une technique dont l’IUFM pourrait tout dire, alors qu’il s’agit d’un art, et qu’il y a de bons maîtres comme il y a de mauvais élèves.

    Alors, le même brouet — la même soupe au seigle — pour tout le monde ? C’est à cela que nous a conduits la « démocratisation » — chacun comprend bien que l’on a abîmé, et pour longtemps, le beau mot de Démocratie, comme on a dégradé, à jamais peut-être, celui de Pédagogie. On devrait faire cours comme on donne un festin — en offrant aux ilotes qui nous arrivent, et d’autant plus qu’ils sont plus frustes, ou rustres, toutes les ressources du Savoir, tous les raffinements de la pensée, les Mathématiques sévères, comme disait Lautréamont, la littérature, la philosophie, l’Histoire et la Géographie — et le reste. Afin de les pousser à donner à leur tour le meilleur d’eux-mêmes, d’amener chacun au plus haut de ses capacités, de les confronter à l’Art, et de réhabiliter l’élitisme, qui est la meilleure façon de donner effectivement à chacun sa chance — c’est cela, sans doute, la leçon de Babette. Et celle de Finkielkraut.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, Seuil, 1981. 

Le Monde comme il va

L’imagination au pouvoir, disaient-ils…
Les ex-soixante-huitards, quarante ans plus tard, sont largement au pouvoir, et les plus imaginatifs d’entre eux travaillent au Monde…
Plaisanté-je ? Même pas. Il faut beaucoup, beaucoup d’imagination pour croire que les plus vieilles lunes de la pédagogie, après tant d’échecs avérés, puissent encore intéresser les foules — hors trois ou quatre bobos parisiens, Bruno Julliard, responsable-Education du PS, et les ex-Jeunesses Ouvrières Chrétiennes dont les membres désormais inactifs coulent aujourd’hui des retraites fiévreuses du côté de Lyon — ou d’ailleurs. Pas grand monde, au total. D’ailleurs, le Monde tire aujourd’hui, dans une France bien plus peuplée, 200 000 exemplaires de moins qu’à la fin des années 1960. Ceci doit expliquer cela.

Le Monde, avec son édition du 16 septembre, propose un supplément « Education » conçu sur le modèle bien connu du « yaka », fréquent dans les repas de famille où interviennent l’oncle réactionnaire et le beau-frère précocement sénile, mais que l’on n’attend pas forcément dans le quotidien de la rue des Italiens…
Pardon : du boulevard Auguste-Blanqui. J’ai gardé l’habitude de penser le grand « quotidien du soir »  tel que je l’ai connu, quand Viansson-Ponté, Beuve-Méry et Escarpit en assuraient les meilleures pages. Désormais, nous avons Fottorino, dont le vrai champ de compétence est la bicyclette, Luc Cédelle et Maryline Baumard — deux transfuges du Monde de l’Education, qui a fermé faute de lecteurs, mais dont l’idéologie pédagogiste a survécu.
Mais pour qui ? À qui s’adresse un tel dossier intitulé « L’imagination au pouvoir » — et qui accumule, en 12 pages, tous les poncifs pédagogiques du dernier quart de siècle ? Le Monde sait-il que l’Ecole républicaine, seul espoir pour revitaliser un système d’enseignement largement infécond, est aujourd’hui défendue aussi bien par certains journaux dits « de droite » que par des hebdomadaires réputés « centristes » ? Que signifient au fond ces étiquettes, alors que la presse qui se réclame de la Gauche libérale (le Monde, Libération ou le Nouvel Obs, mais aussi bien le Canard enchaîné, quand il se mêle d’éducation) persiste à se faire le chantre de systèmes qui se prétendent égalitaires et innovants, et ne sont arrivés qu’à faire le lit des officines d’enseignement privé, de l’Ecole à deux vitesses, de la baisse des compétences et de l’inflation  des diplômes ?
Foin de toute polémique. Que trouvons-nous dans ce dossier ?

D’abord, des noms propres — toujours les mêmes. De la même manière que Xavier Bertrand se doit de dire « Sarkozy » toutes les quarante-trois secondes, tout discours pédago doit obligatoirement citer François Dubet, Marie Duru-Bellat, Edgar Morin, Michel Serres et Philippe Meirieu. Ils y sont tous : est-il vraiment utile de répéter leurs arguments, entendus cent fois ? « Gommer les coupures traditionnelles entre les disciplines », « articuler les objectifs disciplinaires avec les objectifs transversaux » (le « lire / écrire » avec l’initiative et la créativité)… Sans oublier les grands-pères des pédagogies alternatives, Freinet, Montessori, Decroly et tutti quanti. Ou les (relativement) nouveaux, comme François Taddei, auteur pour l’OCDE — et en anglais, langue décidément moins élitiste que le français, après tout, George Bush ne la parle-t-il pas ?  — d’un rapport sur l’inventivité, et longuement interrogé par une Maryline Baumard bien complaisante : cet ex-Polytechnicien préconise pour nos enfants un tout autre système que celui qui lui a permis de réussir. C’est freudien : les pères aiment assez que leurs fils restent mineurs – et impuissants, si possible… D’autant que ce que cet aimable garçon recommande, c’est la tarte à la crème des paresseux : haro sur un état d’esprit « très normatif et très compétitif », « une éducation 2.0 » (???), une « culture des technologies numériques », « le travail en groupe », et le « décloisonnement disciplinaire ». La créativité, explique-t-il, « plus qu’un don réservé à une élite, c’est un état d’esprit, une aptitude d’ouverture, un potentiel qui est présent en chacun de nous et ne demande qu’à être développé ». Les parents vont adorer : Kevin et Alizée, finalement, ne sont pas des cancres, mais des génies incompris. Et de conclure sur « les pays nordiques » qui ont si bien compris comment faire face à la compétitivité chinoise.
Car, cerise sur le gâteau, « Finlande » est le mot indispensable de toute réflexion (ou prétendue telle) sur le système éducatif. Le pays du lièvre de Vatanen offre le modèle exclusif, venu du froid — j’y lis, je ne sais pourquoi, un écho de cette vieille antienne bien française qui consiste à trouver l’herbe toujours plus verte ailleurs, surtout sous la neige (1).
En contrepoint de tous ces grands noms, on trouve, au détour d’une phrase, celui de Fanny Capel, une référence à Sauver les Lettres, et deux phrases de votre serviteur, extraites d’une longue interview dont le journaliste n’a retenu que ce qui servait son projet — en me comparant quand même à Freud et à Piaget, tous deux peu convaincus du rôle prioritaire du jeu par rapport à l’acquisition des fondamentaux. Mais un obscur universitaire anglo-saxon, Paul Harris, affirme le contraire — il a donc raison…
Puis des noms communs, obligatoires. « Système élitiste » (« le condamner fermement », aurait dit Flaubert dans un additif au Dictionnaire des idées reçues). « Ennui et humiliation », lot commun de l’école de grand-papa qui sévit encore si fort aujourd’hui — si c’était vrai, on n’en serait pas là.

Je suis injuste : le Monde autrefois confrontait les opinions, il en a gardé un aspect faux-cul qui lui fait énoncer, au détour d’un article, quelques vérités d’évidence qu’il se garde bien de mettre en avant. Ainsi, Luc Cédelle, après cinq colonnes consacrées à l’esprit de création, après avoir cité Carl Rogers, qui assimile l’enfant à une plante verte qui exprime toute seule « ses propres potentialités » (sic !), constate toutefois que l’irrespect des consignes, condition nécessaire, souvent, de la création, procède forcément d’une bonne connaissances desdites consignes… Et de buter sur cet « agaçant paradoxe » (mais au moins le souligne-t-il) : « La créativité est souvent stimulée par l’acharnement à dépasser une contrainte » — et non par son ignorance. Rimbaud fut Rimbaud entre autres parce qu’il était bon élève.
Et de conclure, dans un soudain éclair de lucidité : « Les controverses sont telles en éducation qu’on ne peut négliger deux objections qui visent à la fois les mouvements pédagogiques et l’idée même que la créativité devrait être encouragée au sein de l’école. La première est que le dogmatisme, valeur on ne peut plus contraire à la créativité, peut toucher et pervertir jusqu’aux pédagogues eux-mêmes. La seconde est l’idée défendue avec force par tous les tenants d’une éducation « verticale » : la créativité ne peut que succéder à l’apprentissage des fondamentaux ».  Je disais la même chose dans la même page, colonne de gauche — forcément.

Le reste du dossier est du remplissage. Compte-rendu d’un livre (L’école vide son sac) dont les auteurs réclament un « Grenelle de la rue de Grenelle » — j’écrivais la même chose déjà dans À bonne école et dans Fin de récré. Une interview de Marie Duru-Bellat, que nous avons connue plus inspirée, à l’époque de L’Inflation scolaire, et qui critique vertement la notion de mérite, tout en constatant : « Je n’ai pas construit de système alternatif au mérite. » Peut-être n’y en a-t-il pas, madame…
Suit un éloge de « l’internat d’excellence » inauguré récemment à Sourdun (trois semaines après un article identique dans le Figaro : hé, faudrait se bouger, le Monde !), et, en dernière page, une analyse du stress des gosses (ne cherchez pas, c’est dû souvent à une « réflexion désobligeante » d’un salaud d’enseignant) et particulièrement de la « phobie scolaire » — je sens que ça va remplacer l’hyper-activité dans le cœur des familles : mon enfant n’aime pas l’école parce qu’il est phobique — ça se soigne, docteur ?
Mais on ne va donc pas les lâcher, un peu, les petits ?

Au final, douze pages — presque sans pub — dont il n’y a pas grand chose à tirer — sinon la conscience que le journal fondé par Beuve-Méry passe à côté de bien des débats. Le temps n’est plus à se disputer entre « instructionnistes » et « pédagogistes ». Le temps est à la reprise en main générale du système, afin que demain, nous amenions chacun au plus haut de ses capacités — sans lui promettre la lune, qu’il décrochera ou ne décrochera pas — sans nous : la créativité, c’est justement ce qu’enseigne l’Ecole, en creux. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui — le lion est fait de mouton assimilé », disait Valéry. Encore faut-il leur dessiner un mouton.

Jean-Paul Brighelli

(1) Un article entier est consacré à ce pays, cité par ailleurs maintes fois au cours du dossier.  « Pays où l’innovation est reine », « le fait de placer l’enfant au centre est la clef de la réussite ». Salauds de Finlandais, qui n’ont fait rien qu’à copier la loi Jospin de 1989 ! Pour contre-poison, on lira deux grands auteurs finlandais dont les histoires en disent long sur ce paradis pédagogique où l’on se suicide davantage qu’à France-Télécom : Histoire de corde, de Veijo Meri (Ed Sillage), et d’Arto Paasilinna, Petits suicides entre amis, et la Douce empoisonneuse (plein d’ados finlandais dont la capacité linguistique semble s’arrêter à l’achat de bière).

Les enseignants et le PS

Natacha Polony, dans le Figaro du jeudi 3 septembre, a magistralement résumé les démêlés de la Gauche socialiste et des enseignants, depuis les années de grande défiance (Allègre) jusqu’aux années de rejet épidermique (Ségolène Royal) en passant par les années de chiens de faïence et de défiance (Jospin).

Comme je ne saurais mieux faire, je lui ai demandé de bien vouloir me prêter sa tribune pour Bonnetdane. Je vous la livre ci-dessous — elle appelle une foule de réactions qui nourriront, à n’en pas douter, sa réflexion, la mienne, et surtout celle de tel parti, ou de tel mouvement, qui pense encore pouvoir récupérer ce « vote enseignant » désormais si dispersé.

Pourquoi le PS a perdu le vote des profs

Bruno Julliard, ancien leader étudiant et nouveau secrétaire national à l’éducation du Parti Socialiste, présentait hier son programme pour une école «juste», qui «fasse réussir tous les élèves»… Bref, un bréviaire des vieilles lunes pédagogiques : moins de connaissances disciplinaires et plus de didactique dans les concours de recrutement, le grand retour des IUFM, ces usines à produire de gentils «animateurs de groupe-classe», des professeurs enseignant deux matières en 6ème et 5ème (ce qu’il se refuse à baptiser bivalence pour ne pas éveiller la colère des profs qui votent encore PS), la promotion des « expériences pédagogiques innovantes »… Même si les socialistes se veulent raisonnables, expliquant que des moyens supplémentaires ne «sont pas la seule réponse au problème de l’école» (mais sont tout de même «un préalable»), le fond idéologique reste inchangé. Les professeurs qui entendront parler de «lissage pédagogique entre le primaire et le collège» ou de «pluridisciplinarité» le comprendront aussitôt.
C’est un fait désormais acquis, le temps où les enseignants votaient à gauche comme un seul homme est bel et bien révolu. Mais on en accuse un peu facilement les évolutions sociologiques et la dépolitisation des jeunes professeurs. La rupture entre le Parti Socialiste et une partie des enseignants n’est pas sociologique mais idéologique. Elle n’a pas pour origine la volatilité d’un électorat moins dévoué à la « maison éducation » mais l’abandon par une grande partie de la gauche des idéaux de l’école républicaine et de la méritocratie au profit d’une rhétorique égalitariste teintée de toutes les lubies pédagogiques.
C’est ce que nous enseignent les votes du corps enseignant aux deux dernières élections présidentielles. Car ce sont ces votes qui firent défaut à Lionel Jospin le 21 avril 2002. Ils ne furent alors que 27% des professeurs du primaire et du secondaire à voter pour lui, 13% pour Noël Mamère et 17% pour Jean-Pierre Chevènement. Non pas l’homme des 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat, mais celui qui rappelait à longueur de discours que l’école est le lieu de la transmission des savoirs, et que cela ne peut se faire que par le truchement de l’autorité des maîtres. Celui qui s’inspirait de la prose d’un Henri Guaino (déjà) pour voir dans l’école le creuset de la Nation. Les professeurs qui ont rompu ce jour-là avec le parti socialiste se souvenaient que le candidat Jospin était à l’origine de la loi d’orientation sur l’école de 1989, et de « l’élève au centre du système ». Ségolène Royal fut la seule à tenter de cette fracture (même si son passé de ministre ne plaidait pas pour elle). Ils furent 41% à voter pour elle en 2007, ce qui reste en deçà de l’ancien étiage du PS et marque la méfiance des professeurs envers cette adepte de la « parole sacrée des enfants » et de la supériorité de l’oral sur l’écrit. 24% des professeurs se reportèrent sur un François Bayrou qui avait le mérite d’avoir laissé de son passage rue de Grenelle un souvenir neutre. Et venant de la gauche, il leur semblait moins violent de voter au centre qu’à droite. Mais 17% des enseignants votèrent pour Nicolas Sarkozy, séduits par ses discours vibrants sur la transmission des savoirs et la fin du pédagogisme.
Depuis, la réforme du primaire les a conquis, mais celle du lycée les a déstabilisés; autant d’ailleurs que le discours convenu de la gauche sur ces questions. En entendant les vieux refrains de Bruno Juillard, on sait que les professeurs qui ont divorcé avec le PS au nom d’une certaine idée de l’école républicaine ne reviendront pas en 2012

Natacha Polony

Politique et orthographe

Le Figaro du 5 septembre publie sur l’orthographe — sujet d’actualité s’il en fut, surtout depuis que François de Closets a avoué ne rien y comprendre — un article de votre serviteur.
Chacun a son idée sur la question, depuis les puristes du trait d-union jusqu’aux laxistes du langage SMS. Alors, déchirez-vous : un blog hanté d' »Orthoprofs » ne pouvait rester à l’écart d’une polémique aussi violente…

    Pour parler sans ambiguïté (1), le débat sur l’orthographe est le serpent de mer des cinq derniers siècles. L’invention de l’imprimerie a généré le désir d’unifier les graphies, et de les différencier pour éviter tout contresens exorbitant. D’Etienne Dolet à Peletier du Mans en passant par Meigret ou Estienne, les grammairiens du XVIème siècle n’ont eu de cesse de proposer des réformes souvent inspirées de l’italien, afin d’aligner la graphie sur la prononciation. Les codificateurs du XVIIème siècle, Vaugelas ou Furetière, eurent à cœur de rendre la langue française aussi digne que celles qui l’avaient précédée — le latin, principalement. Et l’Académie s’efforce alors de polir la langue afin de donner à la monarchie absolue le véhicule culturel qu’elle exigeait : le code est aussi un corset culturel et politique, et le « bon usage » est la façon de parler de « la plus saine partie de la Cour », conformément à la façon d’écrire de « la plus saine partie des auteurs du temps ».

    Toute réforme de l’orthographe doit être entendue sur ce plan-là. Si Voltaire préconise la graphie en –ai- des imparfaits, c’est qu’il appartient aux « gens de goût » — l’expression est déjà moins inféodée à une caste sociale — contre les tenants d’usages barbares antérieurs (Rousseau, par exemple : les polémiques orthographiques reflètent les inimitiés personnelles). Les aristocrates au pouvoir écrivent comme ils l’entendent ? Mais la bourgeoisie triomphante, au début du XIXème siècle, entend gagner aussi au niveau orthographique : l’invention de la dictée est une manœuvre démocratique, et l’égalisation des graphies, quoique moins sanglante, vaut bien la machine à raccourcir de Guillotin. La centralisation napoléonienne s’accompagne nécessairement d’une unification linguistique.

    L’expansion très rapide de la presse, dans la première moitié du XIXème siècle, contribue encore à généraliser des règles qui n’étaient pas connues de tous, et porte sur la place publique les débats académiques. Ce sont des journaux qui, au tout début du XXème siècle, combattent victorieusement le projet gouvernemental de simplification de l’accord des participes.

    L’orthographe fut et demeure un mode de clivage socio-professionnel, et tant que nous ne changeons pas de système ou de civilisation, il y a fort à parier que les modifications resteront anecdotiques — en retard même sur l’usage, qui disait « évènement » quand on écrivait encore « événement ». Rien d’étonnant à ce que des linguistes issus de Mai 68 (André Chervel, par exemple) fassent de « l’ortografe » un principe « bourgeois »… Quoi qu’il en soit, les bélîtres du pédagogisme qui ont à peu près mis à genoux l’enseignement français n’avaient pas d’autre souci, et la méthode idéo-visuelle d’apprentissage de la lecture, largement responsable des dysorthographies actuelles, est pré-supposée — et c’est bien à tort   plus « égalitaire » que le b-a-ba bourgeois, alors qu’elle rajoute des inégalités aux injustices.

    Car c’est bien la culture bourgeoise qui tranche, et refuser à des enfants, sous prétexte d’égalitarisme, les outils nécessaires — et l’orthographe est l’un de ces ustensiles discriminants qui font que votre CV est lu, ou mis à la poubelle —, c’est leur claquer au nez la porte de l’ascenseur social. D’autant que, quelles que soient et quelque aberrantes que puissent paraître certaines fantaisies orthographiques, ce n’est pas le pluriel de chou / hibou / caillou, ou phtisie plutôt que phthisie, qui pose aujourd’hui problème : c’est l’absence de discrimination grammaticale, les noms accordés comme des verbes, les verbes comme des adjectifs. Or, « en tant que nous apprenons, par la terminologie grammaticale, à nous mouvoir dans les abstractions, et que cette étude est à regarder comme la philosophie élémentaire, il est essentiel de la considérer, non pas seulement comme un moyen, mais comme un but » (Hegel). Toute insuffisance de forme, à ce niveau, provoque une hémorragie du sens.

    D’ailleurs, pour être compris, François de Closets écrit sans fautes…

    Trois décennies de restrictions de l’horaire de Français, à l’école et au collège, des instructions officielles aberrantes sur l’enseignement de la grammaire (la réforme du Primaire promulguée en 2008 par X. Darcos est la seule éclaircie récente), et des idéologies pédagogiques létales ont fait plus de dégâts dans les têtes blondes ou brunes que jamais l’exercice de la dictée, aujourd’hui tombé en désuétude, ne causa de traumatismes : mais casser le thermomètre est le plus sûr moyen de nier la fièvre. Le problème n’est pas de savoir si la graphie différenciée des cuisseaux de veau et cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon est ou non un guêpier, mais si une réforme que certains, par un contresens exorbitant, appellent de leurs vœux, ne sera pas la cause d’une ségrégation sociale encore plus lourde que les hasards de la naissance ou la répartition inégale des capacités.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Les mots et expressions en italique sont tous empruntés à la dictée dite « de Mérimée » (texte complet sur http://www.merimee.culture.fr/fr/html/ress/ress_6_1.html).