Maternelles — et après

L’association Familles laïques de Vaux-le-Pénil organise le samedi 20 novembre, de 9 heures à 13 heures, à la Maison des Associations, un colloque sur l’accueil des tout petits à l’école, et me demande une contribution écrite qu’elle mettrait en ligne sur son site (1).

Paresseux comme je suis, je me suis dit : « Faisons-en en même temps une Note qui alimentera mon blog, et, éventuellement, pourra nourrir Marianne 2, qui me fait l’amitié de reprendre parfois certaines de mes divagations ».

Alors, je me lance — quitte à afficher une fois de plus mon infinie prétention à m’exprimer sur des sujets qui touchent à l’Ecole par le bout que je connais le moins (2).


Les (tout) petits à l’école : ou comment faire passer Monchéri-Moncœur, hier objet de tous les soins et soucis de ses parents, et de sa mère en particulier, du statut de dauphin unique à celui de citoyen, unus inter pares, — même si le mot peut paraître excessif, s’agissant de bouts d’choux (cailloux-hiboux-joujoux) qui pour certains tètent encore leur mère.

D’où les cris et les rugissements, parfois, souvent, à l’entrée de la Maternelle. Premier jour, première blessure (narcissique). Le choyé est noyé dans la foule de ses semblables — des deux sexes, de surcroît. Heureusement, il n’en est pas encore à l’âge où « les filles, c’est bête », et « les garçons, ça craint ».

N’empêche… (Mal) réveillé peut-être plus tôt que de coutume (une sale habitude qu’il va lui falloir conserver jusqu’à la retraite), l’enfant-roi de la veille est sommé, en dix minutes, de quitter les bras de sa mère pour affronter une étrangère dont il ne sait rien — et qui, comble de misère comme aurait dit Chimène, est parfois un étranger. Sans doute a-t-il déjà l’attribut de l’élève — le cartable qui va lui servir d’objet transactionnel et de bouclier pendant une bonne vingtaine d’années. Mais qu’a-t-il dedans ? Ce cartable, c’est tout un symbole de ce qu’il est — une tête vide, une page blanche — en regard de l’Ecole.

Parfois, même, a-t-il en tête des troubles, des contraintes, des échos perturbants. Des éclats blessants. Des certitudes étranges.

L’Ecole va d’un côté remplir, et de l’autre vider — si possible.

Il a encore des envies de sieste, l’après-midi. Parfois, il oublie qu’il est censé être propre…

L’émotion,n’est-ce pas… Ou une façon de manifester sa protestation véhémente.

Je ne sais pas si, comme l’affirmait Fitzhugh Dodson, « tout se joue avant six ans ». Ni si le « bébé est une personne », comme le disait… non pas Dolto, à qui on l’attribue souvent et à tort, mais le pédiatre anglais Donald Winnicott : une formule qui signifie, en fait, qu’il faut prendre l’enfant au sérieux, lui parler une langue non bêtifiante, et lui enseigner l’expérience des limites, bref, le construire, et non le croire abouti à trois ans, sous peine de le voir dictateur à six.

Je sais en revanche que l’Education Nationale, depuis une quarantaine d’années, sous l’influence d’idéologues post-rousseauistes (3) sans doute animés des meilleures pires intentions, a fait passer l’Elève dans la catégorie de la Personne — détruisant ce que des générations d’institutrices de la prime enfance se sont évertuées à mettre en place : un écolier distinct de l’enfant, un citoyen différent du petit roi de la maison, un être respectueux de ses maîtres et du savoir qu’ils tentent de lui inculquer — bouh, le vilain mot, dirait un Pédagogue…

Oui, le mouvement permanent de ces quarante dernières années a prétendu mettre de la douceur dans ce monde de brutes qu’était pour certains l’Ecole. « On achève bien les écoliers », ânonne aujourd’hui Peter Gumbel. « L’élève est au centre du système », disait hier Lionel Jospin. Un seul souci dans toutes les réformes : donner du pouvoir aux élèves, les affirmer comme des « acteurs » du processus pédagogiques, « construisant leurs propres savoirs » — bref, « humaniser » un univers (scolaire) qui apparaissait, aux anciens cancres devenus sociologues / psychologues / pédagogues, comme générateur d’injustices et de violence.

Les réformes létales qui ont peu à peu composé le quotient apparemment irréductible de 17% d’illettrés à l’entrée en Sixième ont été alimentées par ce seul souci : effacer l’écolier (le collégien, le lycéen) au profit d’une « personne », petit adulte auto-proclamé, tyran envers ses condisciples, méprisant envers ses enseignants, et, au fond, pas plus heureux pour autant. Parce qu’un enfant est demandeur de lois : sans cesse il se positionne à la limite de ce qu’on lui a autorisé, pour tester l’adulte en tant que porteur de la Loi. De la transformation (1970) des « Surveillants généraux » en CPE, jusqu’aux heures de « vie de classe », instituées en 1999 pour complaire à François Dubet, auteur d’un rapport sur le « Collège de l’an 2000 » (4), en passant par la Loi Jospin, la remédiation, le « respect des cultures », le communautarisme toléré ou encouragé, les coutumes religieuses les moins laïques (5), ces quarante dernières années ont été une histoire de démission. Démission de l’administration devant les groupes de pression, démission des enseignants face à des classes d’intouchables — et qui le font sans cesse savoir —, démission des parents devant des enfants qui les méprisent très vite, parce qu’ils sont en recherche d’autorité, qu’ils provoquent sans retour de bâton, et que la violence devient leur mode d’expression parce qu’ils n’en ont plus d’autre (6).

J’ai longtemps cru que la violence procédait d’un défaut d’expression — je le crois encore, sur bien des plans. Mais en fait, elle procède aussi d’un défaut de la Loi, qui n’ose pas, qui n’ose plus.

Qu’on me comprenne bien. D’aucuns croient malin de caricaturer le point de vue républicain sur l’Ecole en l’identifiant à un « tout répressif » dans lequel l’enseignant serait, peu ou prou, une hypostase du sergent Hartmann, l’instructeur des Marines dans Full metal jacket. C’est de bonne guerre, si je puis dire : le grand méchant enseignant traditionnel, destructeur de ces merveilleuses personnalités émergentes que sont les enfants d’aujourd’hui, sous le honteux prétexte de continuer à transmettre des connaissances, d’instruire — parce qu’instruire, c’est éduquer, et non l’inverse. Il ne s’agit pas d’installer la mort et la désolation sur l’Ecole — mais d’y faire connaître la Norme.

Rien de mutilant à comprendre et respecter la Norme. Ce qui a fait Rimbaud et les fulgurances des Illuminations, ce sont les versions latines — où il excellait. Ce qui a fait Sartre, c’est l’école publique où l’on n’écrit pas « le lapen çovache éme le tin ». Ce qui a fait Camus, c’est Louis Germain, son instituteur d’Alger, qui n’était pas passé par les IUFM.

Le petit enfant arrive en classe, à deux ou trois ans, pour apprendre la Norme — doucement. Apprendre à s’asseoir quand on le lui demande — peu à peu. Apprendre à parler et à dire — et, déjà, apprendre les mots pour le dire. Il n’est pas, a priori, un animal très sociable — et c’est par la culture, lentement acquise, qu’il le devient. En comprenant que la Maîtresse a un réservoir inépuisable de contes et d’histoires — et que ça s’appelle un livre. En devenant à son tour lecteur, rédacteur, amateur de dictées et de rédactions, de problèmes et de règles de trois, puis de dissertations et de versions latines, avant d’embrasser à son tour l’aube d’été et d’être, lui aussi, un homme aux semelles de vent.

Alors, oui, on l’arrache — quelques heures par jour, n’exagérons rien — à sa mère. Mais c’est pour lui apprendre la langue de la Nation — qu’elle soit, ou non, sa langue maternelle. La vraie instruction civique, elle est dans la culture — Babar et les Contes de Perrault, et Racine ou Proust — ou Céline — un peu plus tard. On le coupe de sa « communauté » — mais c’est qu’il n’y en a pas d’autre que celle des citoyens français. On l’installe dans une culture qui n’est plus celle de TF1. Ni celle de ses parents, parfois : l’Ecole, c’est un lieu étrange où le BLED est un recueil de règles et de conjugaisons, pas le village familial. Oui, le petit d’homme doit aller à l’école le plus tôt possible — pour devenir un homme.

On croyait autrefois, que les ourses devaient lécher l’amas de cellules qui leur était sorti du ventre pour lui donner forme d’ourson. Ma foi, je ne serais pas loin de penser que la maîtresse (ou le maître…) est celle qui institue réelle comme être à part entière ce Monchéri-Moncœur, qu’on lui a livré brut de décoffrage, et qu’elle amène, patiemment, à la culture qui lui donnera forme et signification — qui le polira peu à peu.

Et parler autrement, c’est faire l’apologie de l’enfant sauvage — et de la sauvagerie. Quand Monchéri passe la porte ou la grille de l’Ecole, il passe de la barbarie douce et douillette de la maison à la civilisation — et parfois, bien sûr, ça fait mal, ça coince, ça proteste. La bête sauvage éructe, bafouille, pleurniche. Grandir, ce n’est jamais simple ; apprendre, ce n’est jamais donné. Dolto ne disait-elle pas que « prétendre humaniser l’école est peut-être aussi utopique que de rendre la guerre humaine » ?

But then, you’ll be a man, my son.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) http://www.familles-laiques-de-vaux-le-penil.fr/article-une-date-a-retenir-le-20-novembre-2010-colloque-petite-enfance-a-vaux-le-penil-55817315.html

(2) Même si en annexe de À bonne école j’avais déjà offert à Catherine Bonnet-Huby, qui sait ce que Maternelle veut dire, d’imaginer un programme pour les ces trois années décisives. Mais le livre est définitivement retiré de la vente, grâce à Laurent Lafforgue. L’éminent mathématicien a trouvé abusif que j’y donne la préface qu’il m’avait octroyée en toute amitié, à l’époque. Et ma qualité d’Antéchrist (allez, j’avoue, au fur et à mesure que ma calvitie gagne, le chiffre de la Bête apparaît sur mon crâne déplumé), affichée lorsque j’ai publié, ultérieurement, Une école sous influence, l’a poussé à exiger la mort de ce livre (et des dommages et intérêts conséquents, il est bien normal qu’un mathématicien sache compter…). Bravo, Laurent.

(3) On a fait dire à Rousseau tellement de bêtises énormes que je ne saurais trop inciter le lecteur à relire l’Emile à la lumière du Contrat social… Il en est malheureusement toujours de même pour les grands esprits : des imitateurs maladroits, des suiveurs de petite taille les lisent de travers et font dire à l’illustre décédé toutes les bêtises qu’il n’a pas formulées, mais qu’il pensent, eux.

(4) Le même François Dubet tente aujourd’hui d’imposer au PS, via Bruno Julliard et quelques autres mutilés de l’intellect, un projet éducatif qui le coupera à tout jamais des 43% d’enseignants qui ont encore voté pour lui en 2007 — bravo. Et des 17 millions de parents qui ne sont pas membres de la FCPE, qui avec les deux autres associations de parents, rassemble 3,5% des « géniteurs d’apprenants ». Et ça a une voix prépondérante au ministère !

(5) Voir l’Ecole face à l’obscurantisme religieux — 20 personnalités commentent un rapport-choc de l’Education nationale (Max Milo éditions, 2006). C’est le texte — et les commentaires avisés — du célèbre « rapport Obin » sur les « Signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » (le lire sur http://www.communautarisme.net/Les-signes-et-manifestations-d-appartenance-religieuse-dans-les-etablissements-scolaires_a345.html). Ou, plus ancien, les Territoires perdus de la République, d’Emmanuel Brenner. Ou mon propre ouvrage, Une école sous influence ou Tartuffe-roi.

(6) Je reprends ici les excellentes analyses de Michel Segal dans Violences scolaires (Autres Temps éditions, septembre 2010). Avec une préface de Laurent Lafforgue… Tu vois, je ne suis pas rancunier, Laurent.

Millenium Note de lecture

Un ami animé des meilleures intentions m’a conseillé de lire Millenium, la saga policière (enfin, il paraît) de Stieg Larsson.

J’ai essayé. Sincèrement. J’ai lu patiemment 250 pages du premier volume, récemment sorti en Babel noir — la collection « polars » d’Actes Sud, dont Larsson a refait la fortune — tant mieux pour eux.
Et je vais laisser tomber.
C’est très rare. Il en est des mauvais livres comme des téléfilms médiocres : je m’accroche, espérant contre toute évidence qu’il y aura peut-être enfin quelque chose qui…

Mais quand je dis « mauvais livre », sans doute m’avancé-je… Après tout, cette trilogie (l’idée qu’il y en aurait deux autres à se taper après celui-là n’est pas pour rien dans mon accablement) est un succès mondial. Et je me rappelle une très vieille pub pour un album du King  Elvis : « 1 500 000 can’t be wrong » — comme si le quantitatif pur avait une incidence sur la qualité.

Eh bien oui, 1 500 000 lecteurs (ou plus) peuvent se tromper. Ma foi en la démocratie s’est érodée, ces temps-ci.

Il ne se passe rien, pendant 250 pages. Un rien abyssal. « Mise en place des personnages », plaide mon ami. « Ça s’arrange par la suite… »

Mais je me fiche pas mal que ça s’arrange ! Je veux que ce soit bon dès le départ ! Millenium, c’est juste une incitation à relire Chandler ou Hammett. Ça pétarade dès les premières lignes. Et c’est fichtrement bien écrit. Larsson, lui, est le degré zéro dont Barthes expliquait jadis qu’il était une vue de l’esprit. Ce que le plus grand critique du XXème siècle n’avait jamais rencontré, Larsson l’a fait. Chapeau.

Mais sans doute suis-je trop tributaire de mes goûts. Les sagas m’indisposent. Les grandes machines m’exaspèrent. Tolstoï m’intéresse davantage avec Anna Karénine qu’avec Guerre et paix — et encore, Guerre et paix est à Millenium ce que l’Everest est à la fosse de Mindanao. L’avouerai-je ? J’ai mis longtemps à m’intéresser réellement à Proust — ces tergiversations d’un insomniaque, cinquante pages durant, intéressent modérément un garçon qui, comme moi, s’endort en deux minutes. Surtout s’il lit Proust.

Comprenons-nous bien : je ne réclame pas forcément un départ en fanfare — style l’Homme qui en savait trop, où au coup de cymbales initial fait écho le coup de cymbales terminal. Non, je suis tolérant — j’admets qu’on commence mezza voce, petit, air de flûte, lettre de Cécile Volanges à Sophie Carnay — et crac, juste après, le coup de cymbales : « Revenez, vicomte, revenez ! » Ah, quel plaisir…

Mais Millenium… Un prologue botanique. Puis l’issue d’un procès pour diffamation dont il va falloir (longuement !) nous expliquer le pourquoi du comment. Une famille tentaculaire — j’ai perdu le fil des frères, sœurs, oncles et dégénérés de la famille Vanger. Une punk neurasthénique là-dessus, dont la spécialité est le silence : c’est d’ailleurs, apparemment, la spécialité suédoise. Bergman nous en avait prévenus dans un sublime film de 1963 qui, par chance, ne durait qu’une heure et demie — pas trois mille pages : quand on fait lent, il vaut mieux faire rapide…

Sans compter l’hiver suédois, plus coupant que l’acier du même nom. Moins trente-sept ! Forcément, le héros a les neurones qui gèlent — et ça pense lentement, un journaliste qui grelotte ! Philip Marlowe, à Los Angeles, raisonne plus vite. Fabio Montale, dans Total Khéops (c’est gros, mais ça, ça se lit facile) a la chaleur locale pour aller droit au but — et pourtant, c’est embrouillé, Marseille, et l’Evêché est bien près du Panier (de crabes) (1). Il est en tout cas plus rapide que Kurt Wallander, autre héros venu du froid — et que son créateur, Henning Mankell, vient de frapper de la maladie d’Alzheimer. Mais allez différencier un Suédois alzheimérien d’un Suédois frigorifié…

Moins trente-sept ! Je crois que c’est vers la 150ème page. Après, paraît-il, la température va remonter — trop tard pour moi.

J’exagère, bien entendu. J’adore Arnaldur Indridason, le merveilleux auteur islandais, dont le héros, Erlendur Sveinsson, est lui aussi hanté par la mort dans la neige. Mais voilà : c’est redoutablement bien écrit. Millenium, c’est le non-style absolu. Anna Gavalda qui se serait mise au polar.

Allez, faisons encore une concession. J’aime beaucoup certains romans de Stephen King (Misery, par exemple — l’un des meilleurs récits sur les rapports du romancier, de ses créatures et de ses lecteurs), et King, le plus souvent, écrit avec… transparence. Mais il y a une idée par ligne, un suspense par paragraphe. Millenium, c’est le vide interstellaire — ou, pire, le vague, le brumeux, la mer du Nord par temps de brouillard.

Je préfère la Méditerranée. L’esprit grec et latin. Le sel. Paul Valéry. Malaparte. Stendhal — né grenoblois, baptisé milanais mâtiné de toscan. Et quelques autres.

Larsson est mort, paraît-il. Qu’il soit aussi enterré.

C’est dit : j’abandonne, et je m’en vais relire les Trois mousquetaires pour la trois centième fois. Trois duels dans les cinq premiers chapitres, ça vous a une autre gueule que des suspicions inabouties autour d’histoires de grivèleries chez les bouffeurs de rennes. Si vous cherchez un lanceur de lecture, quelque chose qui pousse les enfants au livre et les éloigne de la télé, essayez Dumas. C’est long, peut-être, ça pourrait effrayer, mais que c’est bon !

C’est en tout cas plus excitant qu’un Millenium gros et mou.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Pour les non-Marseillais, « l’Evêché » est le nom du bâtiment central de la police, à Marseille, juste en contrebas du Panier, le vieux quartier historique de la cité phocéenne, comme on dit dans l’Equipe — là où se déroulaient les règlements de comptes de Borsalino, où Delon et Belmondo cabotinaient à qui mieux mieux…

Education nationale à vendre

La Lettre du lundi, honorable publication du Net dont je partage le plus suvent les analyses, m’a demandé de résumer les menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’Ecole de la République, peu à peu émiettée, bientôt vendue à l’encan.

J’ai eu un certain plaisir à résumer pour la Lettre les quarante dernières années, dont la ligne conductrice est évidente. Libéraux et pédagos, indifféremment de droite et de gauche, n’ont au fond qu’une seule ligne directrice : casser, sous prétexte d’autonomie, ou d’efficacité, ou, justement, d’inefficacité — et toutes les critiques que j’ai pu adresser à l’Ecole actuelle ont joué évidemment un rôle dans le grand concert des désolés-qui-ne-voient-pas-d’autre-solution-que-le-recours-au-privé — l’Ecole de l’Instruction publique obligatoire et laïque.

Je me permets de vous renvoyer à ces deux ou trois pages :

Quant aux commentaires, je les attends de pied ferme…

Jean-Paul Brighelli

Le PS machine à perdre

Le Parti socialiste nous concocte, paraît-il (1), un nouveau projet éducatif. Bonne idée : cela fait beau temps que le divorce entre les enseignants et le parti de Ségolène Royal, la madone du Poitou qui pense que les enseignants ne fichent rien (2), est sur les rails, autant essayer de les rabibocher. Natacha Polony expliquait l’année dernière (2) pourquoi, mais le mal venait de plus loin — sans doute de cette loi Jospin qui mettait l’élève, soudain apte à « construire ses propres savoirs », au « centre du système » en lui donnant toute licence d’expression.

C’est si vrai que dès 2002, nombre d’enseignants avaient choisi de voter pour Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens soutenu par le Pôle républicain. Sur les 1 518 528 voix qui se portèrent sur le « Che », et manquèrent tant au candidat Jospin pour atteindre le second tour, combien d’enseignants dégoûtés par les réformes successives portées par une Gauche plus idéologue que pragmatique — plus « démocratique » que réellement républicaine ? Assez, en tout cas, pour passer devant Jean-Marie Le Pen… Mais voilà, Jospin et le PS les méritaient-ils, ces voix ?

Et encore, cette année-là, 72% des enseignants avaient encore porté leurs voix à la gauche et à l’extrême-gauche, toutes étiquettes confondues. En 2007, ils n’étaient plus que 45%, et près de 30% d’entre eux ont voté à droite ou à l’extrême-droite (3).

Et en 2012 ? Une chose est sûre, nombre de ceux qui ont voté pour l’actuel président de la République, sur la foi d’un programme qui semblait vouloir mieux faire, n’apporteront plus leurs voix à un homme qui a méprisé la plupart de ses engagements (4). Si la réforme du Primaire allait dans le bon sens, la semaine de quatre jours a réduit la possibilité d’appliquer les programmes raisonnables de la réforme Darcos, a fortiori les programmes ambitieux nécessaires pour remettre les enfants sur la voie d’études heureuses. Renoncer à réformer le collège unique sous prétexte que cela ne ferait guère gagner de postes a signé le glas des espérances des Républicains. Quand le seul souci, d’un côté, est financier (la réforme du lycée n’a absolument aucun autre objectif — et surtout pas pédagogique), et que de l’autre on ne s’occupe que d’idéologie, et non d’efficacité et de réussite ; quand le ministre le mieux coiffé du gouvernement met devant les élèves, et à temps plein, des néo-professeurs désemparés, et qu’il envisage sereinement de les remplacer, à l’occasion de stages improbables, par des étudiants qui ont échoué aux concours de recrutement (5), pendant que les autres n’ont d’autre solution que de ressusciter des IUFM qui ont largement fait la preuve de leur nocivité éducative ; quand les réunions du CSE, rue de Grenelle, sont l’occasion de distiller mépris et menaces envers les syndicalistes qui n’ont pas, pour le patron de la DGESCO, les yeux de Chimène, mais qu’on attend toujours des propositions constructives du syndicat majoritaire, qui persiste à se prétendre à gauche — eh bien, je ne vois pas ce qui attirerait les enseignants chez les uns ou les autres. Et les professeurs, de la Maternelle à l’Université, vont avoir tendance à se retirer sur l’Aventin — comme on disait du temps des études classiques, qui n’existent plus qu’à l’état de reliques dans quelques lycées pour privilégiés. La politique des ZEP a instauré un enseignement à deux vitesses. Libéraux et libertaires s’entendent comme larrons en foire pour démanteler l’Education nationale, trop nationale pour les uns et encore trop éducative pour les autres. En avant vers l’autonomie, le recrutement des enseignants par les chefs d’établissement (6), le chèque-éducation et la privatisation pour tous (7).

Que faire ? Où Aller ? Sur l’île d’Arros ? Sur la planète Mars ? Où inscrire nos enfants, pour qu’ils échappent d’un côté aux délires économiques (n’en déplaise aux géographes parisiens, il est évident, depuis trois ans, que la rue de Grenelle commence et finit à Bercy), de l’autre aux expérimentateurs fous ?

On pouvait donc raisonnablement espérer qu’un PS désireux de revenir aux affaires comprendrait les enjeux : c’est en restaurant l’Ecole de la République, en prenant des options claires, en tranchant une fois pour toutes entre pédagogistes et « instructionnistes », en pariant enfin sur l’intelligence, au lieu de se cantonner dans la routine qui a produit tant de défaites, que le parti de Martine Aubry peut espérer provoquer, chez les enseignants, un sursaut d’espoir qui se traduira en vote positif.

Peine perdue (8). En nommant Bruno Julliard aux commandes du secteur Education, en écoutant les suggestions aberrantes d’un Vincent Peillon ou d’un François Dubet, tous deux avides de briser ce qui marche encore, comme je l’explique dans mon dernier livre (9), l’affaire était mal engagée.

Qu’apprenons-nous des grandes directions du projet PS ? Que la réforme du Primaire sera balayée — on apprend encore trop de choses à l’école élémentaire… Que le collège sera « primarisé » — en fait, on entérine la baisse dramatique du niveau en descendant encore les exigences : c’est la vieille technique du bris de thermomètre qui efface la fièvre. Diversifions les parcours — pourquoi ne pas dire tout de suite qu’il y aura ceux qui iront dans les bons lycées et ceux qui « s’exprimeront » sur le dos de leurs petits camarades ? Supprimons des heures de cours, transformons l’enseignant en Gentil Organisateur — l’Ecole de Bruno Julliard, c’est le Club Med’ du pauvre, la récréation perpétuelle, sous prétexte de « soutien ». Nous ne serons plus professeurs, nous serons fournisseurs de béquilles. Cajoleurs de bisounours. Et supprimons les prépas et les grandes écoles, de façon à les noyer dans des facs auxquelles cela ne changera rien, sans un plan concerté d’expansion de la recherche, aujourd’hui sinistrée.

Pour la séance de conciliation, encore un effort, camarades — sinon, le diovorce sera définitivement consommé. Surtout qu’en cas d’alliance avec Europe Ecologie au second tour, Eva Joly se fera un plaisir de pousser aux premières loges son spécialiste Education, tête de liste élu en Rhônes-Alpes aux dernières Régionales. Philippe Meirieu rue de Grenelle ? Help !

Dans l’Arnaqueur (10), le héros, Eddy Felson, joueur de billard de grand talent, apprend à gagner en comprenant comment il a perdu — comment, à force de narcissisme et de suffisance, il s’est pris la raclée de sa vie, face à l’inébranlable Minnesota Fats. Je suggère aux plus intelligents des Nouveaux Caciques du PS (il y en a — Guillaume Bachelay, par exemple, qui s’occupe de l’Industrie) d’en acheter un stock et de le faire lire à Bruno Julliard, qui est jeune et peut-être récupérable, et à quelques autres.

Mais pour François Dubet et Vincent Peillon, il n’y a plus rien à faire.

Jean-Paul Brighelli

(1) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-enseignants-et-le-ps.html

(2) http://www.dailymotion.com/video/xmjx7_segolene-profs-fracassante_news

(3) Ce sont les chiffres fournis par le SNUIPP, syndicat quasi unique des instituteurs, membre de la FSU dont les convictions de gauche sont officielles. Voir http://www-old.snuipp.fr/spip.php?article4631

(4) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2010/01/31/words-words-words.html

(5) Voir Capital sur M6, dimanche 3 octobre : http://www.m6replay.fr/#/info/capital/18008

(6) http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article3732

(7) http://www.marianne2.fr/Le-cheque-education,-machine-de-guerre-contre-l-ecole-republicaine_a197930.html

(8) http://www.slate.fr/story/27819/ps-education-idees-reforme

(9) Tireurs d’élites, Plon. Courez le commander !

(10) Série noire ou Folio noir. Indispensable. Le film de Robert Rossen avec Paul Newman et Piper Laurie est remarquable, mais le roman est exceptionnel.