La dictature des notes

Un quarteron de spécialistes qui n’ont jamais fait classe, ou pas vu un élève depuis des lustres, plaide donc depuis deux semaines pour une suppression des notes. À l’école primaire d’abord, et plus loin si affinités.
Ils devraient se renseigner. Voilà vilaine lurette que les professeurs des écoles, comme ils disent depuis qu’« instituteur » est passé de mode, utilisent des systèmes alternatifs, pastilles de couleur, ceintures distinctives, petites croix dans des petites cases… C’est qu’ils évaluent non plus des savoirs mais des compétences — toujours « en cours d’acquisition », ce qui laisse de l’espoir aux « géniteurs d’apprenants », — les parents, dans la langue des IUFM. Le meilleur des mondes est déjà là.

Que les chantres du laxisme (ainsi les sociologues François Dubet ou Marie Duru-Bellat, inspirateurs du prochain programme du PS sur l’Education, dont le but évident est d’empêcher le retour vers la gauche de tous les enseignants qui ont voté au centre ou à droite, et si possible d’en perdre encore davantage) applaudissent des deux mains, rien d’étonnant. Et que Camille Bedin, jeune déléguée de l’UMP à l’égalité des chances, ânonne la même chose, en dit long sur le front commun d’une Droite qui ne comprend toujours rien à l’Ecole et d’une Gauche qui s’acharne à la ruiner — unanimisme que symbolisait tout récemment la présence de Bruno Julliard à la journée de réflexion sur l’Enseignement organisée par Jean-François Copé. Mais qu’Axel Khan, inopportunément sorti de ses éprouvettes, fasse chorus, est inquiétant. Que Boris Cyrulnik ou Marcel Rufo, qui traitent chaque jour des souffrances réelles, aient pu croire que les malaises supposés des enfants découlent principalement du système de notation laisse pantois. Soyons courtois, disons que leur bonne volonté a été surprise par les hérauts du pédagogisme, de cette « démocratisation » qui engloutira quelque jour la République, et analysons sérieusement cette protestation amplement relayée par les médias, qui trouvent que Peter Gumbel, autre héraut de la sweet attitude, a quelque chose à dire, puisqu’il n’y connaît rien.

D’abord, tout cela n’a rien de très nouveau. Voilà des années qu’André Antibi, obscur mathématicien toulousain qui a trouvé un bon moyen de se faire une réputation, dénonce ce qu’il appelle « la constante macabre », cette répartition des notes en courbe de Gauss qui, pour tirer un tiers d’élèves au niveau requis, implique que les autres n’y sont pas — grande nouvelle ! Fini, le décourageant « Peut mieux faire », l’outrageant « Doit faire un effort », le sarcastique « Fait-il tout ce qu’il peut ? » des bulletins trimestriels. Désormais, chacun sera d’emblée au firmament. Après le think positive, le grade positive. Je le dis en américain parce que c’est bien d’outre-Atlantique qu’a débarqué cette mode de la self esteem, alpha et oméga des pédagogies nouvelles. Le A-B-C-D-E s’y est réduit à A-B-C, depuis que des étudiants ont attaqué en justice un système scolaire qui, à trop les dévaloriser, les condamnait à rester aux portes de la réussite, dont on sait bien qu’elle procède de la confiance en soi, et pas du tout des capacités…

À noter au passage que les pays qui sont allé le plus loin dans la dulcification du processus pédagogique font aujourd’hui machine arrière. Mais en France, nous sommes plus intelligents : nous suivons ce que les autres actuellement rejettent. Natacha Polony le confirme dans un article du Figaro du 18 novembre dernier : « L’argumentaire de cet appel révèle un étrange renversement de l’ordre des causes: ce n’est pas parce qu’un élève est en difficulté qu’il a de mauvaises notes, c’est parce qu’il a de mauvaises notes qu’il est en difficulté. Les notes, en détruisant la belle confiance du gamin, l’enfermeraient dans l’échec. Et le texte de citer l’inévitable modèle finlandais, où «les élèves commencent à être notés seulement à partir de 11 ans»; en oubliant que la Suisse, le Danemark, la Suède, et même les États-Unis, reviennent peu à peu de ce genre d’utopie. »

Pour parvenir à l’Annapurna de la pensée pédagogiste que constitue cette nouvelle imposture, on a installé trois camps de base.
Le premier — et ça date… — fut le collège unique promulgué par Giscard et Haby. Le regroupement familial, décidé dans la foulée, amena en classe une foule d’enfants dont les acquis de base étaient incertains. Au lieu de les faire progresser jusqu’à ce qu’ils rattrapent leurs petits camarades, on les a plongés dans le bain général : ils n’en ont rien retiré, parce que l’écart était trop important, et ils ont tiré vers le bas les plus fragiles. Toute « démocratisation » forcée amène forcément une baisse de niveau : l’égalité ne se décrète pas, elle se construit — sinon, c’est de l’égalitarisme, qui produit bien plus de différences létales que l’élitisme le plus criant. Aujourd’hui, même cause et mêmes effets, les caïds pourchassent les « intellos », jadis proposés en exemple, et désormais cibles. Les thuriféraires des pédagogies douces sont en grande partie responsables de ces pogroms de bons élèves. Et, par ricochet, responsables aussi de la fuite vers un « privé » dont il n’est pas évident qu’il soit bien meilleur que le « public ». La constante réellement macabre, c’est la montée en puissance, depuis vingt ans, des boîtes de rattrapage et des cours particuliers. Antibi un jour, Acadomia toujours.

Second étage, la loi Jospin de 1989. Singulière façon de fêter le bicentenaire de la Révolution : l’élève, désormais, n’était plus sommé de pratiquer les Lumières pour forger son intellect, il « construisait ses propres savoirs » — chacun sera Pascal ou Condorcet. Pour le moins. Tous mathématiciens, tous philosophes !

Devant la pauvreté des résultats, on choisit de mettre la poussière sous les tapis, si je puis dire, en allégeant les programmes et en déconseillant la dissertation, chargée de trop de contraintes. Mes élèves de classes prépas actuels n’en ont parfois jamais fait de leur vie entière. La commission Ferry, en 1999-2000, entérina cette pédagogie du thermomètre cassé. On voit où ça nous a menés.

Dernier effort dans la course à l’abîme : le culte de l’enfant-roi et du bonheur immédiat. L’effort (et l’évaluation de l’effort) sont déclarés « traumatisants ». Malgré son étymologie, le « travail » sera désormais un chemin de roses sans épines ; on fournira les réponses avec l’exercice, on refera inlassablement ce que l’on a déjà vu, on ne comptera plus que ce qui est bon dans les copies. Que des parents abondent dans ce sens en dit long sur la démission des « éducateurs » qu’ils devraient être — un rôle désormais dévolu aux enseignants, qui se contentaient jusque-là d’instruire, et d’apprécier les résultats. Il leur faut à présent évaluer conjointement les savoirs, les savoir-faire et le savoir-être — par ordre d’importance.

La France, maîtresse de jadis entrée en phase masochiste, passe son temps à regarder ailleurs — en Finlande, par exemple. Parce que les Finlandais, petite nation homogène, sont chargés sans l’avoir demandé de nous donner des leçons, puisqu’ils caracolent en tête des évaluations (notées…) internationales, PISA et compagnie. Nos psychologues institutionnels se gardent bien de dire que toutes les autres stars de ces mêmes classements, Corée du Sud, Singapour ou Russie, pratiquent un enseignement lourdement coercitif et froidement élitiste. Chez nous, la notion même d’élite est suspecte — je l’explique à loisir dans mon dernier livre (1).

Supprimer les notes n’est jamais que l’aboutissement de ces renoncements successifs. Comme le collège unique tarde à porter ses fruits, parce que les élèves — les salauds ! — s’obstinent à rester différents, on les unifiera par l’absence de repères. Comme transmettre des savoirs est un processus long et parfois douloureux, on lui substitue la libre parole, le poncif général, le café du commerce transplanté en milieu scolaire — et on appelle ça pensée argumentative. Et comme une mauvaise note est par essence « traumatisante » (combien de lecteurs ici même sont, sans le savoir, conditionnés par un zéro récolté jadis en dictée ou en maths — c’est sans doute pour cela qu’ils sont là), on supprime d’un trait de plume l’ultime repère.
Le plus éblouissant, dans ce raisonnement, c’est que dans le même temps on persiste à proposer en exemple aux gamins des sportifs hantés de performances, qui sont les références des cours de récréation. Un modèle qui glisse de plus en plus vers la violence, parce que l’absence de repères normés favorise, de fait, les classements intuitifs et la loi de la jungle. À l’arrivée, il en est du bonheur immédiat comme de l’égalitarisme forcé : il génère son contraire.

Comment expliquer aux pédagogues du désastre que leurs pratiques vont exactement à l’inverse de leurs bonnes intentions ? Qu’une école qui n’enseigne pas l’effort et la « distinction », pour parler comme Bourdieu, autorise les débordements les plus extrêmes ? Que la renonciation aux savoirs, au profit des savoir-être, conduit tout droit au laisser-faire ? Et que la démocratisation mal menée, c’est la République menacée ?

Luc Chatel a déclaré qu’il n’était pas question de renoncer aux notes. Poudre aux yeux ou défaut d’information : une foule d’écoles primaires n’en mettent plus. Les instituteurs passent un temps précieux à dessiner des petits bonshommes toujours souriants en marge des cahiers. La primarisation du collège, souhaitée par le PS comme par l’UMP, permettra dans un avenir très proche d’étendre le procédé. Et de proche en proche… Après tout, parmi les signataires de cette pétition figure Richard Descoings, l’inénarrable directeur de Sciences-Po, et le promoteur de l’actuelle réforme du lycée, qui permet d’économiser des bouts de chandelles en faisant de l’enseignement a minima. Et Jean-Michel Blanquer, actuel directeur de la DGESCO (qu’il a méritée pour avoir proposé, souvenez-vous, de payer les élèves qui auraient la bonté de venir en cours…) est très favorable à l’initiative des pétitionnaires : quand on pense que ce malfaisant pèse de tout son poids sur les décisions prises au ministère… Français, encore un effort, et il ne restera rien de vous, dans un grand concert européen dont les bénéficiaires seront les pays à enseignement strict, et même féroce — la Chine par exemple. Voilà vingt ans que l’on se plaint de la fuite des cerveaux. Un peu de patience, et ils ne fuiront plus, parce qu’il n’y en aura plus.

Jean-Paul Brighelli

(1) Tireurs d’élites, Plon.

Pour étayer la réflexion, voici quelques pistes glanées sur le Web. On en tirera les conclusions que l’on voudra, mais si une chose est évidente, c’est que les réformes en cours se font contre les enseignants, trop experts pour qu’on les consulte.

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/societe/20101116.OBS3048/l-appel-pour-la-suppression-des-notes-a-l-ecole-primaire.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/11/19/les-notes-conservent-toujours-un-caractere-approximatif_1442498_3224.html

http://neoprofs.forumactif.net/actualites-f5/appel-solennel-a-la-suppression-des-notes-a-l-ecole-elementaire-t26494.htm

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/10/25/01016-20101025ARTFIG00690-polemique-autour-de-la-possible-disparition-des-notes.php

http://www.rtl.fr/actualites/article/eric-zemmour-plus-de-notes-le-reves-des-mauvais-eleves-7632677354

http://neoprofs.forumactif.net/actualites-de-l-education-f67/les-propositions-detonantes-de-camille-bedin-pour-les-tables-rondes-publiques-education-de-l-ump-031110-t26653.htm

Construire ses propres savoirs

Un ami enseignant, qui vient souvent sur Bonnetdane, me prie instamment de diffuser les nouvelles ci-dessous, qui m’avaient échappé. Je le fais d’autant plus volontiers que le ministère de l’Education nationale s’est donné pour tâche de lutter contre toutes les discriminations (voir ma Note sur le sujet, http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2010/08/20/discriminations.html). Mais cet objectif louable entre en conflit avec les pédagogies actives à la mode depuis que la parole de l’élève est sacrée, comme nous allons le voir.

J’espère juste que la toute récente introduction de la philosophie en Seconde et en Première — à doses homéopathiques — ne consistera pas à écouter les balivernes et les préjugés des élèves, mais à leur expliquer que le Savoir naît, avant tout, d’une remise en cause des lieux communs.

Sinon, on tuera Socrate une seconde fois.

JPB

19 novembre 2010. Le site officiel du lycée Robert Schuman du Havre, placé sous la responsabilité du chef d’établissement, M. Jean-Marc Guérard, et de Mme le recteur Marie-Danièle Campion, vient de publier une page consacrée à un thème de Sciences économiques et sociales : l’homoparentalité (1).

Pourquoi pas… Il y a, sur ce sujet, quantité d’essais et d’études scientifiques qui peuvent servir de base à une réflexion intelligente et éclairée, et il existe bon nombre de spécialistes dont les noms émergent peu à peu dans le débat public (2). Las, nous sommes aujourd’hui à l’ère des EPLE autonomes, des TICE, des TPE, des IDD, de l’ECJS (3), j’en oublie sûrement, parmi tous les sigles ronflants et creux que l’imagination débordante du ministère crée pour divertir les enseignants et les élèves — dont une bonne partie commence aujourd’hui à murmurer « We are not amused ». Pas question donc de s’intéresser à des recherches approfondies — ou de s’intéresser tout bonnement à la réalité : on se contentera d’effleurer vaguement quelques thèmes d’actualité en laissant s’exprimer le savoir intuitif (oxymore !) des élèves, dont il faut désormais développer les compétences innées (oxymore aussi !) et l’autonomie. 

La page publiée par le site du lycée Robert Schuman du Havre est caractéristique du résultat auquel il est naturel d’aboutir, lorsque l’on associe l’idéologie de « l’élève au centre » chère à Lionel Jospin et à Philippe Meirieu, les bienfaits apparemment incontestables de l’auto-construction des savoirs, la nécessité pour les élèves de s’exprimer-s’épanouir-communiquer-produire-créer, et les avantages des TICE.

Qu’y apprend-on, en effet ?

D’abord, que l’homoparentalité est « un phénomène de société » qui est « né en Europe ». Passons sur le « phénomène de société » — nous avons échappé de peu à « phénomène de foire » — (4), mais la « naissance » de l’homoparentalité en Europe est un scoop.

Mais il peut s’agir d’une simple approximation confondant l’existence d’un fait et sa reconnaissance, et il ne faut pas être trop sévère : passons donc également sur ce point.

La situation se gâte lorsque la page web aborde le thème qu’elle va traiter : « Quels problèmes peut poser l’homoparentalité ? ». Finie la dialectique bête, qui consistait autrefois à étudier des arguments opposés, pour en dégager un point de vue le plus nuancé et objectif possible. Désormais, grâce aux réformes destinées à moderniser notre système d’enseignement archaïque, il n’y a plus que dans les brochures Acadomia de la rue Saint-Jacques, de Versailles et d’Enghien-les-Bains que l’on peut encore lire la phrase « Il faut surmonter dialectiquement notre altérité réciproque », correctement attribuée à Hegel (5). Place à la modernité ! Signalons que l’enseignant qui a validé cet article est un spécialiste du mind maping, technique destinée à savoir étudier un thème à l’aide de schémas fumeux et à structurer la résolution d’un problème simple sous la forme la plus complexe possible. Apparemment, il y a encore du travail pour améliorer la méthode. 

Mais le meilleur reste à venir. Dix problèmes sont listés pour résoudre la question objective et neutre annoncée, « Quels problèmes peut poser l’homoparentalité ? ».

La maïeutique socratique vantée par bon nombre d’inspecteurs a permis de faire émerger, entre autres, les points suivants : 
– D’abord, « l’enfant ne saura pas qui appeler « papa ou maman » », 
– Ensuite, « ils (?) ne sauront pas éduquer leurs enfants », 
– D’autre part, « il doit faire deux cadeaux lors des fêtes parentales » (!), 
– Enfin, « il peut devenir plus tard homosexuel ».

Nous passons délibérément sur « il peut avoir honte » (argument 9), « il pourrait avoir honte du regard des autres » (argument 4), « il peut se sentir différent » (argument 5), « il peut se sentir mal » (argument 7) et « il aura beaucoup de mal à en parler » (argument 10). La diversité est à la mode, mais pas dans l’argumentation. Concentrons-nous donc sur les quatre arguments listés ci-dessus, dont on ne sait déterminer s’ils sont risibles ou affligeants. Qu’un enfant puisse devenir homosexuel parce que ses deux parents sont homosexuels, il n’y a plus, mis à part le Lycée Robert Schuman du Havre, qu’un quarteron d’évangélistes américains cacochymes pour affirmer pareille carabistouille. Même MM. Vanneste et Gollnisch, dont on sait le peu d’affection pour les « invertis notoires », ne croient plus à ce genre d’arguments. Quant aux cadeaux des fêtes parentales, on voit que l’instauration d’enseignements obligatoires d’économie et de gestion en classe de seconde commence déjà à porter ses fruits : les petits Français géreront leur argent moins négligemment que Liliane Bettencourt. 

La cerise sur le gâteau, c’est que ces affirmations grotesques, et c’est là sans doute ce qui constitue la plus grave erreur, ont été lues, approuvées, validées et mises en ligne par un enseignant, titulaire du CAPES, qui a cru bon de diffuser au travers du site officiel du lycée la sacro-sainte parole des élèves — qui n’a pas, idéologiquement, à être remise en cause, puisqu’elle est par nature spontanée, créative, pertinente et intelligente. Qu’elle n’est jamais la caricature des remarques caricaturales entendues çà et là.

Que l’enseignant qui a validé ces lignes soit d’accord ou non avec les thèses avancées n’est même plus le problème : il se retranchera naturellement derrière la parole des élèves, au sujet desquels il a cru bon de préciser : « Cet article est un exercice argumentatif qui n’engage pas l’opinion des élèves ». Des propos engagent une opinion : si ce n’est celle des élèves, de qui s’agit-il ? Bien entendu, cette liste de préjugés confondants n’a aucune utilité bénéfique à qui que ce soit, aucune légitimité, ni aucune raison d’être : il s’agit simplement de faire mousser un site internet, de montrer la créativité (?) d’élèves à qui l’on n’a manifestement rien appris, et de faire passer pour une véritable réflexion une stupéfiante enfilade de perles (6). 

Instruire, c’est justement amener les élèves à dépasser les lieux communs. Mais les bons sentiments pédagogiques favorisent la naissance et la diffusion de boniments démagogiques. »

M.M.

(1) http://schuman.spip.ac-rouen.fr/spip.php?article727
(2) Caroline Mécary, Stéphane Nadaud, Martine Gross, Geneviève Delaisi de Parseval, Elisabeth Badinter…
(3) Etablissement public local d’enseignement, Technologies de l’Information et de la Communication appliquées à l’Education, Travaux Personnels Encadrés, Itinéraires de Découverte, Education Civique, Juridique et Sociale… 
(4) Voir (4) http://doc.sciencespo-lyon.fr/Ressources/Documents/Etudiants/Memoires/Cyberdocs/MFE2004/cadot_m/pdf/cadot_m.pdf

(5) Acadomag, 2010.

(6)Quelques réactions d’enseignants ici : http://www.neoprofs.org/liens-lectures-et-projets-f4/quelles-horreurs-peut-on-trouver-sur-le-site-officiel-du-lycee-robert-schuman-de-l-academie-de-rouen-t27414-75.htm#569989 ;http://www.lepost.fr/article/2010/11/21/2312245_l-homoparentalite-vue-par-des-eleves-de-lycee-la-halde-a-encore-du-travail.html

Premiers ministrables

Ce sera donc Fillon. Fillon III, se succédant à lui-même.

Que d’encre dépensée en vain, depuis cinq mois que le suspense agite le tout petit monde des médias et de la rue du Faubourg Saint-Honoré… Aujourd’hui dimanche, les éditions spéciales se succèdent, pour commenter un non-événement. Et d’épiloguer sur les ambitions déçues de tel ou tel qui se voyait déjà à Matignon. Microcosme. En Corse, on appelle cela « a pulitichella » — le tout petit bout de la lorgnette, les individus, aussi peu reluisants soient-ils, plutôt que la politique elle-même. Quand les vrais politiques flanchent, restent les politiciens.

En attendant de connaître — demain ? — le « nouveau » gouvernement, on me permettra de revenir sur ces cinq mois de suspense pour une tempête dans un verre d’eau.

Que valent les rumeurs? Le Canard Enchaîné, fin octobre, donnait Jean-Louis Borloo premier ministrable « à 99% ». Info ou intox ? Etait-ce un signal envoyé par l’Elysée, et relayé par le journal satirique (quel meilleur vecteur pour Sarko que le palmipède du mercredi matin ?) afin d’entretenir l’espoir chez les uns, le désespoir chez les autres ? Faute de gouverner, le Président de la République s’amuse volontiers au petit jeu du « je te passe la main dans le dos, je fais de toi mon favori » — et je te poignarde dix jours plus tard. Darcos, en son temps, avait peut-être cru à cette mascarade. Agrégé de Lettres classiques, il aurait pu se rappeler que Virgile avait déjà dit, il y a 2000 ans, « Timeo Danaos et dona ferentes »… Méfie-toi de l’ennemi qui te fait des présents. Il y a encore quinze jours, on pensait à Chatel soi-même, à Baroin, à Copé — que sais-je… Toutes fausses pistes qui ont sans doute puissamment amusé le Château. Après tout, Caligula avait bien fait élire son cheval consul. Lui aussi jouait.

Borloo premier ministre… Il y en a (Raffarin) que ça faisait rêver.

Tout cela pour dire…

Bonnetdane est un blog citoyen et responsable, et au cas où une instance décisionnaire le lirait, je vais donc laisser la parole à un internaute qui vient parfois illuminer Bonnetdane de sa verve sarcastique. Abraxas, surnom sartrien s’il en fut (« Abraxas galla galla tsé-tsé », c’est dans Les Mouches), est nègre de profession — ghostwriter, comme disent les anglophones (1).

Il y a quelques jours, quand l’Elysée entretenait encore le brouillard, Abraxas m’a transmis l’historiette ci-dessous, en me la certifiant véritable. Elle concerne l’un des ex-postulants à Matignon — la plus élémentaire courtoisie m’empêche bien entendu de préciser lequel. Et je sens déjà que l’on va qualifier ce récit de fable : est-il possible, en effet, de cumuler en un seul homme autant de cynisme, d’incompétence camouflée mais réelle, de veulerie et de vulgarité affichée ? La République, qui a enfanté Gambetta, Clemenceau, Briand ou De Gaulle, peut-elle considérer sérieusement un tel produit dégénéré ?

Si m’en croyez, tout ce qui suit est une fiction. Cela arrive, chez les nègres, cette tentation de passer de l’autre côté du réel…

(1) Je ne saurais trop recommander le film de Polanski qui porte ce titre — Pierce Brosnan y est splendide en Tony Blair à peine décalé — et, mieux encore, la lecture de l’Homme de l’ombre, le roman de Robert Harris qui l’a inspiré, riche en considérations intelligentes sur le travail de nègre (2).

(2) Offrons-nous le ridicule de mettre une note dans la note. On ne dit plus « nègre », on dit « plume » — c’est plus politiquement correct, sans doute. Et, dans les pâtisseries, « tête de choco » plutôt que « tête de nègre ». Cette civilisation me ravit.

 

« Fin janvier 2002 », m’écrit Abraxas, « à trois mois des présidentielles, j’ai reçu un coup de fil d’un éditeur avec lequel j’avais déjà travaillé, entre autres sur les mémoires d’un chauffeur de personnalité quelque peu bavard. « Un homme politique qui fait de fréquents déplacements de province à Paris, m’expliqua-t-il, a enregistré sur dictaphone un certain nombre de pensées fortes, il a donné cela à taper à sa secrétaire, ça fait une quarantaine de pages, c’est horriblement répétitif et il n’y a pas la queue d’une idée, pouvez-vous en faire un livre qui se vende ? Il paraît pressé — il a des ambitions, et vous savez qu’en France, on n’est pas pris au sérieux si on n’a pas au moins écrit un livre… » À l’impossible le nègre est tenu : « Oui, je sais — c’est même ce qui nous donne du travail jusqu’à la fin des temps. Vous me donnez les coordonnées du grand homme, que je voie avec lui ? »

« J’ai eu au bout du fil un garçon pressé, gouailleur, auquel je ne suis pas arrivé à arracher le début d’un projet. J’ai fini par demander : « Mais enfin, que voulez-vous exactement ? » Dans ma naïveté, je pensais que nous allions enfin définir le fond du livre à venir. « Je veux être ministre, m’a lancé le grand petit homme. Que ce soit Chirac ou Jospin qui gagne. »

« Passons sur le fait que, dans son admirable perspicacité, il n’envisageait pas une seconde l’hypothèse « Le-Pen-au-second-tour ». Encore un qui n’avait pas pris la juste mesure de la nullité de la campagne du candidat Jospin. Je souris sans sourire — cela s’entend trop, au téléphone. « Je vois, dis-je. On parle régionalisation, démocratie directe, la parole rendue aux citoyens, politique de proximité, reformation en souplesse du tissu industriel dans une zone sinistrée — la mondialisation à échelle humaine, quoi —, dialogue social, entente avec tous les bords, communistes compris, bref, du centrisme girondin qui peut basculer à droite aussi bien qu’à gauche… »

– Vous m’avez admirablement compris, dit-il.

– Ah, et un peu d’écologie ? Du genre remise au vert de paysages jadis industriels… Ou énergies douces… Renouvelables…

– C’est une bonne idée, ça, l’écologie… Oui, allez-y…

« J’ai jeté à la poubelle les quarante pages issues des élucubrations du bonhomme, et je me suis mis au travail. C’était pressé, bien sûr, comme d’habitude. Et torché en une semaine. Oh, rien de stupéfiant : un professionnel entraîné peut vous fabriquer un programme gouvernemental en huit jours…

« J’ai envoyé par mail le résultat au client. Deux heures plus tard, coup de fil furibard : « Vous n’avez pas bien compris », a-t-il éructé. Le sujet, le vrai sujet, c’était MOI » — le mot était, si je puis ainsi m’exprimer, en capitales dans sa bouche. « MOI ! »

« Oh oui, mon cher Brighelli, il est premierministrable ! Il a l’ego pour ça — et même pour déboulonner en douceur l’instance suprême, afin de se glisser à sa place.

« J’ai donc rectifié quelque peu le tir, et glissé quelques séquences de narcissisme appliqué dans un essai qui se voulait trop strictement politique. Et le livre a eu son agrément. Croyez-en ma longue expérience, mon cher, ces gens pensent avec leur nombril.

« Ma foi… Ça a marché : il s’est retrouvé ministre — en trahissant, impromptu, l’homme politique dont il avait fait la campagne, et que la formation de l’UMP n’enchantait guère. Il s’est rallié à un parti qui porte un beau nom, pour un parti de godillots conformistes. Ministre — il l’est encore. Alors, pourquoi pas Premier ? À défaut de compétences, il en a la morgue — et dans la société du spectacle, cela suffit, non ? »

Ainsi me parla Abraxas. Je lui laisse, bien entendu, l’entière responsabilité de ses propos — qui ne peuvent être que fictifs, dois-je le rappeler. Les hommes politiques de notre beau pays sont compétents, dénués d’ambition personnelle et attentifs au bien public. Tout le monde sait cela.

 

Jean-Paul Brighelli