Le plus beau métier du monde

En attendant le « rapport d’étape » promis en mars et que le ministre, à l’en croire, n’a toujours pas sur sa table (1), Jean-Michel Jolion, président du Comité de suivi Master (et par ailleurs prof à l’INSA de Lyon) a publié le résultat de ses cogitations, observations et remontrances. Et propositions (2).

Qui s’étonnera que conformément à l’esthétique des rapports officiels, Jolion anticipe de son mieux les désirs du ministre et du quarteron d’incapables qui le conseillent ? C’est la règle administrative, dire la vérité vaut condamnation, autant aller dans le sens du vent — celui qui sort du derrière. À tout prout d’un ministre répond le prout-prout mélodieux du chargé de mission. Ce ne doit pas être par hasard que le staff d’un ministre s’appelle un cabinet. Ce gouvernement mourra de n’avoir pas su susciter une seule parole de vérité chez ceux auxquels il feint de la demander.

Prout ! « Il est illusoire de penser que la formation [des futurs enseignants] puisse obéir à un schéma immuable dont nous serions seuls capables d’en définir le contenu et les modalités. La société évolue et se transforme, il est donc normal que la formation des enseignants intègre cette évolution. »

Passons sur la syntaxe résolument approximative de la formulation (mais la société change, la langue probablement aussi). Qu’une formule soit un cliché éculé ne lui confère pas une once de crédibilité supplémentaire. « Intégrer l’évolution sociale », cela signifie-t-il que les équations tournent désormais à l’envers ? Que le règne de Louis XIV a changé de siècle ? Que la bête verticale a moins besoin de culture aujourd’hui qu’hier ? Ou qu’il nous faut impérativement intégrer Powerpoint dans la formation (c’est le cas depuis belle lurette), ou faire cours sur Facebook ? Nous baignons depuis au moins deux siècles dans une culture bourgeoise qui suppose la maîtrise de l’orthographe et de la syntaxe, de vraies capacités scientifiques (3), et une connivence culturelle de chaque instant, appuyée sur une vision exacte de l’histoire (que nous la partagions ou non à l’origine) et des bibliothèques.

Prout ! « Le stage n’étant pas obligatoire ni valorisé au sein du concours, ce type de stratégie qui conduit à des candidatures libres ne peut que perdurer et renforce un sentiment très net d’un concours complètement déconnecté du métier auquel il est lié et conduira vers le métier de plus en plus de jeunes n’ayant eu aucune expérience professionnelle. » Là, on touche au cœur du sujet — et à ses vraies implications crapuleuses. Jolion a deux credos : le passage préalable par l’enseignement, et la prise en compte des acquis de cette expérience (de façon à rectifier ce que la stricte appréciation du niveau disciplinaire peut avoir de « macabre », comme dirait Antibi) ; et la préparation spécifique à la pédagogie, dont nous savons bien qu’elle permet de compenser les faiblesses de l’érudition disciplinaire. En clair, ressuscitons les IUFM qui d’ailleurs ne sont pas morts, mais se sont immergés dans quelques facs comme des virus dormants. Et par IUFM, j’entends bien entendu non la composante disciplinaire, qui peut rassembler des gens de valeur, mais cette tourbe indistincte de pseudo-spécialistes des « sciences de l’éducation », qui aurait dû depuis longtemps inquiéter l’Observatoire des sectes.

Allons un peu plus loin. Préoccupé par le sort de ceux qui éventuellement rateraient le concours (cela arrive encore pour les PE, de moins en moins au CAPES où la raréfaction des candidats amènera, cette année, dans certaines spécialités, des scores allant de 70 à 100% des inscrits), Jolion en faisant de l’expérience professionnelle, quelque parcellaire qu’elle ait été, le pilier des concours, contribue puissamment à créer un corps d’intérimaires dans lesquels il n’y aura plus qu’à pêcher (4). Maîtres-auxiliaires, le retour ! Après tout, la Licence est un diplôme d’enseignement (c’est à peu près aussi réaliste que de persister à faire du Bac d’aujourd’hui, à 86% de réussite, le sésame d’entrée en fac, au lieu d’admettre que c’est, comme ailleurs dans le monde, un certificat de fin d’études secondaires). Le Licencié peut donc être embauché pour boucher les trous que les TZR, désormais employés à temps plein sur les postes laissés vacants par des retraités non remplacés, ne peuvent plus remplir. D’où l’accent mis par notre chercheur sur la formation en alternance — on n’a rarement aussi bien touché du doigt la prolétarisation des enseignants, conforme, en cela, à celle de toute la classe moyenne : après tout, les entreprises (et l’Ecole, n’est-ce pas, n’est qu’une entreprise…) profitent à plein du climat d’insécurité dans le travail, d’intérim généralisé, d’embauche et de débauchage fluctuant au gré des « besoins » (on sent bien que l’on confond ici la demande d’aspirateurs et la demande de formation).

Que disent les syndicats de cette attaque frontale contre ce qui fait le cœur de notre métier — la transmission des savoirs, la passation culturelle, l’exigence et l’élitisme républicains ? Eh bien, à quelques discordances près sur lesquelles je reviendrai, ils sont unanimes.

Unanimes pour dire qu’il a raison, cet homme.
Prout ! dit le SGEN — « conforté » dans ses « analyses » et « revendications ». Jolion mit uns !

Prout ! répond l’UNSA en écho (si, si, ils sont les premiers à souligner leur parenté de vue avec la Centrale CFDT-bobo-gogo) : « Le rapport relève également les difficultés résultant de la place du concours, avec la même préférence pour la fin de M1. L’UNSA Éducation relève que, sur ce point, la condamnation est jugée unanime: elle regrette toujours que seules deux des trois principales fédérations syndicales de l’éducation (l’UNSA Éducation et le SGEN-CFDT) aient clairement pris position en tant que telles sur une question qui concerne de manière cohérente l’ensemble des corps enseignants et, au-delà, la globalité des enseignements scolaires ». (5) Rien d’étonnant : depuis deux ans, l’UNSA et le SGEN jouent la main dans la main, en trio avec Luc Chatel. Collabos un jour, collabos toujours.

Prout ! Le SNES aussi s’y est mis. Malgré tous ceux, dans ses rangs, qui appellent de leurs vœux un retour à un enseignement solide, à une discipline forte, il déplore dans une lettre ouverte (6) aux ministres « l’affaiblissement du potentiel de formation des IUFM », auquel il attribue la « baisse d’attractivité des métiers de l’éducation ». Ah oui ? C’est par manque d’IUFM qu’en Lettres classiques, cette année, il y a plus de candidats que de postes ? Ce ne serait pas parce que la vie en collège est intenable, camarades ? Ou parce que l’on fait tout pour décourager l’enseignement du grec et du latin ? Et des « humanités », de façon générale ? Mais non, « l’idéal est une formation pensée sur un modèle « intégré » qui prenne en compte les différentes dimensions (disciplinaires, didactiques, pédagogiques) »… Et de proposer de « rétablir immédiatement a minima la formation en IUFM pour 2/3 du temps en alternance avec 1/3 de temps devant les élèves… » Let’s prout again !

Et si les futurs enseignants acquéraient de vraies compétences disciplinaires, camarades — le genre que l’on enseigne en prépas ou en facs, mais pas auprès des professionnels de la didactique ? Franchement, c’est l’influence de Bernadette Groison (loi FSU de l’alternance : Aschieri était agrégé, Groison est PE, mais elle a aussi un Master en Sciences de l’Education à Paris-VIII — nous sommes sauvés) qui vous amène à nouveau à dévaloriser les enseignants du Secondaire ? Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !

En fait, les uns et les autres restent obsédés par ce fameux « corps unique de la Maternelle à l’Université », leitmotiv communiste de l’après-guerre,,aujourd’hui rêve commun aux libertaires et aux libéraux,les uns par égalitarisme, les autres par… économie. Du coup, le SNES « oublie » de parler d’une quelconque spécificité de l’agrégation, sur laquelle pourtant certains de ses dirigeants passés ou présents n’ont pas craché, à l’occasion : Monique Vuaillat, par exemple, qui devint agrégée par le fait du Prince — en l’occurrence Bayrou… D’autant que l’on sait où conduit cette sale manie égalitariste : à abaisser le niveau de tous et de chacun. C’est vrai pour les enseignants comme pour les élèves. PE, PLP, Certifiés ou Agrégés, nous faisons tous des métiers spécifiques, qui ont chacun leurs difficultés (et je serais bien incapable d’enseigner en Primaire), et chacun leurs savoirs.

Il n’y a guère que le SNALC pour renvoyer Jolion dans les cordes : « En proposant de « lever des derniers écueils » qui, selon lui, freinent le plein accomplissement de la réforme, Jean-Michel Jolion propose en fait de supprimer les dernières garanties d’une formation et d’un recrutement de qualité ». Et de suspecter une collusion entre certains syndicats « faussement progressistes » et le « lobby pédagogiste » : « Pour le SNALC, les requêtes du rapport Jolion sont finalement parfaitement adaptées à l’Ecole que libéraux et libertaires parachèvent actuellement de concert : des savoirs a minima, transmis par des animateurs multicartes et dociles ». Le syndicat que Luc Cedelle s’obstine à croire de droite est le seul à défendre l’Ecole de la République. Cherchez l’erreur.

En vérité je vous le dis, les enseignants du Secondaire (mais aussi bien ceux du Primaire) qui aux prochaines élections professionnelles — le 20 octobre prochain — voteront pour la triade maudite ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes quand on les sommera de partir en rééducation dans un camp khmer rouge — pardon : à l’IUFM le plus prochain. Parce que nous sommes à l’aube d’une offensive sans précédent qui vise évidemment à meubler les « équipes pédagogiques » avec des « postes à profil » qui auront le conformisme pour tout bagage, à combler les trous générés par les suppressions massives de postes avec tous les bras cassés refusés aux concours, et, conséquemment, à élever encore le niveau des élèves, qui se réfugieront dans quelques boîtes privées susceptibles de ne pas suivre aveuglément les consignes officielles.

Car l’effet induit de ces dérives idéologiques, c’est évidemment l’éclatement d’une Education qui n’aura plus de nationale que le nom — une coquille vide pleine de courants d’air pédagogiques et de désert intellectuel. Après cinquante ans de démantèlement régulier (mais avec des phases d’accélération, comme en 1975, avec le collège unique, ou en 1989, avec la loi Jospin), nous arrivons au coma dépassé : les enseignants auront à cœur — enfin, je l’espère — de demander des comptes à ceux qui auront ruiné le système, enfoncé définitivement ceux qu’ils prétendaient sauver, et au nom du « tout citoyen » et de l’esprit d’équipe, entériné la défaite de la pensée.

Jean-Paul Brighelli

Notes

 

(1) Lire dans son jus l’interview de Luc Chatel réalisée par l’AEF — et qui vaut son pesant de daube. Le ministre y revient sur toute sa politique (autonomie des établissements, suppressions de postes, expérimentations pédagogiques, « contractualisation », mastérisation — et autres vieilles lunes d’actualité), et s’en félicite, conformément aux règles d’airain de la méthode Coué : http://www.aef.info/public/fr/abonne/depeche/depeche_detail.php?id=148783&ea=c624c556e7549d14553778358b1cb2b8

(2) Disponible en son entier sur http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/jolion.pdf

(3)En langage SGEN, cela se dit : « Combien de temps encore la France va-t-elle recruter ses enseignants sur la base d’épreuves qui ne servent qu’à vérifier une seconde fois la maîtrise de connaissances déjà validée par l’Université, sans tenir aucun compte des exigences du métier auquel ces concours ouvrent l’accès ? » Encore ? « Concernant les IUFM, le Sgen-CFDT demande que leur place et leur mission soient tout à la fois réaffirmées et clarifiées. Leur expertise doit être mise au service de la formation de tous les futurs enseignants. » Voir http://www.cfdt.fr/rewrite/article/33322/actualites/communiques-de-presse/rapport-jolion:les-«-dix-revendications-»-du-sgen-cfdt-sont-confortees.htm?idRubrique=8829

(4) Pour celles et ceux qui croient, comme d’habitude, que j’exagère, je suggère la lecture de l’interview de Josette Théophile, notre DRH bien-aimée, qui explique sur quels critères les chefs d’établissement recrutent désormais directement leurs enseignants via Pôle emploi. C’est sur http://www.vousnousils.fr/2011/04/22/josette-theophile%C2%A0-«%C2%A0la-meilleure-formation-pour-les-enseignants-commence-par-la-pratique%C2%A0»-504801

(5) http://www.unsa-education.org/modules.php?name=News&file=article&sid=1724

(6) http://www.snepfsu.net/actualite/lettre/15avr11.php

 

 

Alcoolémie scolaire

« Il faut toujours être ivre », dit le poète. Mais en ces temps de réduction des horaires de Français, en ces temps où les « compétences » sont préférées aux savoirs et le « vivre ensemble » à l’étude des sciences et de la littérature, il semble bien que depuis quelques années, les élèves et les étudiants aient pris au sérieux, et au premier degré, l’objurgation de Baudelaire.

Qu’on me comprenne bien : quand Rabelais, au bout du bout de la quête de Panurge, dans le Cinquième Livre, confronte ses héros au « Trink ! » de la Dive Bouteille, je ne suis pas de ceux qui interprètent cet ordre comme un impératif purement spirituel. Alcofribas Nasier était né à la Devinière, près de Chinon, et même si les vins du XVIème siècle ne ressemblaient pas exactement aux nôtres, il a dû tâter dès son enfance du nectar de Touraine (1). Mais cela ne l’a pas empêché d’apprendre le latin et le grec — entre autres frivolités.

Cela étant posé, force est de constater qu’une épidémie de binge drinking, comme on dit élégamment chez les Anglo-saxons, sévit dans les lycées comme dans les prépas, les grandes écoles et les facs. On boit vite, très vite, du n’importe quoi en grandes quantités, afin de s’exploser la tronche. Et non, comme jadis les Grecs organisés en symposiums (ou en banquets, aurait dit Platon) afin de délier l’esprit et dire enfin des choses intelligentes — sur l’amour, par exemple. Non : les jeunes boivent pour faire comme les autres, certes, pour se démarquer, pour s’insérer dans un groupe — mais surtout pour oublier. Pour s’oublier. Se passer à la trappe. Kaputt. Finito. This is the end, beautiful friend…

Tout comme ils consomment, très tôt, des anxiolytiques, des anti-dépresseurs et des somnifères. S’abstraire. Anywhere out of the world, disait encore Baudelaire, dont je finirais par croire, comme jadis Marcel Aymé (2), qu’il est largement responsable de l’épidémie de mélancolie qui saisit notre belle jeunesse si je ne savais pas que ce sont les pédagos qui ont provoqué cette addiction aux liqueurs fortes et à l’amnésie provoquée.

« Heu… Les pédagos, vous êtes sûr ? »

Prenez une classe d’hypokhâgne ordinaire. Ils arrivent, début septembre, tout fanfarons de leurs excellentes notes de l’année et du Bac. Et de vilains sergents Hartmann — ma pomme et mes collègues — se mettent à leur dévisser la tête pour leur ch*** dans le cou, comme disent en chœur le héros de Kubrick (dans Full metal jacket) et cette endive cuite de Peter Gumbel (3). Bref, à les évaluer sur ce qu’ils produisent effectivement, au lieu de les caresser dans le sens du poil qu’on leur a fait pousser dans la main.

Et d’année en année, le niveau monte si bien que ce n’est plus un fossé mais un gouffre qui sépare l’école telle qu’elle se délite d’un vrai Supérieur tel qu’il est ou devrait être (d’où la nécessité de créer partout des CPES et autres propédeutiques aux études supérieures, afin de ne pas perdre en chemin tous ces élèves que le pédagogisme a si bien assommés au départ).

Alors, forcément, soumis enfin à la vérité des prix et à des exigences sérieuses, sensibles à une pression à laquelle rien ni personne ne les ont préparés, les malheureux s’explosent la tronche. Très vite si possible — à tel ou tel endroit, l’objectif est d’être absolument pété en quinze minutes, montre en main.

Pour y arriver, c’est très simple — même si quelques breuvages demandent une petite préparation. Mélangez par exemple de la vodka avec n’importe quoi qui en augmente le sucre tout en cannibalisant le goût — pomme, orange, caramel — ou fraise tagada, à faire macérer à l’avance. Avalez-en des quantités non négligeables, en panachant avec du martini rosso ou bianco, un doigt (pourquoi un seul ? demandait jadis Chantal Lauby) de Ricard et autres anisettes exotiques, revenez au TGV (tequila / gin / vodka, pour les ilotes du binge), couplez avec ce qui vous tombe sous la main, punch coco, daïquiri fraise et autres cocktails colorés — tout, sauf les alcools de papa : le vin, c’est ringard, sauf en cubitainers… Et avec ce que coûte un saint-julien 1985 ou un margaux 1990, vous pouvez à moindres frais vous offrir de l’explosif multicolore.

« Du Margaux ? Un truc de vieux, pour sûr ! T’es plus dans l’coup, papa… »

Il y a quelques années déjà, les jeunes se pintaient à la bière — mais c’est à peu près fini, du moins dans les couches intellectuelles. D’ailleurs, partout le houblon recule : le réchauffement climatique permet désormais de planter de la vigne sur les anciens terrils — du blanc sur le charbon. Et puis la bière, c’est lent. Ça fait pisser. En avant vers le 40°.

D’ici peu, ils s’offriront des spring breaks, comme aux Etats-Unis. Il suffit qu’une quelconque ville balnéaire française se dise que c’est un bon moyen pour remplir les hôtels et les bars avant la saison d’été. Comme à Cancun ou Panama City Beach. Au fond, les prépas et les grandes écoles fonctionnent déjà sur le modèle des fraternities… Kappa Alpha — hips ! — Society.

Et ce n’est pas circonscrit au Supérieur. Des élèves de lycée ou de collège s’y mettent.

Forcément. Ont-ils été mieux traités que leurs aînés par l’institution ? « Le niveau monte », disent Baudelot et Establet (que nous irons donc tous encourager à si bien penser, le 17 mai à 17 heures à l’IUFM de Marseille). Le taux d’alcoolémie aussi.

D’accord, ce monde est dur, les perspectives à court terme sont assez sombres, jamais la mélancolie n’a été si sévère (4). Mais qu’avons-nous fait pour préparer nos enfants aux défis du présent ? Nous les avons couvés, nous leur avons construit une école du bonheur immédiat, du « savoir-être » (savoir-être complètement noir ?), des « savoir-faire (savoir faire un Mojito ?). Nous leur avons donné des cours d’éducation civique et recommandé cent fois de ne pas conduire en état d’ivresse — un succès ! Nous avons prôné la camaraderie universelle, le « aimons-nous les uns les autres » crypto-gnan-gnan (une idée des anciens des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes, probablement), la bobo-attitude… Et nous avons récolté des « communautés étanches, qui se regardent avec suspicion, et je ne suis pas sûr d’être satisfait du fait que les Musulmans, eux, se pintent au fondamentalisme au lieu de s’exploser au sperme de flamant rose (5).

En fait, il en est côté éducation comme du côté instruction. Plus on s’efforce de prôner la conciliation universelle et l’amour mou, plus on aiguise les clans et les rivalités — c’est mécanique. Plus on étête les élites, sous prétexte d’égalitarisme, et plus on enfonce les plus démunis — c’est forcé. Ce sont les exigences qui créent la connivence — pas le respect des « cultures autres ».

Alors, la « binge attitude » n’est que le reflet de ce qui a été semé — et ne nous plaignons pas d’avoir ici des élèves incontrôlables, là des gosses violents : quand les enfants boivent, les adultes trinquent. Une jeunesse en manque de repères ? Je le crois bien — les seuls repères significatifs sont ceux de la culture, et nous avons pratiquement renoncé à la transmettre. Il y a toujours eu chez les jeunes une propension à explorer les promesses des paradis artificiels — mais jamais aussi systématiquement qu’aujourd’hui. Ce n’est plus de l’alcool, c’est du sirop d’oubli qu’ils avalent. Ils ont été si mal bâtis par l’Ecole (et par leurs parents, qui s’en sont remis à une Ecole qui ne pouvait tout faire), si mal étayés par un Savoir en bribes, qu’ils aspirent au grand trou noir, au démantèlement, à la fonte des glaces et à la fin du Moi. Succès sur toute la ligne : ne surnageront, dans cette débâcle, que les héritiers, comme disait Bourdieu — ceux qui, dans leurs caves, trouveront les grands crus que buvaient leurs parents, et que l’Ecole a négligé de leur servir — ou de leur apprendre, au moins, à connaître.

Jean-Paul Brighelli

(1) Mon ami Perico Legasse, interrogé, conseille fortement, parmi tous les crus qui coulent entre Chinon et Bourgueil, le Domaine des Béguineries (Jean-Christophe Pelletier) et le Domaine de la Lande (Marc et François Delaunay) — sans préjudice de tant d’autres qui auraient enchanté Athos en particulier et les Trois mousquetaires en général.

(2) Dans le Confort intellectuel, que je ne saurais trop recommander aux bons esprits qui aiment rire.

(3) J’ai déjà trop parlé ici même de On achève bien les écoliers, le pamphlet anti-élitisme de Peter Gumbel, que relit chaque soir Caroline Brizard pour se mettre en émoi. C’est fou ce que des gens qui n’ont jamais mis un pied dans un établissement scolaire peuvent avoir de choses à dire sur l’école.

À signaler dans le même esprit que Roger Establet donne une conférence sur « les dégâts de l’élitisme républicain à l’école » (si ! Tel que ! Il a osé ! L’enflure !) le mardi 17 mai à 17 heures à l’IUFM de Marseille (sur la Canebière) : venez nombreux expliquer à cet idéologue affabulateur ce qu’il en est vraiment de la violence scolaire que lui et ses con / frères ont tant contribué à installer. Bon sang !  « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ! »

(4) Lire sur le sujet Alcool et adolescence. Jeunes en quête d’ivresse, de Patrick Huerre et François Marty, Albin Michel, 2007.

(5) Cocktail inventé par Boris Vian et le barman Louis Barucq, dont vous trouvez la recette dans le Manuel de Saint-Germain des Prés : un tiers de crème fraîche ou de lait concentré Nestlé, un tiers de crème de fraise l’Héritier-Guyot, un tiers de cognac Rémy Martin. Mais Saint-Germain des Prés, en l’état actuel des connaissances, ce doit être… tabou. Qui lit encore les existentialistes ? Dans un monde ou Frédéric Lefebvre dévore, dit-il, « Zadig et Voltaire », quelques jeunes ivrognes doivent penser que la Nausée est un traité sur le haut-le-cœur d’après-boire.

 

L’Ignorance c’est la force

Guy Béart chantait jadis « le premier qui dit la vérité il doit être exécuté ». Mais dans le monde merveilleux de l’Education nationale, c’est le premier qui est réellement compétent qui se fait dézinguer. Comme chez Orwell : « l’Ignorance, c’est la force », et tous ceux — toutes celles — qui s’acharnent à leur apprendre à lire, écrire et compter sont des déviants qu’il faut mettre au pas.

Une amie chère, qui intervient régulièrement sur ce blog depuis sa création, vient de se faire virer manu militari — ou presque — par le principal forum d’instits. La police d e la pensée a frappé : n’avait-elle pas eu le culot de promouvoir les méthodes qui ont fait d’elle, dans son petit village drômois, la star des Grandes Sections et CPO réunis ? Ne se targue-t-elle pas de réussir à faire lire et écrire tous les enfants de cinq et six ans — nouilles comprises ? 

Comme Catmano — c’est elle ! — a un style inimitable, je lui laisse la parole pour raconter ce qui pourrait n’être qu’une mésaventure, mais qui est un révélateur de l’ordre parfait qui règne dans le Primaire — et ailleurs, là où le Principe de Peter bien appliqué permet de tout donner aux moins compétents, et de sacquer les plus performants.

Jean-Paul Brighelli

Feignants, les instits ? Pas tous, cela est sûr. La preuve ? Dès qu’ils ont pu communiquer entre eux par le biais de l’informatique, ils se sont empressés de créer des sites, des blogs, des forums consacrés presque exclusivement à leur métier, leurs préparations de classe, leurs méthodes, leurs manuels et l’aide qu’ils pourraient apporter à leurs élèves.

Parmi  les dizaines de sites répertoriés sur la Toile, il en est un dont l’importance est reconnue. Fort de plus d’une centaine de milliers de membres et de 3 638 351 messages au moment où j’écris ces lignes, il trône parmi les premiers lorsqu’on demande à un moteur de recherche de nous aider à trouver un site qui intéresserait un jeune professeur des écoles débutant cherchant des interlocuteurs, de l’aide ou du soutien.

Mais, car il y a un mais, il est bon qu’il sache avant de s’y inscrire qu’il a intérêt à méditer longuement la maxime suivante : « Sur la Toile comme ailleurs, le chef a toujours raison. Et, même quand le chef a tort, il vaut mieux faire comme s’il avait raison. »

Jetée… Virée… Lourdée… N’importe quel mot m’aurait mieux convenu que celui qui nous a été attribué, à nous, les désobéisseurs d’un nouveau style !

Eux, ils ont dit « bannie » ! Bannie… Mise au ban… Condamnée à rôder derrière les barrières, comme ce type qui aurait démoli sa femme et ses enfants à coups de barre à mine, comme celui qui aurait revendu des substances illicites aux gamins de l’école primaire ou comme cet autre qui avait oublié d’informer les autorités que sa famille était morte de la peste… Ce n’est pas glorieux, hein ?

 Ou alors, comme cette institutrice de 1905, mise au ban par les intolérants de tout poil, ceux qui lui reprochaient de travailler pour l’École sans Dieu et ceux qui ne supportaient pas que tout en y travaillant, elle éprouve le besoin d’aller à la messe tous les dimanches…

 Ou encore comme cet instituteur des années 30, viré de son école de village et condamné à en créer une en dehors de l’Institution pour refus de se plier à la norme des bourgeois de son département… Comment s’appelait-il déjà, ce désobéisseur, cet insoumis qui visait la réussite de tous, même des plus pauvres, des plus réprouvés, des moins « dans la norme » et qui choquait le bourgeois par ses méthodes innovantes ? Je l’ai sur le bout de la langue…

 Ouf ! Il a existé dans l’histoire de l’École Publique des bannis reluisants ! Et puis, il y a bannisseur et bannisseur… Ne vous inquiétez pas trop pour moi, mon bannissement à moi ne me fera aucun tort en fin de mois, ni au moment de faire valoir mes droits à pension civile. De ce côté-là, tout va bien.

J’ai même été contrainte de recevoir récemment le début de ma panoplie pour l’été prochain… J’attends toujours le masque et le tuba, mais, dorénavant, mes pieds, recouverts de leurs palmes violettes, me valent les félicitations de toute la hiérarchie républicaine ! Il n’y a que mon député  qui m’ait oubliée…

 Alors ? D’où avez-vous été bannie, chère amie, me direz-vous. Et quels sont ces désobéisseurs qui auraient comme vous subi cet opprobre ?

Hélas, braves gens, à la vitesse où vont les événements, vous allez sans doute être obligés de me croire sur parole.

 Ceux qui me connaissent un peu savent sans doute que j’intervenais de façon assez régulière (environ une heure par jour les jours de classe, et entre deux et sept heures par jour, les mercredis, samedis, dimanches, jours fériés et vacances scolaires), sous le pseudonyme d’Akwabon, sur un forum d’enseignants de l’École Primaire et ce depuis trois ou quatre ans (excusez-moi mais, n’ayant plus accès à mon « profil », je ne peux vous donner la date exacte de mon inscription à ce forum associatif).

 Malgré quelques alertes, essentiellement dans les sujets consacrés à la maternelle et à l’apprentissage de l’écriture-lecture, j’avais petit à petit réussi à « faire mon trou », rencontrant des collègues qui, pour certains, étaient devenus des amis, fournissant du matériel qui était très abondamment téléchargé (environ trente à cent téléchargements en trois à quatre jours à chaque nouvel envoi), échangeant des pratiques et des nouvelles qui ne me semblaient absolument pas contraires à la Charte que j’avais promis de respecter en m’inscrivant sur ce forum.

Il me semblait en effet que mes amis et moi-même avions toujours respecté la Charte que nous avions acceptée au jour de notre inscription (même pour ceci, vous êtes obligés de me croire sur parole, puisque, depuis quelques jours, la Charte évolue au gré des événements et qu’elle ne correspond donc plus à celle que nous avions les uns et les autres signée).

 J’y avais attiré des collègues du GRIP (1) et nous y évoluions tous au milieu des autres comme des « instits normaux », appréciés par certains, parfois seulement pour certaines de nos interventions, rejetés par d’autres, mais apparemment acceptés dans notre différence.

Je me félicitais intérieurement d’avoir trouvé un lieu d’accueil aussi ouvert et tolérant que celui-là ! J’en allais même jusqu’à rêver que cela finirait aussi par atteindre la partie du forum consacrée à la maternelle où des amies non-SLECC et moi-même  avions hélas vu souvent nos messages ou même les fils de discussion que nous avions créés disparaître, comme touchés par le doigt d’un Dieu vengeur et omnipotent.

Après tout, un fil aussi politiquement incorrect que « L’apprentissage de la lecture au jour le jour par des méthodes graphémiques » avait bien fini par être accepté (ne le cherchez pas, il a été supprimé corps et bien, même pas verrouillé, purement et simplement supprimé) !

 Et il était fréquenté par toutes sortes de collègues ! Des « instructionnistes », des « pédagogistes », des « constructivistes », des « rien-du-toutistes-qui-privilégient-avant-tout-l’efficacité », de tout, je vous dis. Bien sûr, il avait fallu ruser un petit peu et repartir de rien à une ou deux reprises parce que le problème avec les « rien-du-toutistes », c’est qu’ils privilégient avant tout l’efficacité justement et sont assez déconcertants pour les intégristes purs et durs qui voudraient que tout le monde respecte le Dogme avec autant d’étroitesse d’esprit qu’eux.

Et c’est de là que le problème est venu. On nous avait laissé du bout des lèvres ouvrir des sujets évoquant des méthodes déviationnistes, d’accord. Seulement, ces sujets, alimentés par ces fameux rien-du-toutistes, avaient l’énorme désavantage d’être un peu foisonnants.

Ça bouillonnait là-bas dedans. Les idées se succédaient les unes après les autres, à la vitesse de la lumière certains jours ! Un vrai laboratoire d’idées où chacun construit ses propres savoirs et s’enrichit des savoirs des autres ! Une université populaire consacrée à l’apprentissage de l’écriture-lecture ! Un vrai bonheur !

 Mais un bonheur empoisonné, car, c’est bien connu, « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux » !

Les interventions de certains habitués de ce fil, fréquenté sans doute par des esprits trop libres, des gens capables de choisir comme « signature » (vous savez, ces deux ou trois lignes qu’un forumeur choisit d’apposer en bas de chacun des messages qu’il mettra sur le site) la phrase de Voltaire disant « Je ne suis pas forcément d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire », se sont mises tout à coup à gêner.

 Deux membres furent « modérés », c’est-à-dire empêchés d’intervenir spontanément dans une conversation puisque leurs messages, contrairement à ceux des autres membres devaient passer sous les fourches caudines des modérateurs avant d’être publiés.

De ce fait, ils ne pouvaient même pas annoncer sur le forum qu’ils étaient modérés et que leurs non-interventions n’étaient pas de leur propre fait mais de celui de l’éternel doigt de Dieu !

 Comment vouliez-vous alors qu’une « personne bien née » telle que moi n’aille pas, sabre au clair et panache blanc au vent, défendre la veuve et l’orphelin ?

Je ne fus pas seule, d’ailleurs. Les deux « modérés » avaient su s’attirer les sympathies de collègues de tous les horizons, dont un certain nombre de Don Quichotte persuadés comme moi que le bon sens finirait bien par primer.

Les uns comme les autres, nous nous chargeâmes alors du rôle de « facteurs », écrivant sur chacun des sujets où les modérés intervenaient naguère qu’ils n’étaient plus en mesure, provisoirement nous l’espérions, de répondre aux conversations engagées.

 Cela n’eut pas l’heur de plaire au Webmestre qui nous demanda fermement d’arrêter de polluer le site par nos conversations oiseuses et hors-sujet. Nous nous défendîmes et d’autres vinrent en renfort prendre le parti de la liberté d’expression.

Il nous fut répondu que l’administrateur était maître chez lui, que ces personnes avaient mal fait, que leurs interventions contrevenaient gravement à la Charte et que nous devions cesser au plus vite nos agissements. Il y eut même quelques secondes où, sur le forum public, en contravention totale avec la loi « informatique et liberté », on pouvait lire des messages issus des messageries privées des deux membres modérés !

 L’affaire prenait une telle proportion que, en bloc,  nous avons décidé de « changer de crémerie », demandant l’accueil sur un autre forum, jusqu’alors plutôt fréquenté par des professeurs du Secondaire ou de l’Université. Nous y fûmes accueillis de manière charmante et nous y commençâmes une nouvelle vie.

 Et là, nous n’avons plus rien compris. Certains d’entre nous avaient déjà été modérés à la suite de nos revendications de réintégration des deux premiers désobéisseurs. Les autres continuaient à faire le relais, informant d’une part les membres de l’ancien forum que dorénavant nous interviendrions ailleurs et d’autre part les premiers « bannis » (puisque la modération s’était peu à peu transformée en bannissement) de l’évolution de la situation sur notre ancien « lieu de vie ».

 Que se passa-t-il alors ? Je suis bien en peine de vous le dire : mon mail privé est resté sans réponse et  mon deuxième et dernier contact de la part de l’administrateur est toujours enfermé dans ma messagerie personnelle à laquelle je n’ai plus accès puisque, lorsqu’on consulte la liste des membres, Akwabon apparaît comme un « ancien membre », donc comme quelqu’un n’existant plus et n’ayant plus, de ce fait, de messagerie privée ! Dieu s’est métamorphosé en Ubu !

Un Ubu mâtiné de Big Brother puisque, régulièrement, à chaque allusion d’un innocent qui s’interroge sur un sujet ou un autre de la disparition d’un message, d’un membre, d’un profil ou d’une messagerie, les archives sont alors immédiatement recomposées, réécrites, rapetassées…

 Cela donne d’ailleurs des fils de discussion complètement surréalistes où Ipomée discute longuement avec elle-même, les messages de ses interlocuteurs ayant été gommés, où Barbichette, Renoir, Désirdamour et Grosraton s’énervent tout seuls contre un interlocuteur qui n’existe plus, où un désobéisseur ouvre un sujet qui tient quelques minutes, montre en main, avant de disparaître (le désobéisseur disparaît alors lui aussi sans sommation ni avertissement de quelque nature que ce soit) !

 Notre matériel a disparu, nos collègues, nos amis parfois, ont été traînés dans la boue par d’autres collègues qui prônent sans doute bien fort la tolérance dans leurs classes.

Je me permets d’ailleurs de m’interroger sur la façon dont sont accueillis les enfants « différents » par des gens aussi peu capables d’ouverture et de tolérance, et je plains franchement le petit élève qui arrive dans leurs classes et ose proposer une idée qui n’est pas inscrite en lettres d’or dans la « Charte du Consensus Mou Universel » lors de l’atelier-philo qui remplace sans doute l’heure d’écriture-lecture dans leurs emplois du temps.

Puisqu’il nous a été interdit de nous défendre sur le forum incriminé, puisqu’il y circule, là et sur le blog de son administrateur (selon son message du 2 avril 2011 à 4 h 50), des informations sur nous que nous estimons erronées, puisqu’enfin, notre adhésion passée à ce forum pourrait faire croire à des lecteurs éventuels que nous partageons des « valeurs » et des méthodes qui nous font horreur, j’ai demandé à Jean-Paul, qui a accepté, de me servir de son blog pour exercer notre droit de réponse. Qu’il en soit remercié, de ma part et de la part de tous mes co-bannis !

Catherine Huby, dite Catmano, dite Akwabon.

 

(1) Le  GRIP élabore de nouveaux programmes d’instruction appliqués autant qu’il est possible dans les classes SLECC, le retour d’expérience permettant d’infléchir ou de corriger ces programmes. Plus de renseignements sur http://www.slecc.fr/. On y trouvera aussi bien le projet pédagogique que les publications du GRIP, en particulier des manuels et divers documents pédagogiques de grand intérêt, pour tous ceux qui se demandent comment amener réellement les enfants à la maîtrise des vrais fondamentaux sans s’embarrasser d’un quelconque discours égalitariste dont la caractéristique principale est de respecter… les inégalités. (JPB)