Madame Bovary Redux

Dans la famille manga, je demande le genre shôjo : il s’agit de mangas pour adolescentes (c’est le sens de shôjo en japonais) pré ou tout juste post-pubères, parfois touche-pipi mais pas forcément. Un peu niais. Harlequin mis en images. Bibliothèque rose bonbon.
Yumiko Igarashi, la grande mangaka « princesse du shôjo manga », connue pour Candy ou Georgie, qui doit se tenir au courant des dernières réformes du collège en France, a donc adapté Madame Bovary en shôjo manga afin de complaire aux IPR qui inlassablement sillonnent leur rectorat (un joli mot qui vient probablement de rectum, vu le forcing des con / certations) et qui recommandent (voir par ailleurs ma future chronique du Point) de ne pas se lancer dans des travaux littéraires qui passeraient par dessus la tête des apprenants.
Comme dit l’éditeur français, « la narration très féminine du genre colle parfaitement au style graphique ». Qu’on en juge :

 

Ou encore :

Les albums ont été publiés en français en 2013 — mais c’est cette année qu’ils pourront connaître le succès qu’ils méritent. Ah, quels beaux EPI Lettres / Arts plastiques on va nous tricoter avec un pareil matériel graphique ! Comme l’ironie de Flaubert se dégage admirablement de ces planches ! Par exemple, dans le roman, Emma et Léon passent trois jours de lune de miel à Rouen. Ils font romantiquement du canotage sur la Seine, Léon lui récite du Lamartine — « Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence », le vieil Alphonse était un maître du shôjo — à ceci près que le fleuve est bordé d’entreprises de calfatage, que « la fumée du goudron s’échappait d’entre les arbres », et que « l’on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient » : la romance s’écoule sur fond de pollution — un mot qui à l’époque de Flaubert n’avait pas exactement le sens actuel, et qui évoquait davantage les pollutions nocturnes auxquelles doivent se livrer les jeunes filles adeptes du genre shôjo — surtout si tout ce qu’elles connaissent de la scène est ce qu’en a gardé Yumiko Igarashi :Quand j’ai à parler de Madame Bovary (ou de l’Education sentimentale, mêmes ressorts, même punition), je commence par expliquer qu’il est très compliqué de lire Flaubert à voix haute : soit on lit au premier degré, et on rate l’ironie, soit on lit de façon distanciée, et on sabote le point de vue d’Emma et de toutes les courges qui « se graissent les mains à cette poussière » des romans sentimentaux.
C’est sans doute trop com / plexe pour des ados con / temporains cons / ommateurs de shôjo et d’autres balivernes sentimentales. Trop complexe aussi pour les inventeurs des dernières réformes de l’Education — celle du lycée, con / coctée par les services de Luc Chatel, ne valait pas mieux que celle du collège qui lui fait écho. Faut croire qu’en fait d’Education, c’est à l’Education sentimentale que pensent les gros bonnets de la rue de Grenelle. Du coup, la fameuse phrase où le romancier se moque des lectures de la jeune shôjo Emma, pleines de « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » devient, chez Igarashi :

J’en connais une, chroniqueuse émérite et pétrifiée d’admiration devant Flaubert, qui va courir s’offrir ce chef d’œuvre.

Comme les Japonais pensent à tous les publics, les homos ont spécifiquement le yaoi, dans lequel l’intrigue est centrée autour d’une relation homosexuelle entre personnages masculins, et comportant éventuellement des scènes sexuelles. Dans les faits, c’est aussi cucul-la-praline que le shôjo — il n’y a pas de raison commerciale que les gays soient plus malins que les hétéros.
Et sachez, heureux enseignants en quête d’œuvres adaptées au niveau de vos élèves, que Yumiko Igarashi a également fait un shôjo à partir de Roméo et Juliette — en cette année de célébration du 400ème anniversaire de la mort du grand Will, voilà qui fera chaud au cœur de tous les anglicistes. Aussi niais que Bovary, ou que les inscriptions griffonnées par des touristes incultes à l’entrée de la maison supposée de Juliette, à Vérone.
Du graf’ au shôjo, même combat — et je ne suis pas bien sûr que Shakespeare ou Flaubert en sortent vainqueurs. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que les apprenants s’expriment — comme le jus des citrons.

J’étais déjà l’heureux possesseur d’une version réduite et illustrée du Comte de Monte-Cristo publiée en Inde — les 1000 pages du roman de Dumas ramenées à 231 pages d’un tout petit format en corps 14 — voyez vous-même, c’est la fin :Mais avec le genre shôjo, une nouvelle barre est franchie — la barre que l’on abaisse, bien sûr, afin que tous la passent, et viennent ensuite s’écraser contre le mur inéluctable de la réalité. Flaubert ne sert pas uniquement à donner de la culture ou à passer un bon moment, mais à faire comprendre qu’en rester à des lectures chatoyantes et un savoir auto-construit à 14 ans vous promet des lendemains qui déchanteront — mais Najat s’en soucie-t-elle ?

Jean-Paul Brighelli

Apostasie, blasphème et tutti quanti.

Notre dépendance à l’actualité étant ce qu’elle est, j’ai raté la célébration, le 17 février dernier, de la mort de Giordano Bruno.
Heu… Qui ça ? demandent les non-spécialistes.
Bruno était un ancien moine dominicain, fort versé dans les sciences exactes (mathématiques, physique, astronomie) qui après s’être moqué de la soi-disant virginité de la Vierge, de la transsubstantiation et autres billevesées de la chrétienté de son temps, a réfuté la physique et l’astronomie selon Aristote, en établissant non seulement que Copernic avait raison, que l’univers n’avait pas de centre, et que la Terre tournait sur elle-même — avant Galilée. Et d’élaborer une sorte de panthéisme précurseur de Spinoza. De sorte que l’Inquisition — vénitienne d’abord, romaine ensuite — l’a rattrapée, interrogé huit ans durant, et finalement brûlé vif sur le Campo de’ fiori à Rome — avec la langue entravée par un mors de bois pour l’empêcher de parler et de crier.
Il a nourri la figure de Zénon dans l’Œuvre au noir (Yourcenar, 1968), et c’est en son honneur qu’Augustine Fouillée a signé « G. Bruno » le fameux Tour de France par deux enfants paru en 1877 — manuel de cours moyen dans les écoles de la IIIème République.
Et le cinéphile que je suis ne peut manquer de signaler le très beau film (si !) de Montaldo (1973) avec Gian Maria Volonte en Giordano Bruno faisant des polissonneries avec Charlotte Rampling.
C’est en son honneur que le sculpteur Ettore Ferrari, par ailleurs futur grand-maître de la Franc-maçonnerie italienne en 1904, a coulé une statue à son effigie (celle qui ouvre cette chronique) à l’endroit même où il a été exécuté — je devrais dire martyrisé, parce que la libre-pensée a bien plus de martyrs que le fanatisme.
Pour être tout à fait complet, l’érection de cette statue a déchainé les foudres de l’Eglise. Léon XIII a protesté contre un projet « injuriant systématiquement la religion de Jésus-Christ, en décernant à un apostat du catholicisme les honneurs dus à la vertu », Pie XI a béatifié, canonisé et déclaré Docteur de l’Eglise le cardinal Robert Bellarmin qui s’était chargé du procès de Bruno, et Jean-Paul II — il nous manquait, celui-là — en détachant le cas de Bruno (bien fait pour lui) de la polémique galiléenne sur laquelle l’Eglise officielle a fini par revenir en 1981 — parce qu’enfin, « elle » tourne…
Jacques Attali a écrit (lui-même ?) un beau résumé de la vie et des œuvres de Bruno dans le Monde du 17 février 2000.
Et comme je ne laisse aucun compte non réglé, je me demande franchement comment des scientifiques contemporains de haut niveau peuvent croire encore aux billevesées qu’imposent les églises — et perdre un temps précieux, qu’ils devraient consacrer à résoudre la Conjecture de Hodge ou l’hypothèse de Riemann.

Pourquoi diable pensé-je à Giordano Bruno aujourd’hui ?
La nouvelle vient de tomber qu’un jeune blogueur mauritanien du nom de Mohamed Cheikh Ould Mkheitir vient d’être condamné à mort en Mauritanie pour apostasie — en fait, pour avoir réclamé la fin du système des castes qui régit la vie mauritanienne. Etre fils de charpentier n’a pas trop réussi à Jésus, être descendant de forgerons n’est pas une sinécure dans ce pays écrasé d’islam et de soleil.
Le plus drôle, si je puis dire, c’est que la Commission des Droits de l’Homme mauritanienne ‘si, ça existe) a rappelé que la mort était bien la peine prévue pour blasphème — vous vous souvenez, c’est à cause de cette accusation que les journalistes de Charlie ont été massacrés en janvier 2015… Et combien depuis, en Arabie Saoudite, en Iran et ailleurs ?
Erdogan, qui n’en rate pas une, a étendu la notion de blasphème à sa propre personne : il vient de demander à Merkel — et d’obtenir d’elle — que soit traduit en justice un humoriste allemand, Jan Böhmermann, qui a eu le malheur de lui déplaire. Parce qu’il est évident que l’apostasie ou le blasphème sont le prétexte religieux à pétrifier des rapports sociaux répugnants, mais précieux pour tous les despotes qui se prennent pour le Mahdi — pour la plus grande gloire de Dieu et de leur pomme.

Bruno, c’était il y a un peu plus de 400 ans. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’Islam a 600 ans de retard sur la chrétienté, et qu’il est donc légitime qu’il vive aujourd’hui avec nos concepts du XVème siècle. Je crois tout à fait que la modernité n’est qu’une — mais que nombre de pays ont choisi de vivre dans un Moyen Age épais parce que ça arrange les castes dominantes. Quand toutes les filles voilées de France ou d’ailleurs auront compris que se soumettre aux règles d’une religion, c’est perpétuer le pouvoir de quelques tyrans phallocrates, on cessera de condamner et d’exécuter pour apostasie — que ce soit au sabre ou à la kalachnikov.

Jean-Paul Brighelli

Finkielkraut ! Flic ! Fasciste ! A-ssa-ssin !

Franchement, Juif, t’as intérêt à avoir la vocation.
Tu appartiens à la race élue, de sorte que Dieu vient régulièrement voir s’il en reste, et en massacre cinq ou six millions. Un « détail » !
Tu erres depuis deux mille ans, et pas seulement dans les romans d’Eugène Sue, et quand par hasard tu cèdes à la « tentation de Venise », on te cadenasse dans un ghetto — même qu’on a inventé le mot pour toi, là-bas, sur la lagune…
Tu es si naturellement supposé être riche qu’on te spolie et qu’on t’expulse quand on est Philippe-Auguste, et qu’on te torture quand on est Youssouf Fofana, parce qu’un Juif pauvre, ça n’existe pas, c’est juste qu’il aime se faire prier…
Tu as beau avoir abandonné depuis des lustres les « préjugés » et le fanatisme religieux, tu as beau te délecter de travers de porc au miel et par dérision tu collectionnes les images du cochon comme anti-fétiche (si, j’en connais un ! Salut, Michel !), tu peux bien appartenir aux élites intellectuelles, on te confond allègrement avec les arriérés d’une autre religion du désert qui s’obstine à croire que le porc, c’est cochon, et que les femmes sont impures — sous prétexte qu’un ministre israélien, Yaakov Litzman, plus poilu qu’un prophète, s’est récemment comporté, vis-à-vis de Marisol Touraine, comme un barbu islamiste vis-à-vis de Najat Vallaud-Belkacem…
Et tu as beau rassembler autour de toi une flopée de pseudo-z-intellectuels qui ne sont pas de droite, si bien que Le Point en est à parler de « gauche Finkielkraut », ce qui fait enrager Elisabeth Levy (Ciel ! Encore une ! La petite sœur de Bernard-Henri, je suis sûr ! Ils sont partout !) parce qu’elle n’a pas pensé au slogan, comme un journal qui fut jadis de gauche te caricature en marionnette surveillée de près par Eric Zemmour (et Elisabeth ! Encore elle ! Elle est partout !), te voici catalogué fasciste.

Et c’est ce qui est arrivé à Finkielkraut hier soir.
Venu en curieux — avec son épouse, ce type est un lâche, il n’ose pas venir seul, il lui faut un bouclier humain — rencontrer les p’tits jeunes qui passent la nuit debout avant d’aller se vautrer sous leurs couettes dans leur VIIème arrondissement natal, il s’est fait expulser manu militari sous des tombereaux d’insultes — dont celle-ci justement : « Fasciste ! » Aucun antisémitisme là-dedans, bien sûr. Juste la Bêtise à front de taureau.
Nous savons tous — Finkielkraut, moi et tous les autres — qu’on n’apprend plus rien à l’école, mais franchement, ça fait un choc. Nous n’y aurions pas pensé, nous qui savons ce qu’étaient exactement que les fascistes, et les hectolitres d’huile de ricin qu’ils ont fait boire à tout ce qui leur paraissait suspect — les intellectuels de gauche, par exemple. Et même si le Duce n’a été antisémite que sur le tard, pour complaire au compère, ses troupes se régalaient déjà sur les intellectuels juifs. Le lynchage, ça les connaissait. Les jeunes bobos du 16 avril se sont comportés comme les nervis des années 1920. Ah, moi aussi je peux faire des amalgames !
À vrai dire, pour Finkielkraut, le mal vient de plus loin. J’ai raconté l’année dernière comment sa candidature à l’Académie avait généré des torrents de fiel dans tout ce que la Gauche bien-pensante (pléonasme !) compte de faux intellectuels, de va-de-la gueule, de petits prétentieux et d’Edouard Louis. Et il a beau avoir appuyé la manif des enseignants contre l’abominable réforme du collège, un quarteron de grincheux emmenés par les piliers du SGEN et du SE-UNSA insinue que c’est au nom d’une Droite qui n’ose pas dire son nom. C’est comme Sarko pour Badiou — de quoi Finkie est-il le nom…
Le fait est que le voici défendu sur Tweeter par Eric Ciotti — ça fait mal…

Allons ! Pas de quoi s’émouvoir. Il y a quelques années, l’Illustre Inspecteur Primaire Frackowiak —par ailleurs inspirateur de la campagne si réussie de Ségolène en 2007 — m’avait accusé de « penser brun ». Tout récemment, aller porter la bonne parole à Béziers m’a été compté comme un péché mortel. Que diraient les mêmes s’ils avaient eu la curiosité d’écouter ce que je pense de l’état présent de la laïcité… Sans doute me dénonceraient-ils comme ils dénoncent Kamel Daoud…
Le fait est, comme je le rappelais récemment, que faute d’être encore dans un vrai conflit Gauche / Droite (étant entendu qu’il n’y a plus que des Droites, à part, justement, la « Gauche Finkielkraut »), nous sommes dans une opposition entre idéologues et analystes du Réel. Les idéologues, ce sont ceux qui remplacent les faits par leur fantasme — la réforme du collège fait partie de ces dévissements de la réalité. Les réalistes ne prennent pas leurs désirs pour des réalités — ils sont souvent mécontents, voire mécontemporains —, mais par une inversion typique justement de l’idéologie, ce sont eux que l’on traite de fascistes.

Que conseiller à Finkielkraut — qui a montré sur la fin de son séjour Place de la République un certain agacement ? De me recruter comme garde du corps — s’il est beaucoup plus intelligent que moi, je suis beaucoup plus carré que lui, et de temps en temps, il faut coudre du muscle sur les neurones. Mais pour le peu que je le connaisse, il refuserait.
Il a tort. Pour quelques baffes que nous distribuerons pas aujourd’hui, il y aura demain des tueries. Parce que c’est l’autre aspect, peu reluisant mais fatal, des idéologies : à force de préempter les faits dans le sens qui les préoccupe, en ignorant ce qui se passe en vérité, les idéologues finissent par fabriquer une nouvelle réalité — et celle-là aura la jolie couleur des drapeaux de Daesh.

Jean-Paul Brighelli

« Tu sais, au gouvernement, il y en a qui n’arrêtent pas de parler. Et c’est fatigant. »

C’était mercredi dernier, lors de sa visite du planétarium de Vaulx-en-Velin — qui a formé Khaled Kelkal, et où se présentera Najat Vallaud-Belkacem aux prochaines législatives. Un élève bavardait, l’un de ses camarades l’a taquiné sur le sujet, et Valls lui a lancé la phrase susdite.
D’après le Figaro de vendredi 15 avril, c’était une allusion à une déclaration de la ministre de l’Education qui avait fait part de ses doutes sur l’opportunité d’élargir à l’université la loi de 2004 — dite de façon inappropriée « loi sur le voile ». « On connaît ses convictions », a déclaré NVB. « Le voile lui est désagréable, il souhaiterait qu’il puisse être interdit dans bien des lieux, mais il reconnaît lui-même que c’est compliqué, car à l’université, le principe de la liberté de conviction l’emporte. » François Hollande, jamais en retard quand il s’agit d’apporter sa petite pierre dans le jardin de son Premier ministre, vient de décider : « Il n’y aura pas d’interdiction du voile dans l’université » — ni ailleurs. Et coup de pied de l’âne, Thierry Mandon (qui ça ?) en a rajouté une couche : « Il n’y a pas besoin de loi sur le voile à l’université. »
Il devrait sortir, de temps en temps, notre secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur.

Plus ça va, plus je trouve que l’intrigue de la Septième fonction du langage, dont j’ai dit il y a quelque temps tout le bien que j’en pensais, est une remarquable métaphore du plus vieux souhait de l’humanité, si vieux qu’elle en a fait la caractéristique divine par excellence —} et quels que soient les dieux : faire du langage un performatif pur — n’avoir qu’à dire pour que ça se fasse. Abracadabra. François Hollande est transformé en potiche. Abracadabra. NVB est transformée en potiche. Abracadabra. Toutes les filles voilées de France sont transformées en chauve-souris — et s’envolent.
La plus ou moins grande maîtrise du langage s’évalue au coefficient performatif. « Tu montes prendre un dernier pot ? », dit le Désir. « Comment trouves-tu ma blanquette ? » demande la Gourmandise. « On part en vacances à Rodrigues », conclut l’Envie d’ailleurs. Abracadabra.

Mais voilà. Pas de plages, pas de blanquette avec petit filet de citron et jaune d’œuf indispensables, pas de créature dans votre lit ce soir. Hollande à la télé, des millions de filles voilées (hier soir, très tard, sur le Vieux-Port, un islamiste barbu sortait sa femme en burqa afghane intégrale — il lui faisait prendre l’air, comme pour un tapis accroché à la fenêtre), et la réforme du collège qui suit son cours auprès d’enseignants tétanisés par le culot de leur ministre. Et anesthésiés, pour les plus jeunes, par une formation lénifiante dans les ESPE, qui se sont bien gardés de leur apprendre quoi que ce soit, parce qu’un hilote est tout de même plus facile à égorger qu’un Spartiate cultivé. D’ici peu, les manuels scolaires « curriculaires » vont ressembler à ceux que l’on a trouvés dans les ruines de Palmyre : « Mon père (avec kalachnikov), ma mère (en burqa). Je vis avec ma famille: mon père m’aime et je l’aime. J’aime ma mère et mes frères. »

Abracadabra. Au prochain changement de majorité, nous monterons des procès pour juger tous ceux qui, depuis trente ans, ont massacré l’Ecole de la République. Les Meirieu-Zinoviev, Boissinot-Kamenev, Goigoux-Trotski, et leurs émules. Au goulag ! Dans les rizières ! Abracadabra !
Il ne nous reste plus que ça — la pensée magique des enfants, qui d’un bout de bois font l’escalier de leurs rêves, et chevauchent des mustangs dans les grandes plaines de leur lit. Abracadabra !
Je serais engagé en politique, je me méfierais de la montée des frustrations. Parce que le peuple, un de ces jours, croira lui-même au performatif pur. N’est-ce pas le cardinal de Retz, qui avait plus de sens politique dans son petit doigt que tout le gouvernement (et l’opposition) dans leurs illustres personnes, qui expliquait au Prince de Condé, dans les grandes années de la Fronde :
« Je sais que vous comptez [les peuples] pour rien, parce que la Cour est armée ; mais je vous supplie de me permettre de vous dire que l’on les doit compter pour beaucoup, toutes les fois qu’ils se comptent eux-mêmes pour tout. Ils en sont là : ils commencent eux-mêmes à compter vos armées pour rien,, et le malheur est que leur force consiste dans leur imagination ; et l’on peut dire avec vérité qu’à la différence de toutes les autres sortes de puissance, ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu’ils croient pouvoir. »
Et en plus, ces gens-là écrivaient merveilleusement bien, et pensaient de même.

Seuls les peuples ont effectivement la capacité de réaliser la pensée magique. Si jamais ils se mettent en tête d’exercer leur pouvoir performatif pur, ceux qui en feront les frais ne seront pas forcément les plus coupables. La faiblesse de l’Etat, l’incapacité des ministres, la nullité des opposants, voilà ce qui fait le lit des massacres. Lors de la visite de Valls à Vaulx-en-Velin, quatre policiers ont été blessés dans une manifestation spontanée. Il faut se méfier de la colère du peuple.

Jean-Paul Brighelli

La langue de la République est le français

Dimanche 10 avril, j’étais à Evreux à parler de laïcité au premier Salon du livre d’Histoire.
C’était un retour vers des territoires que je n’avais pas arpentés depuis 35 ans — quand j’étais « turbo-prof », enseignant au collège du Neubourg, à 25 kilomètres de là, et que chaque jour je faisais Paris / Evreux. De bons souvenirs. J’étais jeune — et contrairement à ce que disait Nizan, je ne laisserai personne dire que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie.
Face à moi, Jean Rouaud, dont je n’ai pas lu grand-chose, à ma grande honte, depuis son prix Goncourt de 1990, les Champs d’honneur (probablement l’un des meilleurs romans sur 14-18, avec le 14 d’Echenoz), dont Grasset vient de réunir en volume (Tout souvenir n’est pas perdu) ses chroniques de l’Humanité. Et Malik Bezouh, qui a publié chez Plon fin 2015 France-Islam, le choc des préjugés.
C’est de cet intéressant garçon que je voudrais parler.
Il a rappelé comment il a été séduit, plus jeune, par le discours des Frères musulmans — c’est dire qu’il revient de très loin. Et comment Bossuet l’a ramené à la France.
Bossuet entre autres. Et de citer Pierre le Vénérable ou Elie Fréron (qu’il préfère à Voltaire, qui avait une dent acérée contre lui) ou Pierre Bayle, dont le Dictionnaire est effectivement l’une des étapes indispensables vers les Lumières et l’Encyclopédie : Bayle le parpaillot converti au catholicisme, par prudence ou par conviction, puis revenu au protestantisme et exilé à Genève puis aux Pays-Bas comme tant de huguenots, y tient un discours apparemment mesuré, mais dans les notes, puis dans les notes des notes (chaque fois dans un corps plus petit), il assène quelques vérités que le régime de Louis XIV était loin de pouvoir entendre — misant sur la paresse des censeurs qui vont rarement voir ce qui est écrit en petits caractères.
Et de raconter comment la littérature française — cet état maximal de la langue, puisque le « bon usage », c’est, dit Vaugelas, « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — l’a ramené à l’Histoire de France et à la culture française. Et lui a fait comprendre que, comme il dit, l’Islam est malade, et devrait très vite procéder à un aggiornamento — que j’ai proposé par ailleurs.
J’ai aimé cette idée : nous habitons notre langue, et notre langue, c’est notre culture — pas la langue bredouillée du rap, pas les pleurnicheries d’Edouard Louis, mais la langue flamboyante de Bossuet, de Voltaire (et de Rousseau aussi, quoi que je pense de l’homme), de Balzac et de Stendhal, de Hugo, Zola, Maupassant — tant d’autres !
Et c’est cette langue-là que nous devrions faire apprendre en classe — pas celle des œuvres écrites spécifiquement pour la jeunesse, comme le conseillent les nouveaux programmes de Mme Vallaud-Belkacem.
Je suis en train d’écrire un hymne à cette langue — ma langue, mon territoire, ma culture, mon pays. Et je constate que l’action néfaste des pédagos et de tous ceux qui s’en inspirent n’a visé au fond qu’à instaurer un doute quant à l’universalité de la langue française, comme disait Rivarol. Tout comme ils ont instillé un doute quant à l’Histoire de France (voir les arguties de Laurence de Cock et autres obsédés de l’esprit indigène — le comble ces jours-ci étant le torchon publié par Houria Bouteldja, les Blancs, les Juifs et nous, j’en ferai très prochainement quelque chose) et imposé une Histoire de la culpabilité et du sanglot de l’homme blanc.

La diminution drastique des horaires de français, la réduction de l’enseignement de la grammaire (c’est-à-dire du « bien parler ») au profit de « compétences » langagières qui appartiennent davantage au brouillamini qu’au bon usage, l’incitation à « s’exprimer » quand il faudrait se taire pour apprendre, à valoriser toute expression, aussi fautive soit-elle, à accepter dans les dictées (5 points sur 700 au Brevet — et il y en a une qui prétend défendre l’exercice !) les aberrations linguistiques les plus aberrantes, tout a été mis en place pour descendre la langue, par haine de la francité et valorisation des « indigènes ». C’est un raisonnement raciste : pourquoi l’indigène n’aurait-il pas le droit d’apprendre la langue qu’ont apprise Senghor, Hampâté Bâ, Césaire ou Ben Jelloun, sinon parce qu’on le méprise foncièrement ?
On comprend mieux du coup comment l’Islam rigoriste, qui exige de connaître l’arabe classique, a développé ses arguments. Face à une langue française en lambeaux, l’Islam wahhabite impose une langue rigoriste, donnée comme divine.
Je ne connais d’autres dieux que Du Bellay, qui chantait la Défense et illustration de la langue française, ou le « divin Ronsard » (comme disait Flaminio de Birague), et quelques autres depuis — dont Bossuet : dans le final magnifique du Alatriste d’Agustín Díaz Yanes (2006), où Perez Reverte a scénarisé la mort de son héros (1) alors que dans les romans de la série il n’en est pas encore là, j’entends à chaque fois que je revois le film chanter la voix de l’Aigle de Meaux dans l’Oraison funèbre du Prince de Condé : « Restait cette redoutable infanterie de l’armée espagnole… » La langue de Bossuet, autant que la valeur de « Monsieur le Prince », a vaincu les redoutables tercios — et seule la langue, dans ce qu’elle a de plus sublime, peut vaincre l’obscurantisme, le drapeau noir du fanatisme et toutes les abdications programmées par les pédagogies complices de la nuit.

Jean-Paul Brighelli

(1) Merci à AN pour m’avoir fait toucher du doigt combien les aventures d’Alatriste étaient emblématiques, chez Perez Reverte, de son ressenti des avancées islamiques depuis la guerre de Bosnie où il était reporter.

Porno addicts

Le Figaro du 4 avril dernier, sous la plume de Pascale Senk, s’émeut des ravages de la pornographie dans la tête des hommes (et quelque peu des femmes aussi semble-t-il). Une façon habile, sur une pleine page, de faire la promotion de deux ouvrages récemment parus, Dans la tête des hommes, d’Alain Héril, (Payot), et Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), de Thérèse Hargot (Albin Michel), avec qui j’ai enregistré un bout de Polonium sur Paris-Première il y a un mois et qui est bien jolie, ma foi. Et, en léger différé, les Sex-addicts de Vincent Estellon (Que sais-je ?).
Des sexologues effarés (c’est probablement un pléonasme : s’il n’était pas effaré, à quoi servirait le sexologue ?) par le comportement des jeunes entre 20 et 27 ans — l’échantillon représentatif de l’enquête IFOP d’avril 2014 qui a évalué « le formatage insidieux provoqué par cette généralisation de la pornographie ». Pourquoi 27 ? Nous ne le saurons jamais — tout au plus apprenons-nous qu’après 50 ans, le regard porté sur la pornographie est plus « amusé et distancié », alors que les bambins prennent de plein fouet les érections excessives et les tatoos complexes d’Evan Seinfeld et les promesses d’extase de Tori Black ou Belladonna, pour en rester aux Américains bankables de la San Pornando Valley, comme ils disent.
D’autant que cela commence tôt — vers 11 ans en moyenne, parfois moins, disent les statistiques. Des bambins « biberonnés au pornographique » comparent dans leur miroir leur outil de ouistiti aux images habilement distillées en contre-plongée des hardeurs professionnels soumis à un casting exigeant. De quoi désespérer, et d’arriver avec un Moi en miettes à l’âge des premiers émois.

Quels maux accablent donc nos jeunes pré et post-pubères ? « Dégoût » des activités sexuelles, « baisse du désir » (« l’un des motifs de consultation les plus fréquents ») du / de la partenaire habituel(le), « désérotisation du lien de soi à l’autre » — abstenons-nous de traduire ce jargon psychologisant en langage ordinaire, nous verserions dans la… pornographie : depuis que le sexe gratuit déferle sur le Net, jamais les mots pour le dire n’ont été si étroits. Bref, nous errons mélancoliquement dans les désert de l’amour, peuplés de sexes incertains et de chattes asséchées.
C’est que la pornographie, nous dit Le Figaro — qui a dû y aller voir, journaliste, c’est un drôle de métier qui expose la malheureuse Pascale Senk à visionner ça ou ça — (1) est devenue le nouvel art de mal vivre.

Grande découverte de toutes ces grandes compétences : la pornographie « modèle les corps et les esprits ». Ils auraient dû lire un excellent petit livre qui il y a presque cinq ans déjà, expliquait en détail le comment du pourquoi.
Ce qui est plus drôle, c’est que paraît-il les jeunes tentent de reproduire les positions vues dans des films pornos (en progression de 40% par rapport à 2009, et de 60% chez les moins de 25 ans). Bigre ! Ce n’est pas toujours simple, le double fist vaginal ou la triple péné anale.
C’est là sans doute que les « vieux » triomphent : ils savent, eux, ce qu’il est possible de faire, et ce qui ressortit de l’acrobatie. Ils savent également ce qui marche — et sachez-le, petits imbéciles qui me lisez, ce n’est pas en pilonnant désespérément avec vos queues d’écureuil la porte du fond ou le fin fond du fion de votre partenaire que vous obtiendrez d’elle l’orgasme qui vous glorifiera. Combler ne doit pas être pris au pied de la lettre — d’autant qu’avec vos 14cm de moyenne, vous désespérez d’égaler Lexington Steele ou Mr Marcus — ou l’ineffable Shorty, le shetland monté comme un shire.
Les vieux ne risquent pas non plus de confondre le désir raisonnable et le fantasme : « Le danger tient à ce que l’image provenant de l’extérieur vienne peu à peu remplacer le fantasme produit de l’intérieur ». Hmm… Les garçons croient-ils vraiment qu’une fille prend du plaisir à être le réceptacle passif d’un bukkake ? Et quand elles partent en exploration dans l’hémisphère sud de leurs copains, les gamines s’attendent-elles vraiment à y trouver à chaque fois l’un de ces boas dont on fait les pipes ?

Ce qui est plus grave, et dont j’avais essayé de prendre la mesure quand j’ai écrit la Société pornographique (en vente en solde pour pas cher), c’est le morcellement des corps dont parle l’article du Figaro. Dans la pornographie, on cesse d’être une femme pour être une collection de trous noirs dans lesquels se perdent des hommes réduits à l’état de membre actif. Rien d’étonnant si tant d’acteurs du genre se suicident, en France et ailleurs. Pour une Katsumi qui réussit, combien de Karen Lancaume qui ont cédé à cette abolition programmée du Soi ? Quitte à n’être plus que le degré zéro de l’être, autant en finir avec l’être.
À faire l’économie des sujets pensants, dans ce monde ultra-libéral où tout est objet de consommation (si ! Le Figaro n’écrit-il pas qu’en « ayant transformé la sexualité en objet de consommation, le libéralisme sexuel et le libéralisme économique, lorsqu’ils se sont rencontrés, ont produit un cocktail explosif » ?), « à force de fantasmer l’autre comme un objet, à force de considérer la sexualité comme une pulsion à décharger, beaucoup en ont oublié le grand pouvoir — érotique entre autres — de la rencontre émotionnelle. » Ben oui : je donnerais sans peine toutes les figures grotesques de la pornographie pour ce moment d’érotisme pur qu’est le premier contact, dans le Rouge et le Noir, entre la main de Julien et les doigts glacés de Mme de Rênal.

« Comme avec la drogue ils doivent augmenter les doses et en ressortent avec davantage de culpabilité et de stress », explique la sexologue de service. Non seulement ils ont l’érection incertaine avec leurs éventuelles copines (je dis « éventuelles » parce que le porno est, paraît-il, « la drogue des gentils garçons, ceux qui sont inhibés »), mais ils n’en ont plus guère face à leur écran : la pornographie abime et l’étreinte et la masturbation.

Quel remède à cette déferlante ? Le musée contre la pornographie, propose notre spécialiste : « C’est formidable de découvrir au musée tant de créations qui disent le désir sans la pornographie. » Ça me rappelle « Corne d’auroch » : « Et sur les femm’s nues des musées / i’faisait l’brouillon d’ses baisers ». Brassens s’en moquait il y a soixante ans déjà (il y a des jours où l’existence de Benjamin Biolay et de la « Nouvelle star » ne me console pas de la disparition de Brassens, de Barbara ou de Brel, de Ferré ou de Ferrat).

En vérité je vous le dis : coupez vos écrans et rentrez dans la vraie vie, là où l’on parle avant de consommer, où l’on fait la cour, où l’on frémit au premier baiser, où l’on patauge sur la première agrafe de soutien-gorge, où l’on rit à deux de ses maladresses éventuelles, où l’on découvre au lieu de croire que l’on sait avant même d’y avoir goûté. Un monde où l’on est attentif au plaisir de l’autre, au lieu de croire que l’on n’est pas un homme si l’on ne se lance pas dans l’éjac faciale, et où la sodomie n’est pas un exercice imposé, voire exclusif, mais un passage éventuel, comme le furet de la chanson — « il est passé par ici, il repassera par là », souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise.

Jean-Paul Brighelli

(1) Allons, vous ne pensiez tout de même pas que j’allais vous mettre en ligne les vidéos sur lesquelles flashent les mômes — vous avez passé l’âge, bande de voyeurs…

La langue de bois a encore de beaux jours devant elle

Les seconds couteaux n’ayant plus rien à perdre, c’est de ministres obscurs que tombent en ce moment les évidences qui font barrir les éléphants et braire les bobos. Patrick Kanner a dégainé le premier le 27 mars en affirmant sur Europe 1 qu’il y avait en France « une centaine de quartiers qui présentent des similitudes avec Moleenbeck » — avant de préciser : « Molenbeek, c’est une concentration énorme de pauvreté et de chômage, un système ultra communautariste. C’est un système mafieux, avec une économie souterraine. C’est un système où les services publics ont quasiment disparu, c’est un système où les élus ont baissé les bras ». Sur les petits arrangements des élus de tous bords avec les communautaristes, presque tout a déjà été dit (entre autres par Malek Boutih), mais rien n’a vraiment été entendu. Il était temps qu’un responsable politique mette les pieds dans le plat à barbe.

Comme l’a opportunément rappelé deux jours plus tard Natacha Polony sur cette même radio, la presse bien-pensante a flagellé dru les épaules de Kanner : «  » Les Tartuffe de la politique « , s’indigne Nicolas Beytout dans l’Opinion, n’ont pas été longs à s’indigner des propos de Patrick Kanner, le ministre de la Ville. Les uns pour souligner qu’il ne fallait pas généraliser, les autres pour rappeler la main sur le cœur tous les talents qu’il y a, selon l’expression consacrée, dans les quartiers. Un propos s’écarte-t-il du politiquement correct et décrit-il crument une réalité, il est violemment dénoncé comme menaçant l’unité nationale. Quelle dissymétrie entre la pudibonderie des mots et le plébiscite pour l’État d’urgence, fût-ce au détriment de libertés publiques. » Comme le conclut Cécile Cornudet dans les Echos :  » La guerre, oui, mais celle des mots. Sans doute parce qu’elle nécessite moins de courage « . »

Puis vint Laurence Rossignol, qui tout innocemment s’alarma des collections de vêtements islamisto-compatibles proposés par de grands marques (Mark & Spencer), voire des couturiers réputés (Dolce & Gabbana). Les uns proposent (depuis deux ou trois ans déjà) le burkini, tenue de bain destinée à couvrir le corps des vraies croyantes, en les faisant ressembler assez à des femmes de l’Atlantide — une tenue moulante qui est assez loin des codes « pudiques » en usage dans l’Etat islamique ; les autres mettent du chatoyant dans leur réinterprétation du voile ou de l’abaya. Sans parler des hidjabs lancés par Uniqlo.
Le facteur économique étant déterminant en dernière instance, on apprend que le marché du prêt-à-croire est évalué à 500 milliards d’euros à l’horizon 2019. Que les femmes ne pensent pas, mais si possible, qu’elles dépensent. Voir ce qu’en dit dans le FigaroVox Isabelle Kersimon (auteur de Islamophobie: la contre-enquête, Plein Jour, 2014). Au journaliste qui lui rappelle que « certaines, comme la créatrice américaine Nzinga Knight, n’hésitent pas à affirmer que s’habiller ainsi est un signe de liberté, une liberté que les femmes dans les sociétés occidentales auraient perdu », elle répond :
« Cette jeune dame est une convertie dans une société peu touchée par les phénomènes que nous connaissons ici. Elle a le zèle des néophytes et se sent dans l’obligation de s’enfermer dans une assignation identitaire indépassable: se montrer, se prouver «musulmane». Le terme de «mode modeste», associé au voile, m’est proprement insupportable, tout comme celui de «pudeur» associé à cette pratique, qui impliquent aussi que les femmes se montrent «respectueuses», qu’elles baissent les yeux devant les hommes. Cela présuppose aussi que les femmes non voilées, «immodestes», sont prétentieuses. Rendez-vous compte, ne pas baisser les yeux devant un homme. Prétendre vivre sans couvrir son corps relève du délit dans les pays sous loi religieuse, ne parlons pas de la mort possiblement infligée aux «mal voilées» dans les territoires conquis par les groupes djihadistes où sévit aussi une police des mœurs qui contrôle la vêture. Regardez le documentaire admirable de François Margolin et Lemine Ould M. Salem, Salafistes. Kalachnikov à l’épaule, les tristes sires d’un pouvoir absolu se félicitent de terroriser les femmes. »
Ah la la, encore une qui confond islam et islamisme, et qui doit s’inquiéter du jour où Tariq Ramadan, qui demande opportunément ces jours-ci la nationalité française, se présentera à l’élection présidentielle pour concrétiser le cauchemar houellebecquien et imposer une charia douce, où on lapidera les imp(r)udentes avec de petits cailloux au nom d’un islam modéré.
Laurence Rossignol a fait bien davantage que dénoncer des vêtures moyenâgeuses adaptées aux fanatismes modernes et l’« esclavage » moderne que symbolisent ces défroques. Elle a posément établi un lien entre la superstition vestimentaire et le projet politique : « Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les aborde comme des militantes, c’est-à-dire que je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique. » Autrement dit, comme aurait dit Ponson du Terrail, le voile est un cheval de Troie et celles qui le portent sont les avant-coureurs des cavaliers de l’Apocalypse. La peste, la famine, la guerre, la mort — et l’Islam salafiste.
Et qu’on ne vienne pas tenter de me vendre la dernière imposture communautariste, celle du soufisme : je propose par ailleurs un programme de mise en conformité moderne de l’Islam, et je ne me fierai qu’aux musulmans qui le signeront.

Pour reprendre une assez jolie formule d’Eric Zemmour sur RTL, « le réel est entré par effraction au gouvernement. »
Mais pas au PS ni dans les beaux quartiers où prospère la Gauche Libé / L’Obs / Le Monde. Le chœur des vierges effarouchées a donné de la voix — y compris, ce qui est un comble, dans certaines associations féministes, qui pensent qu’il vaut mieux mépriser les femmes en les confinant derrière des vêtures qui sont un rappel permanent des murs du harem que de les stigmatiser en leur reprochant de céder aux caprices des barbus.
Il n’y a guère que Michèle Vianès, présidente de Regards de femmes, qui a adressé à Laurence Rossignol une lettre de félicitations où elle salue les propos du ministre : « L’image qui vous est venue à l’esprit est celle de l’esclavage, car c’est bien ce que symbolise le voile, par l’invisibilité, paradoxalement voyante du corps des femmes dans l’espace public. Une sorte de rappel humiliant de la claustration des femmes, une façon d’afficher la ségrégation entre les sexes.
Ni l’élégance, ni la couleur, ni la taille, ni la richesse des tissus, ni leur texture, ne sauraient changer le sens de ce symbole. »
À noter que Regards de femmes s’est constamment battu pour une laïcité sans faille, que ce soit à l’université ou dans la rue, protestant lorsque l’université de Lyon II avait cru intelligent en 2008 de proposer un colloque sur « Les voiles dévoilés, pudeur, foi élégance » — trois mots que l’on associe difficilement avec l’obligation de se voiler, parce que dans le monde binaire de l’islamisme, il n’y a que des putes ou des soumises. Qu’en pense Fadela Amara (qui co-fonda le mouvement, puis fut secrétaire d’Etat chargée de la politique de la ville, comme Patrick Kanner aujourd’hui — et qui a voté Hollande en 2012 — ils sont nombreux au bal des cocus), que l’on n’entend plus guère, et avec qui j’ai partagé jadis un jambon sec digne d’un pata negra et quelques verres de vin dans un restaurant niçois ? À moins que son poste actuel — Inspectrice générale de affaires sociales — ne l’oblige à ce devoir de réserve dont le PS menace aujourd’hui tous les fonctionnaires ?

L’UFAL (Union des Familles laïques) a d’ailleurs fait chorus, parce que toute laïcité « ouverte » est une laïcité dévoyée. Et que les petits arrangements que passent aujourd’hui certains élus (y compris, avons-nous appris récemment, au Front de Gauche) avec les islamistes — pour quelques voix de plus — se paiera cash demain, à Moleenbeck ou chez nous.

Jean-Paul Brighelli