En partant pour la Syrie

Rien ne vaut la démonstration sur le terrain. Que deux avions français Super-Etendards, armés de missiles français Exocet, soient parvenus à couler le destroyer anglais HMS Sheffield le 4 mai 1982 durant la guerre des Malouines a plus fait pour l’industrie française d’armement que n’importe quel prospectus publicitaire. Ou n’importe quelle tournée ministérielle ou présidentielle dans l’un ou l’autre des pays dont nous espérons, lubrifiant en main, qu’ils nous achèteront notre quincaillerie afin qu’ils la refourguent immédiatement à des groupes terroristes.
Les Russes, ces temps-ci, font très fort côté publicité. Les Sukhoi SU-34 qui bombardent toutes les forces hostiles à Bachar en Syrie font un travail remarquable, qui permet à Poutine de « faire étalage de sa capacité à conduire des opérations hors de ses frontières et de faire la démonstration publique de ses équipements militaires, de son sens tactique et de sa stratégie », comme dit finement l’International New York Times du 16 octobre dans un article dont je conseille fortement la lecture attentive.
On y apprend entre autres que les missiles tirés de la Caspienne, à 1400 kms de là, « surpassent leurs équivalents américains au niveau technologiques » — à bon entendeur salut, si jamais vous venez me casser les burnes en Ukraine de l’Est… Et que « les avions russes, pour le moment au moins, lancent presque autant de raids quotidiens contre les troupes rebelles opposées à Bachar al-Assad que la coalition emmenée par les Américains en dirige chaque mois contre l’Etat Islamique. »
À noter que dans ces « rebelles » allègrement bombardés par les Russes il faut compter le Front al-Nosra, émanation syrienne d’Al-Qaeda, lourdement subventionné par l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe, et auquel se sont joints les commandos d’opposants formés, équipés et lancés à grands frais par les USA. Ben Laden en Afghanistan ne leur a pas suffi ?
Non que le destin commercial de Dassault m’importe particulièrement… Mais si Hollande et Valls étaient vraiment les VRP qu’ils s’efforcent d’être, ils couvriraient de bombes tout ce qui bouge dans la zone islamiste afin de démontrer en grand que les matériels français sont performants — et incidemment qu’il y a du répondant à l’Ouest en cas de plaisanterie trop poussée à l’Est. On en vendrait peut-être moins aux wahhabites, mais davantage sans doute à tous ceux qui craignent le terrorisme islamique. Ça fait du monde.
Etant entendu que les opérations du Moyen-Orient ne sont que les hors d’œuvre, les violons avant le bal. La troisième guerre mondiale a commencé, et je ne suis pas assez stratège pour savoir où elle se manifestera à plein.
Non seulement cela pourrait ouvrir de nouveaux marchés — ça, c’est le point de vue étroit des anciens d’HEC —, mais cela boosterait la politique étrangère — ça, c’est ce que pourraient penser de vrais diplomates. En sus, ce serait une leçon de choses pour les cours d’EMC — l’Education Morale et Civique dont le ministère fait grand cas, pourvu qu’on n’y apprenne rien de concret. Il est prévu officiellement que les élèves soient initiés aux grands enjeux géo-stratégiques : quoi de mieux que de leur démontrer ce que savent faire les soldats français ? Cela pourrait concurrencer les vidéos fatales de l’Etat islamique qui prouve à l’envi ce que l’on peut faire avec un sabre sur une tête humaine, avec des cailloux sur une femme ou avec des explosifs sur des ruines antiques.Et, incidemment, revivifier le sentiment national. Ce n’est pas forcément une mauvaise idée, à l’orée d’un conflit. Sinon, la guerre ne sera pas même drôle.
Mais les pédagos — les vrais, les purs, les derniers, bref, les « historiens » d’Aggiornamento et autres crapules girondines et menchéviks — s’indignent à cette idée : pour eux, patriotisme = nationalisme. Et l’Etat PS préfère militer pour la disparition a priori de Bachar, ce qui entraînerait trois millions de morts parmi les alaouites, et à terme un conflit réel avec l’Iran. Lequel Iran s’est engagé au sol avec les Russes — et ne proteste même pas lorsque quatre missiles s’égarent par erreur sur ses minarets. Alors couvrons la Syrie rebelle de bombes — et après on s’occupera de Bachar.

Jean-Paul Brighelli