Kalachnikovs et cannabis

D’Habib Belkacem, je sais peu de choses : il avait vingt ans hier matin mais le temps s’est arrêté pour lui hier soir — à la sortie du Bar des Quatre avenues, à l’angle des boulevards Lesseps et Casanova — Marseille XIVème —, quand on a vidé sur sa voiture (une Audi A3 — pour une fois que ce n’est pas une BMW, mais ça reste « une allemande », comme dirait Claudia Schiffer) et sur lui un chargeur entier de kalach. Les flics ont retrouvé trente douilles au sol, mais en revanche ils n’ont pas récupéré toute sa jambe, qui avait été éparpillée façon puzzle dans la voiture resculptée façon César. Chair à pâté, dirait le chat du conte.
Je sais aussi qu’il habitait la riante cité Corot, dans le XIIIème — les Quartiers Nord encore. Il y a deux ans, deux hommes y avaient été révolvérisés, et le maire du secteur, Garo Hovsepian, notait à l’époque que Corot « est devenue l’une des cités les plus dégradées de la ville, avec de nombreux plans stups ».
Deux ans plus tard, rien n’a changé. Ah si, Garo Hovsepian (PS) a été battu par Stéphane Ravier (FN).
D’ailleurs, à part le nombre de votes FN, à Marseille, rien ne change. Le trafic de shit rapportait par an 130 millions d’euros rien qu’à Marseille en 2013 — pour 2 milliards d’euros globalement en France l’année précédente (tous les chiffres dans un rapport très précis établi en 2008 par Christian Ben Lakhdar pour le compte de l’Observatoire Français des drogues).
De quoi faire rêver un ministre des Finances. Mais qu’attendent-ils donc pour légaliser la vente de cannabis et empocher les sous ? Après tout, pour le tabac, ça ne les gêne guère…

Parenthèse. L’ex-directeur de l’ex-SEITA avait fait faire un rapport sur le coût et les bénéfices de la vente de tabac. Côté dépenses, la Santé — 50 ou 60 000 morts par an, ça coûte. Côté rentrées, les taxes — quelques millions de paquets vendus chaque jour, ça chiffre.
À l’orée des années 2000, ces deux comptes s’équilibraient : interdire le tabac (c’était l’objet de l’étude) n’aurait finalement eu qu’un impact vertueux — mais nul sur l’économie.
C’est alors qu’un petit malin a eu l’idée d’ajouter à la colonne Crédit le montant des retraites non payées pour cause de mortalité précoce — on meurt très bien du cancer à l’orée de la retraite. Et là, le bénéfice était colossal : c’est la raison pour laquelle on continue à feindre de vouloir restreindre la consommation, quand tout, économiquement parlant, nous pousse à l’augmenter. Fin parenthèse.

Mutatis mutandis, appliquons le raisonnement à la dépénalisation du cannabis. Dans son rapport, Christian Ben Lakhdar estimait le coût social du cannabis, autrement dit le coût que fait supporter le cannabis à la collectivité, à 919 millions d’euros (chiffre de 2003). Et le marché de détail du cannabis représentait en 2008 entre 746 et 832 millions d’euros annuel, pour 186 à 208 tonnes de cannabis vendues. Actualisons les chiffres : le shit, c’est 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012. À Marseille, « une PME à 130 millions d’euros de chiffre d’affaires » (2013). Chiffre à majorer sans doute, quand on voit les tarifs pratiqués, tels qu’ils sont affichés en toute quiétude par les revendeurs…
Cher Emmanuel Macron, cela ferait rentrer dans les caisses des ressources bienvenues — et de surcroît, comme on mélange le shit et le tabac, cela augmenterait sans doute sensiblement la consommation de l’herbe à Nicot, donc la prévalence des cancers, comme s’en alarment déjà les spécialistes, même favorables à la vente libre de la marijuana — un mot vieillot. Mais qu’attendez-vous pour autoriser les débits de tabac à vendre de jolis paquets de cinq joints bien roulés ?

C’est une question naïve à laquelle Manuel Valls a donné une réponse définitive (« On peut débattre, mais le débat est clos ») alors même que ses amis sont plus nuancés, et que les écolos, eux, sont tout à fait favorables à la dépénalisation — au nom sans doute de l’augmentation prévisible des espaces verts. Une question que la situation marseillaise dénoue aisément.

L’article de la Provence daté de ce matin 15 janvier, sous la plume alerte de Romain Capdepon, évoque « le refrain des kalach’ qui stoppent net des vies, qui détruisent des familles, sur l’autel de l’argent facile et sale, et qui pourtant permet à nombre d’entre elles, sur le bord de la route, de remplir le frigo en fin de mois et de poser un plafond de verre sur la révolte sociale qui gronderait si cette jeunesse, pour une bonne moitié au chômage dans les quartiers Nord, n’amassait pas ces billets… »
Lors des émeutes de 2005, Marseille, qui ne manque pas de banlieues y compris en centre ville, n’a pas connu de violences. Pas une. Au sud, rien de nouveau. Tout va bien : tant que l’argent de la drogue alimente la misère locale, pas de raison notable de s’insurger. Comme le racontait Libé il y a peu, « des gamins en rupture de scolarité trouvent dans ces réseaux de vente une socialisation de substitution. Un modèle de réussite, aussi, dans des cités où l’emploi se fait rare. » Certes, le journal précise : « Mais ce modèle est trompeur. Ancrés dans le présent, incapables de se projeter, les plus jeunes pensent trouver de l’argent facile. Ils réalisent plus tard que très peu s’enrichissent dans le trafic. » De surcroît, ils meurent précocement.
Mais tout le monde y gagne. Prenez les « nourrices » : comme le raconte l’Opinion, « c’est ainsi que les policiers nomment une personne au casier judiciaire vierge qui stocke de la drogue ou de l’argent au bénéficie d’un réseau de trafiquants. Une tâche pour laquelle cette personne — souvent une personne âgée ou une mère célibataire — touche entre 500 et 3000 euros par mois en fonction de la quantité de drogue ou d’argent mis à l’abri des soupçons. Un job de nourrice bien plus rémunérateur que de garder les enfants de la voisine… »
Sans compter — et ce sera mon dernier point — que des gosses tentés par la drogue (en vérité je vous le dis, il semble bien que ce ne soit pas hallal, et même haram à fond — d’en consommer, pas d’en vendre) ne versent pas dans le djihad. Un Juif agressé çà et là, ça ne fait pas un complot terroriste. Marseille est certainement, grâce au trafic de drogue, et malgré la montée de l’antisémitisme (probablement due à l’insertion de théories du complot dans les crânes vides de nos ex-élèves), la ville de France la plus sûre en ce moment. Au pire, on attrapera une balle perdue — pas pour tout le monde.

C’est la raison pour laquelle on laisse les flics se dépatouiller comme ils peuvent de ce trafic monstrueux — on jugeait récemment un groupe de la riante cité de la Castellane, désormais connue au niveau national, qui touchait dans les 50 000 euros par jour. À ce tarif, qui ne serait pas tenté, parmi les petits jeunes qui traînent au bas des cages d’escalier ?

Pourtant, la population française est majoritairement favorable à l’intervention des forces armées dans les cités — demandée jadis par Ségolène Royal, et réclamée encore par Samia Ghali, sénatrice des Quartiers Nord qui, très prudemment, évite d’y habiter. Comme le raconte le Huffington Post, « la proposition-choc de la sénatrice socialiste Samia Ghali de faire intervenir l’armée pour mettre un terme aux violences trouve un large écho dans l’opinion. 57% des personnes interrogées par YouGov y sont favorables contre seulement 25% contre. Ce sentiment est majoritaire quelles que soient les préférences partisanes des sondés: 61% des sympathisants PS/EELV sont pour, 71% à l’UMP, 79% chez les partisans de Marine Le Pen. » Valls s’y est refusé énergiquement. Reste à comprendre pourquoi.

Z’ont rien compris : il n’est pas question de faire intervenir l’armée, et la police ne s’y rendra que de façon cosmétique, pour montrer que l’on fait quelque chose. On achète la paix civile et la sécurité à Marseille en tolérant le trafic de drogue (ciel ! Serais-je moi-même victime de la théorie du complot ? Cette ville rend fou). Si les militaires investissaient les cités et réglaient le compte des trafiquants, il faudrait les y renvoyer deux mois plus tard pour s’occuper des terroristes — parce que les kalachs auraient changé de cible.

Jean-Paul Brighelli