La face crashée de Marine Le Pen

Le 8 octobre dernier, Riss et Richard Malka, respectivement dessinateur et co-scénariste (avec Saïd Mahrane) de la Face crashée de Marine Le Pen (Grasset), étaient invités sur le plateau d’On n’est pas couché.

Je n’ai pas la télévision, je n’ai donc pas suivi le débat dans son jus — mais il y a le replay pour les mauvais téléspectateurs. C’est une amie — grâces lui soient rendues — qui m’a signalé le fait : Vanessa Burgraff, nouvelle présentatrice dont j’ignorais tout et qui, lorsqu’on la mettra sur orbite, n’a pas fini d’tourner, a lancé à deux reprises à Riss et à Malka qui n’en pouvaient mais : « Ce qui m’a gênée, moi, c’est que vous la rendez très très sympathique… » — ajoutant, pour faire bonne mesure : « Ce n’est pas une facho dans le livre, c’est une républicaine ». Ben oui.

Le mot intelligentsia, pour désigner le bassin de grenouilles parisien et ses relais médiatiques, est certainement exagéré, puisqu’il prend racine dans « intelligence ». Que disait donc cette accorte jeune femme qui est blonde aussi à l’intérieur de sa tête ? « Vous l’avez rendue humaine » — « mais elle appartient à l’humanité, que je sache », a répondu Riss, passablement éberlué.

J’ai donc lu la Face crashée de Marine Le Pen. Pour me faire une idée — et pour vous épargner 14€90. Bonnetdane est un prolongement du livre fameux de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (Editions de Minuit, 2007 — mais il n’a pas écrit que ça, l’ensemble de son œuvre est un régal).
Le récit utilise en filigrane la journée (à venir) du 7 mai 2017, agrémentée de moult retours en arrière. Ça commence donc à l’aube, chez les Marine / Louis, ou Le Pen / Aliot, comme vous voulez.Tout se lit dans la planche. Aussi bien le choc frontal entre le Che (« vous la présentez comme marxiste ! » s’est aussi étonnée Vanessa Burgraff) et le Père — barré, mais présent, on ne liquide pas si aisément 40 ans de son passé —, l’image du « gourou » Philippot, entouré de petits cœurs roses, et le radio-réveil diffusant un truc sirupeux — tout au long de la BD, MLP est très branchée guimauve et variétés.
S’ensuit le premier flash-back, à l’époque de l’enfance heureuse — quoique difficile. À noter que les éléments biographiques insérés sortent pour l’essentiel de l’autobiographie de MLP, À contre-flots (Grancher, ),rapidement suivi de l’enfance malheureuse, que le psychanalyste — un Freud compatissant, ça ne doit pas être facile d’être la fille de Jean-Marie et d’opérer un transfert sur un psy qui pourrait bien être juif — commente avec un humour… juif.À propos de juifs justement… Ne dites plus « juif » dites « la communauté organisée » : ça fait partie des périphrases que les auteurs attribuent à Dieudonné, un pilier de Montretout, la propriété achetée avec l’héritage Lambert. Les vignettes qui mettent en scène JMLP et ses potes sont hilarantes à force d’être odieuses.Enter the gourou — Florian Philippot soi-même, la tête pensante, l’analyste en chef. Qui ma foi analyse plutôt bien les constituants de l’électorat de MLP — sur fond de misère sociale et de désaffection des partis traditionnels, qui l’ont bien cherché. Et qui pousse MLP à évacuer les éléments les plus extrême-droitiers de son parti — jusqu’à quand tolérera-t-on Marion Maréchal, qui vomit l’IVG, si je puis dire, alors que sa tante, par conviction, par bon sens ou par calcul, l’approuve ?Philippot ne se contente pas d’être l’organisateur de la victoire, comme jadis Carnot. Il est aussi le Pygmalion d’une MLP dont l’éducation a été beaucoup ballottée entre une famille dysfonctionnelle, une Fac de Droit pas forcément drôle — mais dont elle est sortie avocate — et des relations amicales à quotient intellectuel faible. Philippot, c’est la Bibliothèque qui prend possession de Marine !Pire : il est aussi le ré-orientateur d’une politique dont il faut bien avouer que longtemps, elle fut celle de Gribouille. D’où l’anecdote certifiée vrai par Malka du tract FN lu sans précision d’origine à un comité central de la CGT — et ma foi, on y croit : après tout, ce que MLP dit aujourd’hui de l’Ecole pourrait bien avoir été écrit par…
Quant à JMLP… Ma foi, il a fait son malheur tout seul. Cet homme qui n’avait inventé le FN que pour bien rigoler entre amis s’est retrouvé mis à la porte de ce qui était devenu une machine politique. Ah, ça a dû lui faire un choc !Dans l’ombre cependant, Buisson / De Villiers / Zemmour complotent. Ils ne croient pas que MLP ira au bout. Ils préparent le coup suivant — en l’occurrence Laurent Wauquiez, dont une ex-ministre me disait un jour combien ce collectionneur de titres, ce premier de la classe, était un ambitieux sans envergure — ils ont l’air de beaucoup s’aimer, chez les Républicains…Nous voici donc dans les dernières heures de cette fatale journée du 7 mai 2017. Dernier coup de peigne, derniers bulletins glissés dans les urnes…Le suspense est total — l’album se finit ici. La suite se lira en direct live à la fin de la première semaine de mai, l’année prochaine. On sait seulement que si MLP est élue, le plus dur sera de former un gouvernement de gens crédibles, et qui ne tirent pas à hue et à dia.

Au total, je ne sais pas si ce sera un album collector, mais c’est drôle, assez bien enlevé, très bien documenté, et en vérité je vous le dis, chère Vanessa Burgraff : oui, MLP en sort humaine, et dédiabolisée. Et il fallait que ce soient des hommes de gauche qui s’y collent pour dépasser les poncifs ordinaires et les idées reçues, remâchées et revomies illico.

Jean-Paul Brighelli