La tragédie, la farce, et François Hollande

On se souvient de l’attaque du 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »
Et de citer l’oncle (Napoléon Ier) et le neveu — Napoléon III, qui venait de s’offrir son petit coup d’Etat. C’était déjà un 2 décembre, comme le couronnement de l’empereur, comme la bataille d’Austerlitz peinte par Gérard…Complétons : Marx a oublié d’ajouter que lorsque la farce se répète, on entre dans un champ esthétique inédit, qui tient moins du vaudeville (Valls sort du placard en riant, Hollande pleure, me suggère une habile commentatrice) que de la pantomime. La tragédie, la farce, le grotesque. On a eu De Gaulle, puis Sarkozy — on a Hollande. La caricature de la caricature.

Ou plutôt, on ne l’a plus. Guignol, sitôt paru, est renvoyé dans les abysses de la baraque de foire. Pantalonnade, aurait dit l’illustre acteur de la commedia dell’arte qui donna son nom à la lignée des Brighelli.

Question style, l’écart n’est pas moindre. Que dit l’Empereur au soir de la bataille du 2 décembre 1805 ? « Soldats, lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de la gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux. Mais dans le même moment, nos ennemis pensaient à la détruire et à l’avilir ! Et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis ! Projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du couronnement de votre Empereur, vous avez anéantis et confondus ! Vous leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre.
« Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France ; là vous serez l’objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire « J’étais à la bataille d’Austerlitz », pour que l’on réponde, « Voilà un brave ». »

Et l’Autre, là, qu’a-t-il dit ? « J’ai décidé de ne pas être candidat à l’élection présidentielle ». Voilà. Le style se juge sur pièces.

Mais tu n’as rien décidé du tout, espèce de président normal ! Les événements ont décidé pour toi. Ce n’est même pas une défaite, c’est la parodie d’une défaite — une défaite sans adversaire réel, une défaite auto-infligée. Ton abdication est à la gloire ce que la masturbation est à l’amour.
Et tant qu’à faire, tu entraînes une armée entière dans l’abîme. « Le parti socialiste entra dans la fournaise ! » Après Austerlitz, Waterloo, puis Sedan.Et finalement l’Elysée, en cette soirée du 1er décembre 2016. Rue de Solférino, ils n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Valls — ah, Valls… Usé jusqu’à la corde, entraîné par son maître dans la faillite du parti, la faillite de la gauche, la faillite de l’Etat.
J’ai une pensée presque émue pour les cocus de 2012, ceux qui ont cru que son ennemi, c’était la finance, ceux qui n’ont pas compris que le libéralisme venait de faire élire un pantin pitoyable — parce que l’élection d’un moindre devait plaire à ceux qui militent pour le moins d’Etat. Et sans doute ne méritons-nous pas mieux. Je pense à ceux de mes collègues qui ont vraiment cru, eux aussi, que c’en était fini du démantèlement de l’école opéré sous Chatel — et qui ont vu débouler la « refondation » avec ses rythmes scolaires, la dégradation de leur statut, l’élitisme devenu un gros mot, les plus humbles foulés aux pieds, et Najat reine des décombres !Alors oui, au revoir et adieu. Cette fin d’année voit disparaître les faux poids — Sarkozy, Juppé, Hollande. Reste à dénicher de vraies pointures, soit un homme capable de nouer tout seuls les lacet des godillots du Général, soit — pour rester dans la parité — une femme capable d’enfiler les escarpins de la Grande Catherine.
Quitte à renouer avec la tragédie — parce qu’après la farce de la farce, jusqu’où descendrions-nous si nous élisions encore un pantin ?

Jean-Paul Brighelli