Le Bruit de la douche

« « Fuck », jura-t-elle, en tirant sur les fils des écouteurs. Pendant qu’elle enroulait ces derniers autour du maudit appareil, elle entendit quelque chose. Elle ne bougea pas et tendit l’oreille, concentrée. C’était bien le bruit de l’eau qui coulait dans une douche. L’occupant de la suite avait omis de prévenir qu’il était présent en accrochant le fameux « Do not disturb ». »
Ça débute comme ça. Nafissatou Diallo faisait le ménage au Sofitel en écoutant Amy Whinehouse sur son MP3 (« He left no time to regret Kept his dick wet… » — les paroles, prémonitoires pour l’occasion, de Back to Black), elle a oublié de le recharger, l’appareil est tombé en panne, elle a entendu le bruit de la douche, et conséquemment, « claquant la porte, elle se dirigea vers la suite voisine. » Pas de faux-pas de DSK, pas de provocation, ni de pipe matinale, rien n’est arrivé, DSK est donc élu président de la République et s’engage dans une politique que ne renierait pas Nicolas Dupont-Aignan, par la grâce d’une conseillère en communication issue du PS mais qui est visiblement un sous-marin chevènementiste.
C’est peut-être là que notre ami David Desgouilles, dont Causeur héberge depuis lurette le blog plein d’alacrité, est le moins crédible : il resterait donc au PS des gens intelligents ? Guillaume Bachelay, dont le petit doigt est plus intelligent que toute l’imposante personne de Cambadélis, a beau être secrétaire national de la rue de Solférino, il n’a ni ministère, ni pouvoir d’infléchir la politique de ce parti de crapules menchéviks. On se méfie comme la peste des gens capables dans ce milieu de haute médiocrité.
C’est d’ailleurs ce qui ressort le plus visiblement de ce roman de politique-fiction : la nullité exceptionnelle de tous ces gens, DSK compris.
C’est là aussi que le bât blesse, romanesquement parlant. Quand le personnage le plus intelligent est Eric Zemmour (auquel Desgouilles offre plus qu’un strapontin dans son ouvrage), quand il faut inventer de toutes pièces une fille qui réfléchit (à ceci près qu’elle couche avec un gros incapable, dominé de la tête et des épaules, au lieu de se taper tranquillement DSK, ce qu’aurait fait toute femme raisonnable avec des hormones en état de marche), quand les dialogues mettent aux prises des pseudo-sommités qui sont des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils ont été élus ou désignés par d’autres incapables, on atteint rapidement les limites de l’uchronie : ce monde imaginaire ne me tente pas plus que le monde réel, et il faut beaucoup de talent à l’auteur pour nous intéresser aux manœuvres d’appareils des socialistes et des sarkozystes. Imaginez l’un quelconque de ces ectoplasmes aux prises avec Retz, Mazarin — ou Clémenceau, dont Desgouilles, avec beaucoup d’humour, met le visage sur les nouveaux billets d’une France régénérée.

Marianne a beaucoup aimé le livre. Jacques Sapir (qui a dans le roman un petit rôle déterminant) aussi : rien d’étonnant à ce que Desgouilles convoque l’économiste préféré de Dupont-Aignan (et lui-même auteur d’une uchronie sur les années 1940, Et si la France avait continué la guerre — voir ici) pour étayer ses digressions économiques — notre ami doit être marxiste sans le savoir, l’économie est pour lui le facteur déterminant en dernière instance, alors qu’en authentique mao gramscien que je suis, je persiste à croire que c’est le facteur politique. Mais ce sont des divergences de surface.

L’uchronie est un mode exigeant. Il suppose une hypothèse audacieuse, un renversement complet des perspectives. Je ne saurais trop recommander, sur le sujet, la jolie étude qu’Emmanuel Carrère consacra jadis au genre (Le détroit de Behring, dont le titre vient d’une anecdote, que je vous laisse découvrir, sur la façon dont l’Encyclopedia Sovietica géra l’élimination de Beria), où l’on apprend que le mot fut inventé par Charles Renouvier en 1876 (l’Uchronie – l’Utopie dans l’Histoire — apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être), mais que le prototype est un roman de Louis-Napoléon Geoffroy-Château, avec son Napoléon ou la conquête du monde (1836), qui raconte la victoire de Napoléon à Waterloo, et ce qui en résulta du point de vue de l’organisation du monde. Giscard d’Estaing a dû s’en imprégner en écrivant sa propre uchronie, la Victoire de la Grande armée (Plon, 2010), où l’Empereur balaie Koutouzof sous les murs de Moscou, puis choisit bizarrement de laisser son trône au Prince Eugène — si, je l’ai lu ! —, parenté jadis soulignée par Laurent Joffrin dans sa critique de cet ouvrage dispensable. Parmi les grandes réussites du genre, il y a bien sûr le Maître du haut château, de Philip K. Dick — sur lequel ce même Carrère a écrit un brillant essai : tout se recoupe.

Il y a donc l’uchronie, genre auquel Desgouilles emprunte son « mentir vrai », comme aurait dit Aragon. Et le roman historique, qui suppose des personnages inventés forts (D’Artagnan et ses acolytes) face à des personnages historiques puissants (Richelieu ou Mazarin). Et comme l’a jadis souligné Lukács, un roman historique en dit autant sur la période à laquelle il a été écrit que sur celle où il situe l’action. Il y a dans les Trois mousquetaires un vent de romantisme propre à Dumas, et dans Vingt ans après, rédigé pourtant dans la foulée deux ans plus tard, une nostalgie du romantisme propre à cette génération qui voyait inéluctablement ses rêves s’enfoncer dans le règne sans ressort de Louis-Philippe.
Pour faible que soit l’écart entre les faits rapportés par Desgouilles (2012) et l’actualité de 2015, ce qui ressort le plus c’est l’effarante nullité de la classe politique. C’est peut-être la limite de l’ouvrage : comment intéresser le lecteur à de si petits hommes. Quand Benoît Duteurtre avait écrit le Retour du général (2010 — voir ici), il avait ressuscité De Gaulle pour avoir un caractère fort à opposer aux ectoplasmes modernes. Desgouilles a bien tenté, avec son héroïne, de créer un vrai cerveau au milieu de cette bande de minables, ce qui surnage est justement le sentiment qu’il ne nous faut pas DSK, qui ne fut jamais, hélas, que ce qu’il est, mais un vrai lider maximo, dont je ne vois pas bien l’émergence dans la France contemporaine. Anne-Sophie Myotte (ainsi s’appelle la grande ordonnatrice de ce retour à la souveraineté nationale) n’est pas Marie-France Garaud, qui insuffla à Chirac la capacité à gagner Paris d’abord, la France ensuite.
Au total, c’est un roman fort divertissant par cela même qu’il met en scène, parfois avec une ironie bien venue, une bande de faux-poids et de demi-portions que l’Histoire engloutira prochainement — dès que les circonstances nous donneront un individu capable de répondre aux défis contemporains, au lieu de politicards soucieux de leur survie en milieu médiatique. Nous en sommes loin pour le moment : toute cette fiction souverainiste n’était qu’un cauchemar de Pierre Moscovici, nullard d’entre les nullards, donc à ce titre nommé à la direction d’une instance européenne, et qui symboliquement a le dernier mot de cette histoire tragique sous le rire.

Jean-Paul Brighelli