le Dit du tailleur de pierres…

Patrick M*** est tailleur de pierres à Clermont l’Hérault — près de chez moi. Superbe artisan — encore qu’il travaille à son rythme… D’autant qu’il est surchargé de travail — comme tous les artisans capables de la région, et de France.

Il a depuis peu un apprenti : Bac L, Licence de Philo — finalement candidat à un CAP de tailleur de pierres. Exceptionnel ? Pas vraiment. Le Monde de l’Education d’avril 2006 nous emmène à l’école Grégoire-Ferrandi, — une école professionnelle préparant à divers CAP, dont les métiers du cuir et la restauration. Et l’honorable journal qui est le relais habituel de la pensée pédagogiste (mais qui évolue, doucement, parce qu’il a senti que le vent tournait) nous apprend que cette école financée par la Chambre des métiers de Paris reçoit de plus en plus de bacheliers, certains avec un Bac S ou ES en poche, qui, tout bien pensé, se lance dans l’acquisition d’un CAP…
Rien que cela devrait faire réfléchir les imbéciles qui proclament qu’il faut 100% de réussite au Bac… On forme des kyrielles de jeunes diplômés sans espérance professionnelle, et qui, lorsqu’ils ont enfin le loisir de réfléchir, réalisent que leur vocation ne passait pas par des études longues, mais par un apprentissage rigoureux…
Et le Monde de raconter l’histoire de Maguelone, bachelière, en CAP des métiers du cuir, en stage chez Hermès, en passe d’être embauchée sur un CDI… Tout ce que l’on peut en dire, c’est que sa formation généraliste lui aura donné une culture nécessaire… Mais pour quoi ne pas donner cette formation aux apprentis directement ?

D’ailleurs, Patrick M*** a mis du temps à trouver un apprenti. Pensez ! Un travail en plein air ! De la poussière sous les ongles ! Parfois, un tour de reins…

Dans mon minuscule village, un autre artisan (ferronnier d’art, celui-là) ne parvient pas à trouver un stagiaire. Pourtant, il est tout prêt à lui apprendre le métier — un bon métier, apparemment : il a un carnet de commandes plein sur deux ans, et gagne superbement sa vie. Avec ça, coquet, tiré à quatre épingles, les ongles faits, une épouse élégante — seules les mains, puissantes, trahissent l’homme de fer.
Huit kilomètres plus loin, un ami sellier, qui s’est formé à ses frais auprès d’un maître aux USA, dans la plus pure tradition du compagnonnage, ne parvient pas à trouver un apprenti. Cela sent bien bon, le cuir, pourtant… Et des selles de cheval, tout le monde en demande, apparemment, ces temps-ci…
Mais 75% des étudiants rêvent d’entrer dans la fonction publique…
Par quelle perversion ?

Donc, Patrick M*** se plaint. Non que le jeune philosophe ne travaille pas bien — il fait de son mieux, et même si Patrick trouve, comme moi, que c’est toujours un peu insuffisant que de faire de son mieux, il le complimente… « Mais, me dit-il, il a un vocabulaire et une culture d’une insigne pauvreté. En dehors des mots de la philosophie, il ne connaît rien — comme si ses années d’école ne lui avaient rien appris. Et en histoire » — particulièrement en histoire de l’art, un domaine quelque peu utile à un garçon qui fait autant de restauration que de création —, « c’est encore plus dramatique ».
Qu’est-ce qui a foiré ? À quel moment ce jeune homme n’a-t-il pas reçu l’enseignement et les savoirs auxquels il avait droit ? Il en avait les moyens, son cursus le prouve — je ne suis pas de ceux qui disent qu’une Licence de philo ne prouve rien… Mais il confond roman et gothique, ignore des notions élémentaires de géométrie (c’est un peu important, figurez-vous, lorsqu’on taille des pierres selon des angles précis), et paraît incapable de communiquer avec une clientèle très particulière, faite de châtelains et de grands patrons, ou les simples amis du patron — intellectuels et artistes.
Pour savoir ce que l’on doit apprendre aux enfants, il faut regarder le bout de la route — tout au bout : qu’attend-on d’un individu à vingt ou vingt-cinq ans ? Veut-on vraiment en faire un inadapté social ? Un buveur de bière(s) téléphage sur canapé ? De la chair à canon et à TF 1 ?
La nouvelle pédagogie, celle que récite un Bégaudeau par exemple, est au service de Bouyghes TV.
Ces pédagogues qui se récitent Rousseau et ne l’ont jamais bien lu devraient savoir que la première chose que Jean-Jacques apprend à Emile, c’est un métier manuel. Le côté systématique est sans doute exagéré. Mais pourquoi en est-on arrivé à mépriser des professions respectables, très demandées, et très rémunératrices ? par quelle aberration ?

J’aimerais que les critiques qui s’expriment ici et ailleurs répondent à ces questions simples. Parce que derrière, il y a une question bien moins évidente, qui est celle du bonheur. Le bonheur ne consiste pas à faire ce que l’on veut à l’âge tendre, mais à parvenir à ses rêves à l’âge adulte. Le bonheur est moins dans le loisir que dans le travail. Et à ceux qui me disent que l’on peut travailler dans le joie, je répondrai que c’était la devise d’Auschwitz.

JP Brighelli