Les formations accélérées sont les meilleures

En attendant que les hordes de supporters débarquent, et que la « fan zone » (ça m’énerve, ces anglicismes inutiles) de la plage du Prado, qui rassemblera au premier match des milliers de supporters anglais ivres-morts, quelques poignées de Russes bourrés et des dizaines de milliers de Marseillais fanatisés, offre une cible de choix à n’importe quel ivrogne armé qui se prendra pour un djihadiste…
Oui, pendant ce temps-là, la police se prépare à un éventuel attentat modèle Bataclan. En l’occurrence, toute la police marseillaise — aussi bien la BAC que les flics de quartier chargés de la répression des disputes conjugales — est convoquée par groupes de quatre ou cinq volontaires désignés à des stages « tuerie de masse « (sic !).
C’est ce que j’ai appris en laissant traîner mes grandes oreilles jusqu’à la table voisine, où deux « en civil » se racontaient leurs exploits de la veille au soir. C’était à la terrasse de la Samaritaine, sur le port, le soleil se levait derrière la Bonne mère et le café fumait à la verticale dans l’air immobile du petit matin.

Qu’on se le dise : nous sommes et serons vraiment bien protégés. Sur le stand de tir de Sainte-Marthe, où officient des moniteurs qui ne seront jamais confrontés au risque d’attentat, puisque leur vie s’écoule simple et paisible dans les limites balisées du terrain d’entraînement, des policiers des deux sexes, équipés de pied en cap, gilet pare-balles sur les épaules et pistolet au poing, sont formés à la riposte non graduée par tranches horaires de six heures. Oui, six heures pour devenir un anti-terroriste patenté, pendant que les incapables du RAID et autres groupes d’élite s’entraînent comme des forcenés pendant des mois et des années. Des p’tites bites probablement : nos sergents de ville sont déclarés aptes en un quart de journée. Six heures casées où l’on peut en fonction des temps de service — de 7 à 13, de 14 à 20 ou de 8 heures du soir à 2 heures du matin.
Sur cibles fixes — les futurs terroristes sont priés de ne pas bouger. Le bouclier, c’est pour simuler une riposte — mais heureusement, les deux instructeurs ne tirent pas sur leurs stagiaires. Dommage. La sécurité y gagne, le réalisme y perd.

À propos justement du Sig Sauer 2022, dont a été équipée toute la police depuis 2007…
– Tu m’enlèveras pas de l’idée, disait l’un, qu’« ils » savaient déjà à quoi nous devions nous attendre, pour fournir une telle force de feu…
– Pff… Une huile quelconque, répondit l’autre, s’est laissé convaincre de changer les armes de toute la flicaille française, et s’est empochée une rétro commission — m’hai capitu…
(M’est avis que celui-là était d’origine corse…)
– Ou les deux à la fois, a renchéri le premier… Regarde, pour le remplacement des PM Beretta, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, et on en reste au vieux 9mm qui s’enraye une fois sur deux…
– Ils n’ont pas dû s’entendre sur le montant de la prime, a grincé le Corse.

Le Sig Sauer tire quinze coups, et l’équipement standard donne à l’officier de police un second chargeur de réserve. Trente coups à tirer : quand on pense que pour une seule balle, on leur demande une pile de rapports, quand ils auront vidé leurs deux chargeurs, ils se justifieront jusqu’à la fin des temps.
Et comme si cela ne suffisait pas, les policiers formés au pistolet-mitrailleur (cela demande une formation supplémentaire, qui s’est déroulée il y a des années de cela, parce que c’est une arme capricieuse qui distribue en rafale une bonne marchandise dont elle est prodigue — 30 balles par chargeur — sans grand souci de précision) sont également entraînés au tir de riposte au PM. « Le bouclier dans une main, le PM dans l’autre, et parfois le Sig et le PM en même temps » : et le bouclier, me demandais-je en les écoutant, ils le tiennent entre les dents ?

– Une connerie, a dit l’un de mes zigotos. On nous serine qu’il faut tenir le pistolet à deux mains — il n’y que dans les films que les connards font des cartons à trente mètres avec une arme tenue d’une seule main. Dans la réalité, un 9mm demande une prise à deux mains…
– Et il faut tirer en progression, a précisé l’autre. En avançant, derrière le bouclier, et en arrosant en même temps. Tu parles !

Bref, au bout des six heures réglementaires, à ce que j’ai compris, tous les policiers sont censés être compétents pour intervenir sur des actions terroristes. Surtout qu’ils sont toujours les primo-intervenants : le RAID ou le GIGN, il leur faut le temps d’être prévenus, de s’équiper et d’arriver — une bonne demi-heure en mettant les choses au mieux.
Ou deux cents morts plus tard (autre unité de temps qu’il va falloir maîtriser).
J’ai payé mon café. Je me suis levé, un peu incertain. Je n’ai pas cherché à les dévisager — ils auraient trouvé ça suspect. Impossible de me rappeler s’ils étaient jeunes ou vieux : deux flics tout à fait ordinaires, qui prenaient leur café du matin en échangeant des propos de boutique. Je me suis senti si bien protégé que j’irai à la campagne, pendant cette coupe d’Europe.
Et encore, je pense sincèrement qu’il ne se passera jamais rien à Marseille, ça contrarierait le business, et les gangs, qui comptent sur la coupe d’Europe pour exploser leur chiffre d’affaires, sont le meilleur rempart contre les fanatiques. Enfin, tant qu’un petit délinquant entré aux Baumetttes ou à Tarascon avec l’étiquette « malfrat » n’en ressort pas avec le cachet « djihadiste » et la bénédiction des gardiens.
Mais qui sait, un malade désireux de s’enfiler de suite les soixante-douze vierges du paradis d’Allah serait capable d’expérimenter dans quelques jours la force de pénétration d’un calibre 7,62 — le AK 47 type — sur les gilets pare-balles perméables des simples flics sommés de tout gérer en première ligne.

Jean-Paul Brighelli