Notre ami Bachar

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaeda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.
Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.
Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramzy Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.
Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Levy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.
Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

Jean-Paul Brighelli