
Antonio Fillol Granell (1870-1930), La Bête humaine, 1897
Puis vint Balzac.
C’est à lui qu’il faut remonter pour comprendre l’incroyable essor du réalisme tout au long du XIXe siècle. Le Naturalisme zolateux n’est au fond qu’un cas particulier du réalisme. Et ce que Hugo a fait de mieux dans Les Misérables, il le doit à Balzac.
Les romanciers espagnols qui vers la fin du siècle s’adonnèrent à la peinture de la réalité de leur temps se référaient à Balzac bien plus qu’à Zola. Pérez Galdós avait lu l’un et l’autre, mais son chef d’œuvre (quelque peu longuet, d’ailleurs), Fortunata y Jacinta, est une copie des Mœurs de province de Balzac. De même Tristana, dont Buñuel a tiré le remarquable film que l’on sait.
Mais il n’y a pas que la littérature qui est allée puiser chez les romanciers français. Le tableau que j’ai posé en épigraphe à ce billet raconte une histoire d’incitation à la prostitution : la grosse dame est-elle la mère ou la maquerelle (ne dit-on pas couramment « la mère maquerelle » pour désigner cette profession douteuse), incitant la pauvresse — le mythe de Fantine avait passé les Pyrénées — à se livrer au riche bourgeois qui patiemment tire sur sa bouffarde, métaphore probable de la pipe espérée. Le titre affiche la relation à un célèbre roman de Zola — titre métaphorique libre de droits et d’interprétations.
Au fond de toute relation verticale entre celui qui possède et celle qui n’a rien git le désir rapace. Gotlib, en s’inspirant de Cosette pour une vignette amusante (le serait-elle aujourd’hui ?) publiée dans L’Echo des savanes en 1973, a mis à nu, si je puis dire, la manœuvre sournoise du possédant vis-à-vis de la future possédée :

Cosette est l’archétype de l’enfance foudroyée par le désir adulte — même si c’est sa mère, Fantine, qui passe effectivement à l’acte (et comme elle s’est fait arracher les incisives, elle exhibe la disponibilité de sa bouche béante. Il y a une réflexion du même ordre, encore plus violente, dans L’Arrache-cœur, ce roman de Boris Vian où l’on assiste à une « foire aux vieux » :
« Le maquignon faisait l’article pour une femme de soixante-dix ans à peu près, grosse et courte, dont les cheveux rares et graisseux dépassaient un vieux fichu noir.
– Allez, celle-là est en bon état, dit-il. Qui en veut ? Elle a point de dents. Ça peut être commode. »
(Cela me rappelle qu’une fille du quartier où j’ai grandi passait pour ne pas être bien difficile à convaincre — je crois vous avoir parlé d’elle. Mais, m’avait précisé un copain alors que j’étais déjà aux trois-quarts convaincu, « elle met les dents… »)
Antonio Fillol Granell a réalisé une autre toile magnifique intitulée Le Satyre :

C’est une scène de procédure policière où la malheureuse victime, poussée par un vieillard — en blouse d’ouvrier, ce qui n’est pas indifférent, on viole rarement les filles des bourgeois — qui pourrait être son grand-père, doit identifier, dans une file de suspects, celui qui l’a violentée quelques heures auparavant. Scène inédite en peinture, et qui devait être rare dans l’Espagne du début XXe. Le coupable est probablement celui qui, les mains dans les poches et le chapeau sur la tête, défie la gamine — et avec elle le pouvoir judiciaire. Quant à l’officier de police, assis à sa table, il exprime un ennui mortel : il sait déjà que de la plainte, rien ne sortira.
Est-ce une idée, est-ce un hasard ? Le personnage officiel qui se tient au second plan ressemble étrangement à Zola. De là à penser que l’auteur de « J’accuse » était devenu, au tournant du siècle, un symbole européen de la défense de l’innocence…
Les couleurs descendues donnent une atmosphère misérabiliste aux toiles de Granell. On y est tout de suite, quand il faudrait au romancier réaliste dix pages pour donner une idée (dé)colorée de la misère. Mais sur cette question des rapports du roman et de la peinture, j’ai déjà donné.
Jean-Paul Brighelli



« Le coupable est probablement celui qui, les mains dans les poches et le chapeau sur la tête, défie la gamine »
Un prolo fainéant donc désoeuvré donc coupable.
Belles œuvres espagnoles – surtout la deuxième.
Pas de peinture novatrice mais du solide réalisme..
Sur le thème principal .
» Au fond de toute relation verticale entre celui qui possède et celle qui n’a rien git le désir rapace »
On peut voir les choses tres différemment- non pas d’une façon qui s’appliquerait a toute situation de relation inegale , mais à certaines d’entre elles , et qui paradoxalement réintroduit une forme d’égalité dans la relation.
Duo de l’élixir d’amour de Donizetti entre le sénateur vénitien et la gondoilere
Io son ricco, e tu sei bella,
Io ducati, e vezzi hai tu.
Perché a me sarai rubella,
Nina mia, che vuoi di più?»
Je suis riche et tu es belle
J’ai les ducats et tu as les charmes
Pourquoi me serais- tu rebelle
Ma chère Nina, que veux tu de plus, ?
Benito (!) Pérez Galdós ne m’est pas inconnu (et pourtant pas lu « Tristana ») –
j’ai la mémoire qui flanche ; extraits étudiés au lycée, sans doute.
Par contre, pas oublié la « vignette » de Gotlieb.
Mais encore… Un dont j’ignorais les oeuvres : Antonio Fillol Granell.
Et en effet en Un … seul tableau, tout est dit ; rien ne manque dans la scène relative au « satyre » :
. les (dits) « suspects » (quatre),
. l’accusation (« j’accuse ») symbolisée par Zola (« J’accuse ») – corpulent, tout de noir vêtu – tandis que le vieil homme (blouse d’ouvrier), pointe un doigt accusateur, la petiote, en rose pâle, sous sa protection (trois),
. et derrière, les fantômes (!) de la Justice (deux).
Tout autant « réaliste » que la scène dite « Bestia humana » :
« Me limitaba a pintar en él una de ces brutalidades que de tiempo en tiempo realiza la bestia que el hombre lleva dentro » , disait Fillol Granell.
Quant à la conclusion : « Sur cette question des rapports du roman et de la peinture, j’ai déjà donné. »
Sans aucun doute ; mais les Bd dans mon genre seront toujours demandeurs !
Remarquable formulation que celle-ci :
« Les couleurs descendues donnent une atmosphère misérabiliste aux toiles de Granell. On y est tout de suite, quand il faudrait au romancier réaliste dix pages pour donner une idée (dé)colorée de la misère. »
De quoi, néanmoins… voir rouge !