
Botticelli, Naissance de Vénus, 1482-1485
« Ecoute, me disaient mes parents, mets le coquillage à ton oreille et tu entendras la mer… » Bien sûr, c’était le bruit de mon sang passant dans les artères — ou quelque chose de ce genre. Mais je suis resté convaincu que cette houle, c’était la mer.
La mer ou la mère ?
Vénus naît dans un gros coquillage — saint-jacques ou tridacne, peu importe. Botticelli en savait plus que nous. James Pradier aussi :

Quant à la paire de tridacnes, on l’a offerte à François Ier, qui l’a rétrocédée à la cathédrale Notre-Dame, où les deux coquillages géants font encore office de bénitier — c’est d’ailleurs leur nom familier.
Et quand on y plonge la main pour y puiser de l’eau bénite, où entre-t-on ?
Le coquillage, dans sa structure contournée, est un animal ambigu. Rappelez-vous Maupassant : « Les huîtres d’Ostende furent apportées mignonnes et grasses, semblables à des petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés. » L’auteur de Bel-Ami, qui savait tout de l’érotisme, n’ignorait rien de la saveur vaguement salée d’une oreille que l’on explore du bout de la langue, avant d’en déguster le lobe…
L’oreille, simulacre du con. Voir la main qui caresse la coquille, dans la toile de Paul Outerbridge (Hand and Shell, 1938) :

et qui finit par sortir du coquillage, dans cette photo de Dora Maar — que même Picasso n’est pas parvenu à éteindre, bien qu’il se soit efforcé de la détruire :

Est-ce un hasard si dans Dr No, Honeychile Rider / Ursula Andress s’est spécialisée dans la pêche de coquillages rares, revendus fort cher à Miami auprès de riches libidineux. Déjà que toute collection en soi est louche, celle de coquillages délicieusement nacrés est transparente :
« She came up with him and at once went down on one knee and began picking up the live shells and stowing them in the knapsack.
Bond said, « Are those rare? »
She sat back on her haunches and looked up at him. She surveyed his face. Apparently she was satisfied. « You promise you won’t tell anybody? Swear? »
« I promise, » said Bond.
« Well then, yes, they are rare. Very. You can get five dollars for a perfect specimen. In Miami. That’s where I deal with. They’re called Venus Elegans— The Elegant Venus. » Her eyes sparkled up at him with excitement. « This morning I found what I wanted. The bed where they live, » she waved towards the sea. « You wouldn’t find it though, » she added with sudden carefulness. « It’s very deep and hidden away. I doubt if you could dive that deep. And anyway, » she looked happy, « I’m going to clear the whole bed today. You’d only get the imperfect ones if you came back here. »
Bond laughed. « I promise I won’t steal any. I really don’t know anything about
shells. Cross my heart. » »
Quand je penser qu’il y en a pour penser que Ian Fleming est juste un auteur de pulps… Qu’on appelle « bed » le gisement sous-marin des Vénus élégantes, et que le nom savant de ces coquilles soit Hysteroconcha dione — la forme et la couleur d’un utérus…

Seul un écrivain habitant La Jamaïque pouvait jouer avec de tels sous-entendus.
Les enfants aiment ramasser sur le sable les coquillages rejetés par la mer. Leur projet est nébuleux, mais ils les ramènent à la maison, les rincent, les collectionnent. Et ils écoutent la rumeur qui court dans les circonvolutions de nacre.
Ils passeront leur vie adulte à tenter de la retrouver, en se mettant à l’écoute des coquillages des unes et des autres.
Jean-Paul Brighelli


