Alice et le maire

4985388Michel Pariser se donne de faux airs d’Eric Rohmer dans cette comédie (on rit vraiment, de bon cœur, à ces dialogues très bien écrits) qui parvient sans fracas à être un vrai film politique français.
Pas si simple, et j’ai assez déploré que les Américains ou les Coréens soient les seuls à être capables d’en faire pour ne pas bouder mon plaisir quand je sors d’une salle où pendant une heure et demie, le spectateur a assisté au frottement de la philosophie (c’est plus ou moins la spécialité d’Alice, l’héroïne, Normalienne sortie depuis quelques années de l’Ecole — Anaïs Demoustier, efficace) et de la politique politicienne — le destin de Paul Théraneau, supposé maire de Lyon, épuisé, vidé, à court d’idées — Fabrice Luchini, impeccable, encore plus grand que d’habitude parce qu’il a débarrassé son jeu de ces tics qui amusent dans les interviews télévisées mais qui ont tourné depuis lurette au procédé.

Oui, les dialogues sont très écrits, mais ce n’est pas Ma nuit chez Maud : on s’amuse beaucoup. Lorsque la chargée de communication introduit la nouvelle promue dans la salle du conseil municipal et lance : « La Droite est à ma gauche, et la Gauche, à ma droite », le ton est donné.
Non que Paul Théraneau ne se veuille socialiste — si la chronologie semble floue, nous sommes visiblement sous le septennat Hollande. Non que Nicolas Pariser ne soit de sensibilité de gauche… Mais en cours de film, il comprend et nous fait comprendre que Gauche et droite sont des mots vides de sens : ce qui compte, c’est l’exercice du pouvoir.

Et ce pouvoir fonctionne comme les machines célibataires de Raymond Roussel dans Locus Solus : de l’énergie pour rien, de la parlote pour pas grand-chose, des rivalités mesquines quant à la taille d’un bureau, des milliardaires prêts à investir dans un méga-projet idiot histoire de faire parler d’eux et sonner les portables des autres…
Alice demande à Théraneau un peu plus d’humilité. Elle lui demande de prendre le temps de réfléchir — et de lire, alors que 99% des politiques aujourd’hui, comme le dit fort bien le film, sont d’une inculture accablante — j’en ai parlé par ailleurs. A la fin, quand il n’y a plus rien à dire ni à faire, quando consummatum est, elle lui offre Bartleby, l’autre grand roman de Melville (c’est une longue nouvelle, en fait, ça ne vous demandera pas un immense effort si vous ne l’avez pas encore lue), où le héros répète, pour justifier son refus d’accomplir certaines tâches : « J’aimerais mieux pas ». « I would prefer not to ». End of the story.

Pariser nous épargne la romance — la scène la plus hot du film consiste à voir Théraneau enfiler des sandales Birkenstock — pour mieux se concentrer sur le langage. Nous sommes la bête qui parle, et le politique est cette sous-espèce qui parle sans cesse, en se faisant croire que sa parole est performative alors qu’elle est totalement vide de sens. Face aux communicants de tout poil, Alice laisse peu à peu son bureau être envahi par des livres, de vrais livres. Elle prend d’ailleurs feu et flamme pour un petit imprimeur qui tente, dans la furie des tablettes et des écrans, de fabriquer encore de vrais livres à l’ancienne. Elle en évoque quelques-uns — l’Etrange défaite de Marc Bloch, le premier grand récit sur la démission des politiques vautrés dans la procrastination pré-pétainiste —, elle en offre aussi à son maire : on sait le goût de Luchini pour les mots, pour la langue, et le voir, l’entendre lire les premières lignes des Rêveries du promeneur solitaire est un plaisir de gourmet. « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient à eux. J’aurais aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. » La grande séquence paranoïaque du Philosophe de Genève. Ces mots infuseront dans la conscience du maire, jusqu’à son silence final.

Il ne faut pas introduire les philosophes dans le dernier cercle du pouvoir. Soit ils se plantent gravement, comme Platon chez Denys de Syracuse. Soit ils se contentent de former des politiques, et d’Alcibiade inculqué par Socrate jusqu’à Emile (Robespierre ? Saint-Just ?) éduqué par Rousseau, en passant par Alexandre élevé par Aristote ou Néron formé par Sénèque, on ne peut pas dire que ce furent des succès. Ni les conseils de Voltaire à Frédéric II, ni ceux prodigués par Diderot à la Grande Catherine (pour Descartes, on ne sait pas, à peine arrivé chez Christine de Suède, il a trouvé opportun de mourir de froid — mais il reste leurs lettres). Et je ne parle pas des histrions prétendument philosophes qui induisent en guerre des présidents de la République tout en soignant leurs cols de chemise.
Alice redonne des idées à Théraneau, certes — essentiellement l’idée de s’en aller. Ce qui est philosophiquement intéressant, mais politiquement incertain — surtout quand on sait à qui il abandonne le pouvoir.

Langage et éducation forment le versant le plus creusé du film. Vers la fin, Alice et son maire écrivent à deux mains le discours que ce dernier devrait prononcer devant les Socialistes réunis en congrès. Et d’y déplorer « des écoles d’ingénieurs qui ne fabriquent plus d’ingénieurs, mais des banquiers ; cette Ecole Nationale d’Administration qui ne fabrique plus de grands commis de l’Etat, mais des banquiers ; ces écoles de commerce qui ne fabriquent plus d’entrepreneurs, mais des banquiers… » — je cite de mémoire. Ça vous a une autre gueule que « Mon ennemi, c’est la finance » — juste avant la nomination de Macron à l’Economie.

Mais ce discours, il ne le prononcera pas, et il ne sera pas le candidat de ce parti qui tient désormais ses congrès dans une cabine téléphonique. Quand trois ans plus tard, à la fin du film, Théraneau est hors jeu ; que ses camarades ont choisi Benoît Hamon comme candidat et mode de hara-kiri collectif ; et que visiblement Macron est au pouvoir, il ne lui reste plus qu’à relire Bartleby : « I would prefer not to. »
Pariser comprend (en fait, il a compris dès le départ, et son film est aussi, en filigrane, son itinéraire) qu’il n’y a plus de Gauche ni de Droite : juste une machine emballée qui produit du texte sans se soucier du sens, pourvu que ça rapporte. Et qu’il faudrait sans doute penser la politique autrement — dans la rue, peut-être. Là où ne descendent plus les philosophes.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le film a été pour moi l’occasion de retrouver à l’écran, dans le rôle de la Directrice de cabinet, Léonie Simaga, vue en 2005 à la Comédie française (dont elle fut sociétaire de 2010 à 2016) dans l’Amour médecin, cette merveilleuse pochade de Molière sur laquelle je travaille cette année. Un régal — et toute la tristesse du monde dans ses yeux quand elle comprend qu’elle ne sera jamais chef de cabinet du Président de la République.