Boycottons le Plaza Athénée !

04355ad1b5874bb60c6eb72b7fc0dd8eVous rappelez-vous Outspan ? C’était au milieu des années 1970, et nous nous achetions une bonne conscience anti-apartheid en refusant de consommer des oranges sud-africaines.OutspanCe n’est pas ce qui a directement libéré Mandela, mais enfin…
Et puis il y a eu Nike, accusé à la fin des années 1990 d’utiliser à bon compte la sueur des enfants asiatiques. En pleine campagne de promotion des Air-Jordan. L’ex-star des Chicago Bulls avait bonne mine…
Et maintenant, le sultan de Brunei, Hassanal Bolkiah. Ce gentil garçon dont le frère, Jeffri, a été accusé en 1997 par Shannon Marketic, Miss USA 1992, de l’avoir — elle et quelques autres, dont Brandi Sherwood, Miss USA 1997 — séquestrée, droguée et violée, sous prétexte d’engagement pour travail promotionnel. Le sultan lui-même a nié les faits — et il s’est trouvé un juge américain pour déclarer la plainte irrecevable, puisque tous ces jolis cocos jouissaient de l’immunité diplomatique.

George Clooney a battu sa coulpe. Oui, il a séjourné dans l’un ou l’autre des neuf palaces dont il suggère le boycott. Mais il ne savait pas : le sultan était juste un despote ordinaire, en place depuis 1968. Pas encore le fou de la charia qu’il est devenu, décidé, pour attirer chez lui des capitaux charialement purs, à lapider les homosexuels et les femmes adultères. Depuis le 3 avril, la loi est entrée en vigueur. Du moins, a précisé un communiqué du sultanat, pour les habitants de confession musulmane. Pour les autres, ce sera à débattre (comme plâtre, sans doute).

(Pour la lapidation des hommes adultères, on verra plus tard : insupportable disparité ! Je demande à être lapidé comme mes femmes. Il n’y a pas d’échappatoire à la parité !)

Pour fonctionner, un boycott n’a pas à être total. Ou c’est alors un blocus : sans Waterloo-morne-plaine les Anglais auraient crevé de celui que leur imposait Napoléon, tout comme ils avaient très mal ressenti le Boston Tea Party de 1773. Il n’a pas besoin non plus d’être respecté à la lettre. Il suffit qu’il écorne assez les revenus de l’entreprise concernée pour que sa marge bénéficiaire s’effrite. Pour Outspan, ça n’a pas mal marché, les ventes de l’exportateur d’agrumes ont reculé de 25%. Nike, qui connaissait l’histoire, a rapidement fait pression sur les gouvernements des pays où l’entreprise s’était délocalisée. Toujours ça de pris : les petits Vietnamiens sont toujours aussi mal payés, mais ils sont moins battus.
Quant à Israël, dont on est censé refuser les produits (les dattes Jordan Valley, les oranges Jaffa, les avocats — les vrais, pas William Goldnadel — de chez Kedem et les produits épilatoires Epilady, en plein boom depuis que l’on traque le poil dans ses derniers retranchements), je n’ai pas entendu dire que les appels au boycott aient fait avancer d’un iota la cause palestinienne, ou découragé le cynisme effronté de Bibi. Un boycott trop large rate sa cible.

« Chaque fois que nous prenons une chambre dans l’un de ces neuf hôtels, nous mettons de l’argent directement dans la poche d’hommes qui choisissent de lapider ou de fouetter à mort leurs concitoyens homosexuels ou accusés d’adultère. » L’appel de Clooney, relayé immédiatement par Elton John qui prêche pour sa paroisse, peut marcher : comptez sur Twitter-on-Hollywood pour signaler à la vindicte publique les salopards qui iront se goinfrer la cuisine de Ducasse avenue Montaigne, au Plaza, ou Rue de Rivoli, à l’hôtel Meurice, qui est aussi dans le portefeuille du jeteur de cailloux.
Je sens que les balcons du Plaza vont rapidement défleurir, et que les arcades du Meurice seront vite désertes.
Heureusement, il nous reste le Ritz.

Sinon, que fait-on pour empêcher les islamistes d’appliquer les consignes de leur livre incréé ?
On les vire à Brunei ? Hmm… 5765km2. Pour 1,6 milliards de musulmans, cela fait peu, d’autant que la manne pétrolière commence à se raréfier. Mais en ajoutant l’Arabie Saoudite, où ils ne seraient pas privés de déserts, et le Qatar, fertile en footballeurs, on s’en tire un peu mieux.
J’exagère, bien sûr : une majorité (assez courte, en fait) de Musulmans préfère le libéralisme occidental au règne de la charia. J’en connais même un certain nombre qui nés dans une culture musulmane, sont aujourd’hui incroyants et ont adhéré avec enthousiasme au pata negra, au filet mignon déglacé au porto et aux œufs frits cassés sur un figatelli d’origine.
C’est tout de même mieux que trente jours de jeûne diurne et d’orgie nocturne de Fanta.

Clooney, qui est un garçon manifestement intelligent, a parfaitement ciblé son appel : la cause des femmes adultères, qui ne fait pas tressaillir un cil de chienne de garde, aurait été en soi un peu faiblarde. En y ajoutant les homosexuels, il est sûr de rameuter toute une intelligentsia qui hurle habituellement à l’islamophobie dès que l’on suggère que la burka (pour toutes), les rues interdites, et l’excision programmée (pour les Musulmanes africaines), ce n’est pas trop féministe ni socialement avancé. Islamophobie ! hurlent ces belles âmes. En revanche, la défense des homos, à Hollywood (voir The Celluloid Closet, l’admirable documentaire sur la façon dont pendant 40 ans les cinéastes ont contourné le code Hays qui interdisait toute allusion à l’homosexualité au cinéma), ça parle haut et fort. Et quoique les palaces soient un marché de niche, qui sait si en commençant par ce bout-là on ne finira pas par convaincre Vulgum Pecus, y compris les musulmans intelligents, que le catholicisme jésuite était tout de même autrement confortable que l’intégrisme — d’où qu’il vienne. Et que sous sa forme laïque, entérinée par cette loi de 1905 que Macron a si fort envie de « toiletter », il est définitivement plus fréquentable que ces gens qui ont du pétrole, beaucoup de pétrole, mais les idées courtes.

Jean-Paul Brighelli