« Ça » a commencé comme ça…

ItChapterTwoTeaserPeut-être avez-vous lu le roman de Stephen King avant de vous vautrer pendant de longues heures devant l’adaptation qu’en a réalisée Andrés Muschietti, d’abord en septembre 2017, puis en cette fin d’été 2019. Le premier volet, pour réussi qu’il fût comme thriller horrifique, quelque massives que fussent les foules qui s’y précipitèrent, avait déconcerté les vrais amateurs du Roi de l’angoisse.
C’est que le roman (1200 pages — n’hésitez pas) est construit en point / contrepoint sur une alternance de situations renvoyant pour les unes à l’adolescence des protagonistes, pour les autres à leur âge adulte — 27 ans après les premières épreuves qui leur avaient permis de renvoyer la Créature dans le sous-sol de la ville de Derry, immanquablement située dans le Maine, cet Etat chargé de menaces depuis que Lovecraft, King et Marguerite Yourcenar y ont élu domicile. Le passé sans cesse y éclaire le présent, et le présent inéluctablement se nourrit du passé.It_(2017)_poster

Une structure sans doute un peu complexe pour les Américains. La production a donc préféré un scénario linéaire : le passé dans le premier opus, centré sur les années 1980 (alors que le roman se déroulait pour partie dans les années 50-60, et que le présent y était synchrone avec la parution du livre, en 1986), et le présent (le nôtre, cette fois) dans le second.
Mais Muschietti est un petit malin. Sous prétexte (ainsi l’a-t-il sans doute vendu aux producteurs) de rappeler au spectateur oublieux les événements du premier film, il a vraiment respecté, cette fois, la trame à double fond du livre. Et sans doute a-t-il tourné les épisodes passés auxquels nous assistons il y a deux ans, en prévision de la suite : les jeunes acteurs n’ont pas changé d’un iota dans l’intervalle, et de surcroît on nous promet une version DVD remaniée, qui sur 5 ou 6 heures reprendra exactement le fil narratif de King.

Je ne vais pas divulgâcher l’intrigue, puisque vous la connaissez. Mais je voudrais expliquer que ce second volet, infiniment supérieur au premier mais qui rassemblera moins facilement les éléments les plus passifs du public, ceux qui confondent cinéma et ingestion de pop-corn, est bien plus fidèle au vrai sujet du roman.
Et ce sujet, c’est la culpabilité.

Tout le monde a compris depuis la parution du livre que le « Ça » à masque de clown est, pour l’essentiel, le Ça freudien, les angoisses enfouies, les fantasmes, et prioritairement la Faute. C’est de toute façon le thème central de bien des livres de King : voir Carrie, où la gamine perturbée et douée de télékinésie était depuis son enfance atrocement culpabilisée par sa folle de mère (extraordinaire numéro de Piper Laurie dans le film de Brian De Palma — rappelez-vous, Piper Laurie est la jeune femme déjà pas bien nette qui prenait des poses style le Nighthawks d’Edward Hopper dans l’Arnaqueur de Robert Rossen, et séduisait pour un temps Paul Newman). Ici, « Bill » se sent coupable de la disparition de son jeune frère, « Ben » doit bien être responsable de quelque chose qu’il tente de cacher en mangeant plus que de raison et en sublimant son angoisse par la poésie, « Beverly » est accusée par son père incestueux d’avoir provoqué la mort de sa mère,« Eddie » est la victime consentante du Syndrome de Münchhausen de sa mère, « Mike » a laissé brûler ses camés de parents, and so on. Il y en a même un —« Stanley »— qui est si coupable qu’il préfère opter tout de suite pour la baignoire et le rasoir de Sénèque

Le monde de Stephen King est un univers sans résilience : on porte pour longtemps le poids de ses fautes imaginaires — les meilleures, les plus lourdes. Un certain Hugo Trauer a fait un roman violemment érotique, les Patientes, avec la tentative de cure psychanalytique de personnages pareillement hantés par la culpabilité, qu’ils tentent de gommer en s’enfonçant dans des délires masochistes. Et pareillement, la Beverly adulte vit avec un cogneur et manipulateur redoutable — et encore, Muschietti a gommé les éléments les plus trash du récit originel.
Ainsi s’éclaire le fait que certaines manifestations ne sont visibles que par les gosses eux-mêmes — et par ces adultes inaccomplis qui sont au cœur du second volet. Parce que le Ça freudien est enfoui en nous, et que ses remontées à la surface — Derry, c’est un inconscient géant à l’échelle d’une ville — se traduisent par des dérèglements de grande ampleur.

D’ailleurs, à la fin du film, la bande de gamins triomphants remonte la rue de Derry (pas vraiment un endroit pour passer vos prochaines vacances) et passe devant un cinéma où se joue le cinquième volet de Nightmare on Elm Street (les Griffes de la nuit / l’Enfant du cauchemar en version française), et l’on sait bien que Freddy Krueger, l’assassin d’ados armé de griffes redoutables, revient de l’inconscient de ses victimes pour les traquer. Un clin d’œil qui boucle une fin que d’aucuns pourraient trouver trop optimiste — et cette histoire de fins plus ou moins réussies ou plus ou moins ratées est un thème récurrent du film, sur lequel revient un antiquaire dont je ne vous dis rien parce que — chut…

Il ressort de ce (presque trop) long métrage que notre entrée dans l’âge adulte, ce n’est pas 18 ans et le droit de voter Macron, mais c’est la fin des cauchemars : nous ne sommes adultes que lorsque nous avons affronté nos démons — et pour certains, « ça » peut prendre une vie entière.

Jean-Paul Brighelli