Common decency

Vous ai-je déjà parlé de la SPE-IEP ?
C’est une classe en tous points d’exception, qui existe depuis une quinzaine d’années au lycée Thiers où j’enseigne — à Marseille. Les élèves, recrutés prioritairement dans les lycées difficiles de la ville, le plus souvent dans les Quartiers Nord, donc Maghrébins pour la plupart (sinon, Comoriens, ou Africains, et quelques Gaulois égarés, parce que nous recrutons aussi au-delà de la cité phocéenne) sont de jeunes bacheliers de milieu de gamme. Ni des cadors, ni des cancres. 13 ou 14 de moyenne — ce qui ne suffit pas d’ordinaire pour entrer en classe préparatoire. Leur idée est de préparer en un an le concours de IEP (et accessoirement celui de la Kedge Business School, qui est classée en septième ou huitième position des écoles de commerce françaises), qui en théorie se passe fin Terminale. En clair, on leur donne en un an ce qu’ils n’ont pas eu durant toute leur scolarité. Français, Philo, Sciences-Eco, Histoire, Langues. Sans compter des conseils vestimentaires, le sens de l’élégance n’étant pas, a priori, leur qualité dominante. Quand on n’a pas de fric, et qu’on arrive de nulle part et même parfois d’ailleurs, on s’habille comme on peut. De même, nous travaillons à les débarrasser du sentiment d’imposture, si commun dans les classes populaires (« les IEP ? ce n’est pas pour moi »). A noter que souvent, leurs profs de Terminale les auraient volontiers orientés vers des filières courtes, du type BTS. « Les études longues, ce n’est pas pour toi ». Il ne suffit pas que les élèves aient des ambitions : il faut que leurs enseignants les partagent, et les y poussent.

C’est une classe à petit effectif — ils sont 24, et pas un de plus (et aucune classe de remédiation, puisqu’il s’agit bien de cela, ne devrait avoir plus d’élèves). Admis dans le plus prestigieux lycée de Marseille : c’est presque émouvant, la première semaine, de les voir errer et peu à peu prendre leurs marques dans ces murs du XVIIIe siècle, ces classes avec cinq mètres sous plafond, eux qui arrivent d’établissements construits à la va-vite dans les années 1960. Le style Pailleron, si vous vous rappelez ce collège parisien qui s’enflamma jadis comme une allumette. Et encore, leurs lycées sont à peu près rénovés par une Région soucieuse de faire travailler les entreprises des copains. Quand on va voir les écoles primaires où ils ont fait leurs apprentissages — le collège Versailles par exemple —, on entre dans le septième cercle de l’Enfer. Ces derniers temps, les enfants y bossaient au milieu du chantier — parce que la municipalité, avant de céder la place l’année prochaine, a à cœur de faire travailler les…

Dans le meilleur des mondes pédagogiques, ce genre de classe n’existerait pas, parce que tous les élèves auraient reçu, durant leur scolarité, le même enseignement basé sur le même principe : les amener au plus haut de leurs capacités. En donnant aux déshérités les armes intellectuelles et les savoirs qui leur permettront de rivaliser avec les gosses de riches. En leur donnant la langue, et la culture qui va avec.
Mais nous savons bien qu’il n’en est rien, et que les « bons » établissements, privés ou publics, sont le refuge des nantis, grâce à une carte scolaire qui a habilement sanctuarisé les plus riches et ghettoïsé les déshérités, qui s’entassent dans les abattoirs rêvés par les idéologues. Car c’est sur ces élèves prioritairement que la désorganisation mentale amenée par le pédagogisme béat et bêlant est tombée le plus fort. Parce qu’ils n’ont aucun moyen, à la maison, de compenser ce que l’école ne donne plus — et surtout pas la culture, ni le langage.

La suppression envisagée du concours d’entrée à l’ENA, et sans doute à terme de toutes les grandes écoles, est un coup très rude porté à ce type d’étudiants, qui n’ont justement que les concours pour se distinguer, la partie « Etat-civil » de leur CV n’étant guère présentable… Ils ne sont pas « fils et filles de ». Ils ne sont personne. Seuls leur talent et leur travail leur permettront de devenir quelqu’un. La SPE-IEP, c’est la promesse ancienne de l’Ecole républicaine, maintenue par miracle ici alors qu’elle est oubliée partout ailleurs. C’est le principe ailleurs de toutes ces CPES, ces « prépas zéro » où l’on tente d’inculquer à des élèves méritants et triés sur le volet les bases scientifiques qu’on leur a primitivement déniées.

Les résultats du concours viennent de tomber. Huit élèves sur vingt-quatre ont réussi — qui à Aix, qui à Toulouse ou Grenoble. Les autres poursuivront leurs études en fac — nous leur attribuons 60 ECTS qui leur permettent d’entrer directement en deuxième année des filières Lettres / Sciences-Eco / Droit. Et les commissions paritaires chargés dans les universités de valider nos propositions n’ont jamais hésité à le faire, sachant que ce sont des étudiants sur-entraînés, travailleurs, et qui en veulent, comme on dit. Au pire, ils feront des enseignants de qualité. Au mieux, l’une d’entre eux est devenue avocate fiscaliste d’entreprise. Adieu les Quartiers Nord… Adieu, les familles tentaculaires, le français mâtiné de mauvais arabe, les hurlements, la télé à fond, le foot et les dealers.
Les heureux lauréats nous ont tous, sans exception, remerciés — par mail, puisque les cours sont arrêtés. Dans des termes très chaleureux. « Merci pour cette année, pour vos enseignements (un peu immoraux pour certains), pour votre patience avec des élèves aussi « naïfs » que moi… Bref, merci pour tout monsieur JPB. Je vous en suis très reconnaissante ! » dit l’une (et au départ, ce n’était pas gagné…). « Merci. C’est grâce à vous », dit une autre. Et une troisième : « Je vous avoue que j’en suis encore surprise, en effet, en tant que professeur je n’aurai pas parié mon admission au vue de mes difficultés. Je vous remercie donc pour vos cours, animés et sujets aux débats ainsi qu’à la réflexion. Suite à vos conseils, je vais poursuivre mes efforts dans mon expression orale pour être une élève digne de sciences politiques. Il est vrai qu’un professeur comme vous ne s’oublie pas. »
Réponse évidente de notre part, quasi copiée-collée : « C’est d’abord grâce à votre travail que vous avez réussi — et bonne route ! »
Et ceux-là iront aussi loin que les porteront leurs ailes.

Evidemment, je pense chaque jour à tous ceux que nous avons abandonnés en rase campagne. Nous avons environ 700 demandes pour 24 places, et nous ne prenons pas les meilleurs, parce que nous nous méfions de notre propre réputation : en banlieue parisienne, les CSP++ ont compris qu’il pouvait être bon d’inscrire leurs enfants dans les lycées partenaires de Sciences-Po Paris — de sorte que 40% de ceux qui y entrent au nom de la discrimination positive voulue par Richard Descoings appartiennent en fait à des classes qui ne sont guère populaires… Nous scrutons donc soigneusement les dossiers, nous trions dans le flot non les meilleurs (cela n’aurait aucun sens) mais ceux qui comme on dit paraissent en avoir sous la pédale. En écartant ceux qui seront de toute façon recrutés ailleurs en prépas — ou ceux qui ont fait leur scolarité dans des établissements privés. Ce qui nous intéresse, c’est le peuple de l’abîme, comme disait Jack London.
Ce peuple-là est reconnaissant de ce que l’on fait pour lui. Il lui paraît donc naturel de remercier — et c’est très agréable. La « common decency » chère à George Orwell et à Jean-Claude Michéa s’exprime là dans toute sa force : le sens de ce que l’on doit, allié à un sentiment de fierté et de conscience de classe.

Et pendant ce temps-là, les enfants de bourgeois regroupés en Hypokhâgne pensent que nous leur apportons ce qui leur est dû. Que leur passage en khâgne est de droit — même quand ils ont lourdement pratiqué l’assiduité aléatoire. Qu’il est bien normal que je me sois décarcassé à leur donner un peu de culture, eux qui dans leur écrasante majorité n’en avaient aucune. Parce que les établissements où se regroupent les bourges sont eux aussi frappés par le pédagogisme le plus forcené, et qu’on ne leur a rien appris — mais ils ont la famille pour compenser. Ceux-là sont allés régulièrement passer leurs vacances en Angleterre ou en Espagne pour apprendre la langue. Les autres ne dépassent guère les plages du Prado.
Morgue et prétention en bandoulière, ils viennent faire leur marché en classe, ils y butinent ce qui les arrange (et cette année, à quelques exceptions près, la Littérature française ne leur disait trop rien) auprès des enseignants prêts à pactiser avec les futurs cadres de la France. Parce que ce sont eux qui rafleront les meilleures places. Après tout, c’est de cette section qu’est sorti le petit Emmanuel, comme je le rappelais il y a deux ans.
Ils ont rencontré Bourdieu en Sciences Sociales. Juste de quoi faire passer dans leur moelle épinière un soupçon de culpabilité. Délicieux frisson, corollaire de leur bonne conscience. Il en est de la culpabilité comme du Benedicite avant les repas : cela permet ensuite de faire bombance. De se goinfrer. De se gaver.
Une seule élève de cette classe m’a envoyé un mot de remerciement — une petite Maghrébine non admise à passer en khâgne, parce qu’elle a été l’heureuse bénéficiaire d’un apprentissage bancal du lire-écrire, en CP, qui lui a occasionné l’une de ces dyslexies « apprises » facturées plein pot par les obsédés de la méthode idéo-visuelle et autres disciples des Goigoux, Foucambert et Meirieu.
Un petit mot trop gentil :
« L’année s’achève, elle aura été riche pour moi autant scolairement qu’humainement, je voudrais en profiter pour vous remercier.
« Sachez qu’avant même d’entrer en prépa BL, je connaissais votre personnage et tout ce qu’on raconté sur vous, à vrai dire vous avez été à la hauteur de mes attentes, dés le premier cours j’ai compris que la littérature allait devenir ma matière préférée et pour cela je vous en remercie.
« Grâce à vous j’ai découvert le plaisir de lire un texte, de le comprendre, d’avoir envie de le partager, et surtout voir au delà.
« Merci également d’avoir pointé et de m’avoir aidée à gérer mes lacunes.
« Au début de l’année vous nous demandiez « pourquoi nous étions là ? Pourquoi avoir choisi la BL ? »
« Eh bien maintenant je peux vous répondre,
« C’était pour vous avoir comme professeur. »

Dragueuse ! Bonne route à elle. La plupart de ses condisciples, à quelques remarquables exceptions près, valent-ils la corde pour les pendre ?

Les pauvres disent merci. Pas par servilité : par décence. Parce qu’ils ont le sentiment de devoir le faire, l’idée que tout service rendu mérite un retour. Et qu’il n’y a rien d’humiliant à le faire.
Les riches pensent que nous nous acquittons d’un devoir en leur faisant cours.

Peut-être ma prédilection pour les classes déshéritées vient-elle de ma propre enfance. Peut-être traîné-je à mes basques le souvenir du quartier si pittoresqueBois-Lemaitre
où j’ai passé toute mon enfance et mon adolescence (et en ce temps-là, un immeuble de 4 étages n’avait pas d’ascenseur). Bois-Lemaître, adossé au Petit Séminaire et à Frais-Vallon, était une riante cité-dortoir, mal desservie à l’époque par des autobus aux horaires distendus et incertains. Pas tout à fait l’école de la rue, mais personne n’y était né avec une cuillère en argent dans la bouche.
C’est pour rendre en partie ce que l’on m’a donné que je me suis fait prof — et pas pour autre chose. C’est d’ailleurs pour ça que je le suis resté, alors même que l’on me proposait de travailler ailleurs — dans l’édition, entre autres. Pour ça que j’ai supporté mes 5 ans de collège rural, mes 12 ans dans la mère de toutes les ZEP, à Corbeil-Essonnes, mes 10 ans de lycée technique à Montpellier. C’est pour ça que je préfère ma SPE-IEP à toutes les prépas « classiques ». Parce que les élèves savent dire merci — et s’envoler ensuite.

Jean-Paul Brighelli