Choc des civilisations

Ce sera peut-être LA photo des Jeux olympiques :C’étaient les sélections pour la compétition de volley. À gauche Doaa Elgobashy, équipe d’Egypte. À droite, Kira Walkenhorst, de l’équipe allemande. Hijab exigé contre bikini de rigueur. L’Allemande porte les couleurs de sa nation. L’Egyptienne aussi, en un sens. Sa nation, c’est l’islam. Pas une nation : juste le califat mondial. La photo a fait le tour du Web en un instant.
« Je porte le hijab depuis dix ans », a précisé l’Egyptienne. Elle en a 19. elle a donc commencé enfant. Toutes mes félicitations à celles et ceux qui pensent qu’une petite fille est un objet de désir sexuel.
Roger Cohen, le grand humaniste du New York Times, veut voir « deux femmes, deux croyances, deux codes vestimentaires rassemblés par le sport ». Et d’enchaîner sur le traitement différentiel des femmes, du rôle des femmes, de la sexualité des femmes, des vêtements et des ambitions selon les « civilisations ». « Souvent présenté, explique-t-il, comme « une histoire d’émancipation occidentale versus la soumission islamique ». Ce qui, ajoute-t-il aussitôt, est « une caractérisation inadéquate ». Ça, c’est de la diplomatie !

Je ne vois pas très bien comment caractériser autrement ce qui est soumission là-bas et libération ici.
J’entends d’ici les pseudo-féministes chiennes de garde, les bobos de tout poil, les sociologues d’IUFM et d’ESPE, s’exclamer et dire que la libération, ici, est toute relative, bla-bla-bla. Vas-y vivre ! L’Egypte sous le voile — sinon, tu es violée place Tahrir. L’Arabie saoudite sous la burka ! Et le Nigéria dans les bras des guerriers de Boko Haram !

Pour l’année 2016-2017, l’Inspection générale, qui s’exprime toujours de façon subtilement déviée, a donc mis les Lettres persanes au programme des classes prépas scientifiques. Je conseille à tous ceux qui n’ont pas lu depuis longtemps le roman de Montesquieu d’aller y voir : deux Musulmans (persans, donc chiites — pour ce que ça change…) viennent en Occident prendre une gorgée de Lumières. Pendant ce temps, à Ispahan, le harem se révolte, et la favorite préfère se suicider que d’accepter de rentrer dans les chaînes. À part ça, « c’est mon choix », comme disent les deux pauvres victimes interviewées par Roger Cohen dans le même article. Ce qui manque à ces journalistes américains, c’est d’avoir un peu de conscience politique et de savoir additionner aliénation et syndrome de Stockholm.

Retour aux Jeux. En judo, 16èmes de finale des + 100 kilos — la catégorie dans laquelle a brillé Teddy Riner —, l’Israélien Or Sasson affrontait un Egyptien, Islam El Shehaby. Il l’a explosé — ça arrive. À la fin du combat, il a voulu lui serrer la main — « sans rancune »… Et qu’a fait l’Egyptien ?Voilà. Le communautarisme, il est là. Le différentialisme aussi. Et le racisme. On ne touche pas un Juif. On ne touche pas une femme impure. Et on occupe le terrain, à commencer par le champ médiatique et les plages corses. On utilise toutes les ficelles et les opportunités de la démocratie, celles qu’ils s’empresseraient de supprimer s’ils venaient au pouvoir : on porte plainte quand un organisme privé finit par renoncer à la journée Burkini à Plan-de-Campagne, ou quand la mairie de Cannes, entre autres, veut interdire ce sac à femmes si seyant sur ses plages. Et les maires ont bien raison de plaider le risque de dérapage, parce qu’en Corse, c’est à cause de burkinis (un symbole communautariste qu’Edwy Plenel, lou ravi, persiste à présenter comme un vêtement ordinaire) que de jeunes Maghrébins ont agressé des Corses à coups de haches et de harpons, samedi dernier à Sisco. Un événement que les médias français ont admirablement édulcoré pendant deux jours, présentant comme une rixe entre bandes ce qui était en fait une agression délibérée de la part de gens qui se croient chez eux — ce qui, dans leur esprit, exclut les autres. « Logique de caïdat », a balancé le procureur de Bastia. Il n’y a guère qu’à Marianne (bon sang, qu’est devenue Marianne ?) que l’on veut croire que le burkini n’était pour rien dans l’affrontement — rien que des méchants Corses ! Où ont-ils pêché cette Delphine Legouté ? Au Lab d’Europe 1, elle aussi ?
D’accord, c’est moins grave que d’égorger des prêtres dans une église ou de lancer des camions sur la foule un 14 juillet. Mais l’idée est la même : exprimer une différence qui se veut qualitative — nous sommes le Bien, disent ces énergumènes, et vous êtes le Mal.
Et nous, nous hésiterions à dire que d’un côté du filet il y a la liberté, et de l’autre l’esclavage ?
Ah oui, j’oubliais : l’Allemagne a pulvérisé l’Egypte, 21-12 / 21-15. Quatre demi-finalistes, cela fait huit jeunes femmes en bikini.
Les Egyptiennes peuvent aller se rhabiller.

Dans leur lancée, les Allemandes ont aussi écrasé deux sets à rien le Brésil en finale. Allez, bikini contre burkini, for your eyes only.                                                          Jean-Paul Brighelli