Conciles cadavériques

Jean-Paul Laurens (1838-1921), le Concile macabre — le pape Formose et Etienne VI, 1870Jean-Paul Laurens (1838-1921), le Concile cadavérique — le pape Formose et Etienne VI, 1870

En janvier 897, le nouveau pape, Etienne VI, sous la pression des Spolétains, partisans de Guy de Spolète contre son rival Arnulf de Carinthie, fait exhumer le corps de Formose, son prédécesseur sur le trône de saint Pierre, et convoque un synode. Après avoir fait revêtir le cadavre des ornements sacerdotaux, il organise son jugement post mortem. Les procès politiques étant à la justice ce que la musique militaire est à la musique, on coupe les trois doigts de la main droite avec lesquels Formose avait béni Arnulf, on le dépouille de ses vêtements pontificaux « auxquels collaient les chairs putréfiées », dit Daniel-Rops, puis ses restes pourrissants sont abandonnés au peuple qui le jette dans le Tibre.
À noter que la même année Etienne VI est déposé et étranglé dans sa prison à la faveur d’une émeute. Sic transit.
En 1661, le roi Charles II, revenu sur le trône d’Angleterre, fit exhumer les dépouilles d’Olivier Cromwell (mort en 1658), de Henry Ireton (mort en 1651) et de John Bradshaw (mort en 1659), responsables de l’exécution de son père Charles Ier en 1649, et les fit « hanged, drawn and quartered », selon le rituel appliqué outre-Manche aux criminels d’Etat. La tête de Cromwell fut exposée sur un pieu devant l’abbaye de Westminster jusqu’en 1685. Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon, comme disait (paraît-il) Charles IX de France.

Ce sont là des pratiques sanctifiées par la tradition et les tribunaux. Les temps modernes, disais-je récemment, sont fort propices à de telles exécutions. Il faut exhumer les restes de Gauguin, dans le cimetière d’Atuona (île d’Hiva Oa, archipel des Marquises), et soumettre à la juste vindicte populaire le squelette de cet infâme tripoteur de très jeunes filles. Tant qu’à faire, il faut faire pression sur l’Arabie saoudite — surtout que ça marche très bien, les pressions sur l’Arabie saoudite — pour qu’elle fasse de même avec Mahomet, dont la dernière épouse, Aïcha, avait 9 ans à peine.
Ou, plus près de nous, exhumons les restes de Sade, qui en 1774 s’enferma dans son château de Lacoste avec une dizaine de très jeunes filles et les endommagea sévèrement dans sa folie érotique — et il n’avait pas l’excuse, lui, d’avoir trop fumé de chichon…
Ça ne manquerait pas de gueule, un procès de la momie de Sade… Manque de pot, il a été enterré à Charenton dans un coin du jardin de l’asile d’aliénés, et quoi qu’ait pu inventer l’excellent Jacques Chessex (le Dernier crâne de M. de Sade, 2009), on n’a jamais retrouvé ni son corps, ni son crâne, dont le pilonnage ferait tant de bien à nos vertus modernes. Bah, il suffira de pilonner ses œuvres, où de très jeunes filles sont régulièrement soumises à des exactions inavouables. Peut-être pourrait-on le brûler en effigie — ce fut tenté de son vivant à Aix-en-Provence, en septembre 1772. Comme quoi on n’a pas attendu le juge Lynch pour pratiquer la chose.
Faute de cadavre, il reste la possibilité de crucifier les vieillards. Prenez Roman Polanski, 86 ans, prenez Gabriel Matzneff — 83 ans, et pas en bon état. Ça aurait de la gueule, de les tirer à quatre chevaux.

Je ne suis pas un grand amateur de la littérature matzneffienne. Trop d’affèteries stylistiques, même s’il écrit infiniment mieux que tout ce qui se publie aujourd’hui. Et je ne me suis jamais persuadé que l’autofiction est un genre littéraire avouable. Quant à sa tendance au tourisme sexuel, je trouve ça répugnant. Sans doute faut-il mettre en partie sur le dos d’une période où l’on s’acharnait à interdire les interdits la complaisance ont il a bénéficié des décennies durant.
A noter toutefois qu’il est faux de dire que la justice fermait les yeux sur tous les détournements de mineurs. Gabrielle Russier, pour avoir aimé l’un de ses élèves de Terminale, qui à bientôt 18 ans en paraissait 20, a été condamnée par la justice et acculée au suicide — en 1969 : l’après-68 n’avait pas si bon dos que ça.
C’est que c’est très mal de coucher avec ses élèves mineurs… La justice, qui a décidé, sans dépôt de plainte, d’enquêter sur les faits dénoncés par Vanessa Springora, devrait enquêter de son propre chef sur bien d’autres affaires mettant en cause bien d’autres personnalités.
Parce que toute l’affaire Matzneff tient à ce que l’écrivain a un nom. Il s’appellerait Dupont ou Dupond et serait un quelconque vulgum pecus, je ne crois pas que Grasset aurait monté une aussi jolie affaire éditoriale sur ses débauches passées.

« Consentement », dit Vanessa Springora — et d’évoquer la notion d’« emprise ». Je ne ferai pas l’injure de rappeler à cette dame, qui est éditrice et qui a dû voir passer et lire bien des livres, que toute histoire d’amour fonctionne sur l’emprise. À sens unique ou à double sens. Aimer, c’est être dépossédé de soi :
« Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée,
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée »,
comme disait Phèdre.
Comme je ne lui ferai pas l’offense de lui expliquer que le pygmalionisme — qui n’est jamais que la généralisation de la relation antique entre l’éraste et l’éromène — est au cœur de bien des amours, surtout quand il existe un écart d’âge entre les partenaires (et dans le mythe antique de Pygmalion, ce n’est pas forcément Galatée qui est la plus à plaindre). Mais sûr que s’il vivait aujourd’hui, Alcibiade serait tenté de dénoncer les méthodes pédagogiques de Socrate, qu’a si bien illustrées (parmi tant d’autres) Edouard-Henri Avril — dans le De Figuris Veneris (1906) :Édouard-Henri_Avril_(19)

Mais à l’époque, à lire le Banquet, il ne s’en plaignait pas.

Alors, entendons-nous. La pédophilie est un crime puni par la loi, fort bien — tout comme le viol ou le meurtre, sauf que les tribunaux récemment ont montré bien de la compréhension pour tel ou tel criminel sous prétexte d’« intoxication » ou d’écart culturel. Que la question du consentement soit difficile est une évidence, et je plains les juges confrontés à l’appréciation des affaires portées devant eux. Qu’il arrive que certains et certaines, pour se débarrasser de tel épisode de leur passé, chargent leur ancien partenaire est une autre évidence. Il arrive même qu’ils inventent complètement des séquences entières, et y croient eux-mêmes durs comme du fer.
De là à chasser en meute et à s’acharner sur les cadavres ou les presque cadavres, alors même qu’il y a prescription selon les termes de la loi, il y a un pas que je ne franchirai pas. Les hallalis me répugnent, qu’ils s’exercent sur un animal ou sur un homme. Enfin, j’aimerais être sûr que ceux qui aujourd’hui hurlent au loup ont une conscience pure, à tous égards — et sont habilités à jeter la pierre à la femme adultère, comme aurait dit le Christ.

Jean-Paul Brighelli