Coronavirus : le fantasme de la barrière

Il y a quelques années, un jury ingénieux du CAPES d’Histoire-Géographie proposa, à l’oral, ce beau sujet : les murs. De la Grande Muraille au mur de Trump (qui vient de s’écrouler sous l’action du vent), en passant par celui de Berlin ou ceux de Palestine, aucun mur n’a jamais réussi à contenir ceux qu’il était censé refouler. Les Pictes traversaient le mur d’Hadrien dans les deux sens, les Mongols ont conquis l’empire des Hans, les latinos passent toujours gaillardement le Rio Grande, Allemands de l’Est et de l’Ouest fraternisent (enfin, pas tant que ça…), et les Palestiniens creusent des tunnels sous les fortifications israéliennes. La Terre sainte est devenue un saint gruyère.

Ni le « mur de la peste », bâti à la va-vite lorsqu’il s’avéra que le Grand Saint-Antoine avait ramené d’Orient, avec ses balles de coton, quelques rats hantés de puces hantées du bacille de la peste. On eut beau, depuis Bouc-Bel-Air, tirer sur les Marseillais qui tentaient de fuir leur cité contaminée, on essaya bien de se réfugier dans des bastides fortifiées, la peste tua tout ce qu’elle voulait — jusqu’à satiété. Ainsi s’arrêtent les épidémies — faute de victimes. Ne subsistent de cette tentative dérisoire que des amas de pierres, et les touristes s’étonnent de ces saignées dans les garrigues.unnamed

La littérature abonde en récits des temps de peste. Les conteurs du Décaméron passent le temps en se racontant des histoires salaces, pendant que la mort rôde au dehors, attendant l’ouverture fatale. Comme dit Boccace : « Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n’importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec leurs trépassés. » Sic transit. En attendant, buvons frais.
Et ceux d’Edgar Poe, dans le Masque de la mort rouge, sont les convives de la toute dernière fête. Eros juste avant Thanatos. Et le conteur de conclure :
« On reconnut alors la présence de la Mort rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l’orgie inondées d’une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
« Et la vie de l’horloge d’ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les ténèbres, et la ruine, et la Mort rouge, établirent sur toutes choses leur empire illimité. »

 Nous en sommes là avec le dernier virus chinois — dernier d’une longue série. Cette fois-ci ce ne sont pas les chauves-souris, créatures de la nuit, mais les serpents, messagers des Enfers, qui en sont responsables. Ou Xi Jinping. Une xénophobie démente accompagne les progrès du virus (à ce jour, 213 morts — la grippe l’année dernière, dans le monde, a tué entre 200 et 300 000 personnes, dont 6000 en France — petit cru). Ce n’est pas pour ça que l’économie du pays s’est cristallisée sur les masques sanitaires.
Une xénophobie démente habite ces peurs. Démente et globalisée : le Japon se rassemble derrière le hashtag #ChineseDon’tComeToJapan. À Singapour, des dizaines de milliers de personnes ont demandé par pétition au gouvernement d’interdire toute entrée de Chinois dans leur micro-Etat. À Hong Kong, en Corée du Sud et au Vietnam, les commerces et les entreprises affichent à l’entrée un « No Chinese » réconfortant pour les relations humaines. Et le Courrier Picard (ils sont cernés par les Chinois, à Amiens ?) a titré sur l’« Alerte jaune »860_une-courrierpicard-alerte-jauneavant de s’excuser deux jours plus tard, devant les protestations des Asiatiques, qui non contents d’être la cible des malfrats qui les pensent tous riches, sont désormais rejetés sur la seule couleur de leur peau.
Si le virus venait du Maghreb, en ferait-on autant ? La question se pose, dans un pays où une lesbienne maghrébine et athée ne reçoit aucun soutien ni des féministes ni des LGBT. Ce ne sont peut-être pas des salopes, mais ce sont tous des connards.
Cerise sur le gâteau, les « rapatriés » (on dirait les survivants d’une grande catastrophe) français du Yunnan sont mis en quarantaine dans un club de vacances gardé comme un camp de concentration juste en face de Marseille. Ils se font du souci, à Carry-le-Rouet, pour leur oursinade du week-end…Pendant ce temps, un vrai danger — une infection à pneumocoque — rôde dans la ville, et n’effraie, pour le moment, que les dockers qui font valoir leur droit de retrait, au grand dam des patrons.
D’autant que ledit virus, de l’avis des spécialistes, ne présente pas de danger particulier — moins que la grippe saisonnière, qui a déjà fait 22 morts en un mois, pendant que le nCov 2019 n’en a fait… aucun. Mais en attendant, on construit des murs.Pour mettre la bêtise à l’abri, probablement. De quelle peur indicible cette psychose est)-elle le nom ?

Il y a un domaine en tout cas où le coronavirus lui-même est un mur efficace : celui de l’information. Depuis que les étranges lucarnes distillent leur poison viral, on ne dit plus mot des retraites — qui vont leur bonhomme de chemin, pressurant lentement mais sûrement tous les gagne-petit —, ni de l’improbable augmentation du salaire des enseignants, ni des E3C qui sont la grande farce de ce baccalauréat new style, ni des communautaristes qui exultent, ni des islamistes qui grignotent. Bravo aux Chinois pour avoir réussi à réconcilier les Français sur leur dos — qui est large.

Jean-Paul Brighelli