
Jean-Léon Gérôme, Vente d’esclaves à Rome, 1884
Quand le marchand vous met à nu, que cacher ?
Gérôme n’hésite pas : l’esclave proposée à la vente se cache le visage. La honte réside dans l’identification, pas dans l’exhibition forcée de tel ou tel trésor de l’anatomie. Elle est dans le nom que l’on pourrait mettre sur un visage — ce qui nous incite à penser que la jeune fille pourrait être reconnue, qu’elle est une Romaine punie par son maître. Vendue comme esclave, auprès d’un public averti, après avoir été soumise. Pour la châtier ou simplement par nécessité financière. Ou par jeu.
Dans la toile de 1884, nous sommes du côté des spectateurs ou des amateurs susceptibles d’enchérir (je suis fasciné par ce mot, qui évoque à la fois la transaction financière et le sentiment — comme si dans tout sentiment se nichait une transaction).
D’un point de vue strictement pictural, Gérôme fait preuve d’une créativité mesurée. Non seulement il se conforme aux codes de l’Académisme le plus strict — et je rappelle que j’entretiens sur Facebook une page intitulée Gloire à l’Art pompier —, mais il se contente de romaniser ce qu’il avait orientalisé dans son tableau de 1866 sur le Marché d’esclaves :

Et certes l’orientalisme a longtemps été pourvoyeur (autre mot magnifique qui dit bien ce qu’il veut dire : il est pour les voyeurs) de beautés dénudées. Nous avons vu précédemment que la police impériale traquait les photographes amateurs de nymphettes — et Nadar ne fut pas le dernier à fournir aux peintres de sujets déjà installés dans la pose souhaitée. Ainsi « Mariette » — ou Christine Roux, si vous voulez l’état-civil complet :

Mais c’est là la pierre de touche de la différence entre l’art et la photographie qui n’est jamais que représentation du réel. Voir ce qu’en dit Baudelaire dans son Salon de 1859 :
« Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est celui-ci : « Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de la nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette).
« Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu. » Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son messie. Et alors elle se dit : « Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art c’est la photographie ».
L’Art n’est pas la nature, alors que la photographie la restitue ¬ comme on restitue un repas trop copieux. La photographie est un dégueulis de réalité.
Mais dans la version inversée de 1886

nous voici, nous amateurs de peinture, de l’autre côté du spectacle. La femme se cache toujours le visage afin que les clients ne la reconnaissent pas, mais ce faisant, elle exhibe pour nous les deux globes satinés entre lesquels niche la bouche d’ombre, comme disait Hugo qui en avait vu quelques-unes… L’espace se démultiplie : il y a la foule des clients d’un côté, et de l’autre, la foule des vrais amateurs de beauté, qui guettent les révélations de cette fente prophétique — le trou de la Sibylle, dit Rabelais. C’est au chapitre 17 du Tiers Livre. Après avoir écouté la prédiction obscure de la Sibylle, Panurge et Epistémon assistent à son départ :
« Ces parolles dictes, se retira en sa tesnière, et sus le perron de la porte se recoursa, robbe, cotte et chemise jusques aux escelles, et leurs monstrait son cul. Panurge l’aperceut, et dist à Épistémon : « Par le sambre guoy de bois, voylà le trou de la Sibylle ». »
Inutile de rappeler qu’il s‘agit d’une allusion à la Sibylle de Virgile (Enéide, chant III, vers 442 et sq.) :
« Tu pourras y voir une prêtresse en délire qui, au fond de son antre, chante les destinées, et dont elle confie à des feuilles d’arbre les lettres et les mots. Tous les oracles que la vierge a tracés sur ces feuilles, elle les range en bon ordre et les met à part dans sa caverne. Ils restent en place sans se déranger. Mais que les gonds viennent à pivoter, et la porte laissera un vent léger les soulever et bouleverser leur tendre frondaison. Après quoi la vierge n’essaie pas de les attraper quand ils voltigent dans sa caverne et ne se soucie jamais de les remettre à leur place ni de les réunir : on s’en repart sans avoir obtenu de consultation et on ne pense que pis du siège de la Sibylle. » (trad. Paul Veyne).
Ce « vent léger », dans cette histoire de fesses, appelle invinciblement l’idée du pet — seule expression directe et toute rabelaisienne de la prophétesse, dont l’appréciation et l’interprétation sont laissées au pauvre quémandeur de destin.
Et face à ces fesses (l’histoire du tableau n’est-elle pas une dialectique de face et de fesses ?), que sommes-nous d’autre ?
Jean-Paul Brighelli



Ben dites donc !
J’ai bien l’impression que c’est la première fois que le Maestro approfondit un sujet abordé dans le billet N-1 !
(qui plus est,semble-t-il, en se servant de documents iconononogragraphiphiques que le commentariat avait dénichés)
En étiez-vous propriétaire ?
Et qu’en avez-vous fait ?
Propriétaire de rien;je n’ai fait que laisser traîner mon chalut.
Un site assez riche (avec un texte parfois un peu touffu mais pas con ni confus) dont je crois avoir omis de donner l’adresse:
https://artifexinopere.com/blog/interpr/peintres/gerome/le-paragone-chez-gerome/
L’auteur du texte vous aura (un peu) plagié. (Le recto-verso comme procédé!)
Qu’il soit pardonné.
Jean-Paul Brighelli
24 mai 2026 à 15h01
En étiez-vous propriétaire ?
Et qu’en avez-vous fait ?
———————–
Mais que vouliez-vous donc que Lormier en fît, si ce n’est énoncer un chapelet de platitudes ?
Ce qui fut fait.
Et face à ces fesses (l’histoire du tableau n’est-elle pas une dialectique de face et de fesses ?), que sommes-nous d’autre ?
Souvenir de La Vielle Trousse fréquentée pendant les années clodoaldiennes et évoquée naguère ici même.
(NDL La vieille Trousse gargotte vaguement orientalisante du Boulevard Saint Germain.
On vous plaçait en vous proposant: femme en face et homme en fesse…ou une formule approchante;c’est si loin…je ne sais plus très bien.
Je me souviens bien du: « si vous avez payé,vous pouvez dégager » et aussi quand on choisissait sur le menu: « prenez pas ça,c’est dégueulasse.)
Le stéréoscope donne l’illusion du volume, mais il ne montre pas le recto et le verso en même temps.
Il faut quand même y revenir et,pour commencer, lire la description séminale faite par Charles Wheatstone (oui, c’est le Wheatstone du pont de Wheatstone, j’ai vérifié)
https://stereosite.com/collecting/the-birth-of-stereoscopy-wheatstone-on-binocular-vision-1838-original-source/
enchérir (je suis fasciné par ce mot, qui évoque à la fois la transaction financière et le sentiment — comme si dans tout sentiment se nichait une transaction).
Sûrement pas un hasard.
Wheatstone ne fit pas prépa ;chose étrange,il découvrit l’électricité dans un livre…
Un autodidacte,au moins au début …qui devint professeur à King’s College;
https://www.kcl.ac.uk/people/professor-sir-charles-chas-wheatstone
« Ce « vent léger », dans cette histoire de fesses, appelle invinciblement l’idée du pet — seule expression directe et toute rabelaisienne de la prophétesse, dont l’appréciation et l’interprétation sont laissées au pauvre quémandeur de destin.
Et face à ces fesses (l’histoire du tableau n’est-elle pas une dialectique de face et de fesses ?), que sommes-nous d’autre ? »
——————————-
Belle chronique pleine d’érudition et de sagacité, qui trouve ci-dessus une conclusion digne de ce qui la précède.
Mais n’en doutez hélas pas :
– votre interprétation du « vent léger » évoquant un pet vous vaudra a coup sûr de la part de Lormier le qualificatif de « délirante »,
– et votre phrase « l’histoire du tableau n’est-elle pas une dialectique de face et de fesses? » sera sans doute qualifiée par ECHO de « banalité déguisée ».
Les pôvres…
🙂
Pas mal, PMm – 😁!
« sagacité » : ne serait-ce que ce mot « enchérir » (« je suis fasciné par ce mot, qui évoque à la fois la transaction financière et le sentiment — comme si dans tout sentiment se nichait une transaction »).
On peut aussi (r)ajouter un « r » à « enchérir »…
Don Quichotte enfourche son dada et pourfend ses moulins à vent favoris…
A vent ?
Etonnant que la prophetesse rabelaisienne qui se retrousse (du mauvais côté certes) ne lui inspire pas un comentaire féministe (se retrousser et montrer son sexe serait un acte féministe – j »ai oublié le mot savant qui désigne cet acte) …
La photo restera-t-elle longtemps encore « pourvoyeuse » * du réel ?
Pour ceux qui mitraillent sans jamais aucun discernement,
par exemple ce qu’ils consomment à table – on en arriverait en effet presque à un « dégueulis de réalité » ! –
certes ; l’habitude n’est pas encore sur le point de se perdre.
Mais quid des retouches, des filtres, voire des manipulations, de bien de ces « fake » qui abondent dans les « news » ?
* « pourvoyeur (quel mot magnifique en effet ! ) – Encore un grand merci à JPB (oui je sais) ;
l’art pompier, Baudelaire, Hugo, jusqu’à Rabelais, et même Virgile !
La « grotte de la Sybille » : strictement rien à voir avec la grotte, ou « caverne » de JR (Pont-Neuf, Paris) ; pauvres de nous…