De l’Histoire contrefactuelle et autres uchronies

Les vacances servent au moins à ça : combler notre abyssal retard de lectures.
Pour moi, sur ces deux premiers jours, ce fut donc Pour une histoire des possibles, de Quentin Deluermoz (Maître de conf’ à Paris-XIII) et Pierre Singaravélou (Professeur à Paris-I), paru au Seuil un peu plus tôt dans l’année.
Mauvais titre, qui d’un côté ne dit pas grand-chose, et de l’autre n’a pas le côté accrocheur qui lui attirerait un public autre que celui des spécialistes. Ni le titre, ni la couverture, énigmatique pour les non-initiés. Je parierais que ça n’a pas été un grand succès. Dommage.
Le sous-titre (mais il n’apparaît que sur la page de garde) est plus explicite : « Analyses contrefactuelles et futurs non advenus ». Quelqu’un au Seuil n’a pas fait son boulot.

Il y a pourtant de quoi butiner là-dedans — et en faire son miel.
Le contrefactuel est cette part de l’Histoire qui commence par « what if » (oui, en anglais, parce que si le mécanisme est universel, l’utilisation systématique en Histoire est surtout le fait d’historiens anglo-saxons, comme il est convenu d’appeler ces gens étranges qui se nourrissent de McDo et de sauce Marmite). Comme dit Nietzsche, souvent convoqué par les deux historiens, « la question « Que se serait-il passé si cela et cela n’avaient pas eu lieu ? » est presque unanimement regardée avec défaveur, et cependant c’est précisément cela qui est la question capitale ».
Evidemment — et nos auteurs commencent par là —, cela débouche très vite, en littérature, sur les uchronies, la réécriture du futur (notre présent en général) en fonction d’un passé qui aurait choisi une autre option que celle adoptée par les événements : si le nez de Cléopâtre avait été plus court…
En général, on choisit un événement majeur — un turning point, disent les anglicistes susnommés : la bataille de Poitiers (perdue ou gagnée par les Sarrasins, qui auraient du coup islamisé l’Europe avec 1300 ans d’avance), la découverte de l’Amérique (par un aventurier génois ou un amiral chinois ?) ou la fin de la Deuxième guerre mondiale (Hitler a-t-il ou non perdu — non, dit Philip K. Dick dans le Maître du haut château). Ou la bataille de Waterloo, dont Louis Geoffroy (in Napoléon et la conquête du monde, paru en 1841) imagine qu’elle fut gagnée par l’empereur (une hypothèse utilisée pour Borodino par Giscard d’Estaing, dans une uchronie qui ne fit pas date, la Victoire de la grande armée — Plon, 2010) et dont il fait le départ d’un empire mondialisé — Buonaparte 200 ans avant Goldmann Sachs.
Rappelons au passage que le héros du Voyageur imprudent de Barjavel (Denoël, 1944) décide d’expérimenter par lui-même une hypothèse audacieuse en allant tuer ce même Bonaparte à Toulon en 1793. Mauvais plan. C’est comme ça que l’on se retrouve coincé dans une boucle temporelle…

En fait, expliquent les auteurs, les historiens (les vrais) utilisent sans cesse le contrefactuel pour essayer la validité de leurs assertions, et cette démonstration, qui constitue l’essentiel du livre, est tout à fait passionnante. Le What if (si Churchill avait eu un accident mortel dans les années 1930, si Louis XVI avait réussi sa fuite au-delà de Varennes en 1791, ou si Jésus avait été empoisonné enfant au cyanure de potassium, selon l’hypothèse de Jacques Rigaut), confronté au faisceau des faits, permet d’évaluer le poids exact d’un événement isolé (ou pas si isolé que ça) ou d’un grand homme — ou supposé tel : les décisions de Louis-Philippe, le roi à tête de poire, après février 1848, ne pouvaient rien changer à la proclamation, à terme, de la IIème République ; et l’élection de Nicolas Sarkozy en 2012 n’aurait rien modifié non plus au schéma d’une France atlantiste, européaniste, alignée sur l’axe Washington-Berlin, telle qu’elle s’est dévoilée sous François Hollande, le « président normal ».
Par ailleurs, l’hypothèse est naturelle aux historiens, forcés — par manque de documents, de preuves, de témoins — de combler les trous de l’Histoire, qui appartient largement à l’esthétique du fragment et du discontinu. Les polémiques entre le « roman », le « récit » et l’Histoire conçue comme une science dure sont globalement vaines : les historiens ne cessent d’arpenter les vides du passé, qui leur arrive en lambeaux plus ou moins évocateurs et déjà réécrits. Les Grecs et les Romains (mais les hommes du Moyen Age aussi bien) avaient résolu la question en cousant le mythe et la légende sur les faits, non pas embellis, comme diraient les imbéciles, mais rendus à une cohérence discursive. Principe de Liberty Valance : « When the legend becomes fact, print the legend. »

Evidemment, le choix de l’hypothèse est significatif en soi. Les historiens indiens s’interrogent sur le poids de la colonisation anglaise (Et si les Français avaient gagné la guerre de Sept ans ? Et si la révolte des Cipayes, en 1857, avait bouté les Anglais hors du sous-continent ?), les historiens noirs américains utilisent l’hypothèse d’une absence de traite atlantique pour évaluer le montant des indemnités que pourraient réclamer les descendants d’esclaves (et les historiens africains partent de la même hypothèse pour imaginer le degré de développement d’une Afrique sans le fardeau de l’homme blanc), et les historiens réactionnaires du type Niall Ferguson publient des séries entières d’histoire contrefactuelle pour ridiculiser l’histoire déterministe des historiens marxistes : à la lecture du livre, on flaire des haines inexpiables entre spécialistes, en Histoire comme dans tous les autres secteurs universitaires.

L’aspect ludique du contrefactuel a deux prolongements contemporains.
D’un côté, nombre de jeux vidéos s’appuient sur des scenarii qui paraissent parfois farfelus, mais qui ne sont que la dérive des hypothèses contrefactuelles. Quelques historiens ont senti la manne, et sont concepteurs ou conseillers de jeux juteux. Et ce n’est pas près de s’arrêter.
D’un autre côté, et les derniers chapitres sont tout à fait passionnants en ce sens, le contrefactuel génère des postures pédagogiques qui en font déjà frétiller certains. Divisez votre classe en deux groupes, de part et d’autre d’un attentat de Sarajevo réussi ou raté, donnez à chaque groupe toutes les informations et laissez les apprenants construire en partie seuls leur propre savoir : la Première guerre mondiale a-t-elle ou non eu lieu ? En 1993 Robert Hossein rejoua le procès de Marie-Antoinette au Palais des Sports de PAris en demandant à la foule de voter — ce qui soir après soir sauvait la reine. Sauf qu’elle a bien été guillotinée le 16 octobre 1793, et que le chevalier de Maison-Rouge n’est pas parvenu à la faire fuir. L’uchronie a ses limites.
Symptomatiquement, Deluermoz et Singaravélou , qui sont des érudits et non des didacticiens fous, parlent d’« étudiants » plutôt que d’élèves — a fortiori d’apprenants. Outre le fait que le jeu est terriblement chronophage (mais tout est question d’organisation), il ne peut fonctionner que si le prof est vraiment bon, et que les élèves maîtrisent les pré-requis sur le bout des doigts. Il en est de l’Histoire contrefactuelle, appliquée à la pédagogie, comme des maths modernes ou de la linguistique : à Bac + 5 c’est passionnant, à Brevet – 8, c’est débile. Prions pour que ce livre ne tombe pas entre les mains d’un pédagogue fou qui en profiterait pour refaire la guerre de Sécession en classe (imaginez sa tête si finalement c’étaient les esclavagistes qui gagnaient), ou entre celles des Indigènes de la République, qui s’en empareraient pour exiger les 75 trillions de dollars auxquels ont été évaluées les indemnisations dues aux « African-Americans ». Comme disait (presque) Valéry), « l’Histoire (contrefactuelle) est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. »
Pour un peu, le pédago qui sommeille en moi reprocherait aux auteurs de s’être montré un peu timide, en restant dans la sphère historique. Le jeu du « Et si » fournit des pistes littéraires absolument passionnantes — de quoi faire tout seul de l’interdisciplinarité, au lieu de quémander un EPI à un collègue débordé.
Par exemple : Et si Philippe Meirieu n’était pas né — eh bien le pédagogisme aurait quand même eu lieu, parce que le libéralisme aurait cherché d’autres pseudo-libertaires pour lui servir la soupe en asservissant le peuple. Chiche qu’un ESPE donne le sujet à ses victimes captives…

Au total, un livre absolument passionnant, qui s’appuie sur une documentation très riche et une bibliographie exhaustive. Je me suis juste étonné qu’ils ne citent pas, sur l’étude des uchronies, le livre déjà ancien mais fort documenté d’Emmanuel Carrère, le Détroit de Behring — POL, 1986 — où l’auteur raconte comment, en janvier 1954, les heureux possesseurs de l’Encyclopedia Sovietica ont vu arriver par la poste un article sur « Behring » (détroit de), à coller impérativement en lieu et place de l’article « Béria » — récemment décédé de déstalinisation aiguë, une maladie mortelle en ces temps-là. What if Beria had never existed ? But he never existed ! Le totalitarisme, c’est le contrefactuel devenu vérité.
On est là sur les marges de l’Histoire, là où justement il se passe quelque chose — y compris ce qui ne s’est pas passé. Là où, comme disait Walter Benjamin, on « brosse à contresens le poil trop luisant de l’Histoire. »

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne saurais trop inciter les heureux lecteurs à imaginer les contrefactuels de leur choix, toutes époques confondues. C’est comme dans le Petit Chaperon rouge : dédaignons la grand-route, et prenons les sentiers qui bifurquent (1), comme disait Borgès.

(1) Cette métaphore m’a toujours fait hurler de rire. Elle me rappelle la première phrase de Hic et Haec, un roman licencieux de Mirabeau des années 1780 :

« Je dois le jour à une distraction d’un R.P. jésuite d’Avignon, qui, se promenant avec ma mère, blanchisseuse de la maison, quitta dans l’obscurité le sentier étroit qu’il parcourait d’ordinaire en faveur de la grande route qui lui était peu familière. »